J’ai beau vous arrêter, ma remontrance est vaine ;
Allez, partez, mes Vers, dernier fruit de ma veine…
Il paraît que Boileau hésitait à embrasser la carrière d’avocat : la vulgarité des prétoires le découragea.
Moi ! que j’aille crier dans ce pays barbare
Où l’on voit tous les jours l’innocence aux abois,
Errer dans les détours d’un dédale de lois,
Et dans l’amas confus des chicanes énormes ?
Ce sera la poésie, donc ; non pas celle irrégulière du fabuliste égaré dans ses rêves (je veux dire La Fontaine), mais la canonique, celle de l’alexandrin. Cette poésie, il en a « fixé la norme à partir de laquelle tout devient écart », ainsi que l’écrit Jean-Pierre Collinet dans sa préface aux éditions Gallimard des Satires, Épîtres, Art poétique — préface particulièrement intéressante à laquelle je renvoie le lecteur pour une analyse comparative et chronologique des écrits de Boileau avec ceux de Molière, Racine et La Fontaine.
Dans L’Art poétique en effet, où Boileau « sait, mieux que personne, parler de la poésie en poète » (J.-P. Collinet), la règle est assénée, non pas doctoralement, mais, au contraire, avec une légèreté toute plaisante et qui n’a rien à envier aux plus belles envolées verlainiennes. Quelque sujet qu’on traite, rappelle d’abord le poète, ou plaisant, ou sublime, / Que toujours le bon sens s’accorde avec la rime. Variation sur ce qui fait la devise de Boileau : que le faux est toujours fade, ennuyeux, languissant ; / Mais la nature est vrai, et d’abord on la sent. Ou : Rien n’est beau que le vrai. Héritage lointain des théories platoniciennes, qui se retrouve en continu dans l’histoire de nos lettres, et dont la littérature réaliste n’est qu’une suite logique (la preuve, c’est que de Molière à Balzac, par-delà les personnages, ce sont les Idées autant que leurs applications terrestres qui intéressent les auteurs, celle de l’Avare, par exemple, que l’on retrouve aussi bien chez Harpagon que chez le Père Grandet). Flaubert pouvait bien déconsidérer le poète : on voit plus de proximité entre le Boileau de la Satire X (celle consacrée aux femmes) et l’auteur de la Bovary, — pour ce dernier, dans la noblesse du style, dans le moralisme, dans le choix d’une représentation d’après nature —, qu’entre Boileau et Dryden, son contemporain d’outre-Manche. Gustave Lanson s’arrête, lui aussi, sur ce caractère de notre littérature de peindre le type humain plutôt que l’individu, ainsi que sur l’esthétique réaliste de Boileau, et pose cette question vertigineuse, qui ferait un beau sujet de dissertation : « Est-ce de la poésie ? Je ne sais : car qui décidera s’il y a, s’il peut y avoir une poésie vraiment, absolument réaliste ? »
Je reviens à L’Art poétique. Première leçon, donc : écrire vrai pour écrire juste ; mais, précise le poète, ne pas s’abaisser à des formulations vulgaires : le style le moins noble a pourtant sa noblesse. Je dis, paraphrasant l’auteur, « formulation » vulgaire ; pas question ici du sujet, qui peut l’être ; car, pour Boileau, il n’est point de serpent, ni de monstre odieux, / Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux. En d’autres termes, l’imitation stylisée de la nature, quelle qu’elle soit, suffit à produire du beau : voir le bœuf écorché, de Rembrandt. Doctrine née de l’observation des auteurs antiques : mais le XVIIè, paradoxalement, n’a fait que modernisé les anciens. Ceci précisé, et comme je l’évoquais justement, ce n’est pas tout que de sentir le réel : encore faut-il le mettre en forme. À ce propos, gare aux longueurs : Tout ce qu’on dit de trop est fade et rebutant. Voulez-vous du public mériter les amours, variez vos discours, afin de n’offrir rien au lecteur que ce qui peut lui plaire (le secret est d’abord de plaire et de toucher). « Écrire est un métier dont la règle est de plaire », écrivait pareillement La Bruyère, à la même époque : et l’on voit cet autre paradoxe que le classicisme littéraire, qui fut le triomphe de la raison sur le sentiment, se donna pour règle première de toucher la sensibilité des lecteurs. Mais j’abrège : car Boileau de continuer ainsi longtemps à dispenser ses grands conseils sur l’harmonie littéraire, et la manière de rendre le style expressif autant qu’efficace, par des formules qui, sonnant pareilles à des coups de gongs, demeurent en tête bien après avoir retenti : Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement… Aimez qu’on vous conseille, et non pas qu’on vous loue… Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli… Soyez vifs et pressés dans vos narrations ; / Soyez riche et pompeux dans vos descriptions… Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage… Ses laudateurs, ses détracteurs, chacun s’accorde à reconnaître en Boileau un excellent artisan des vers, une oreille sûre, une perfection de la forme, à défaut d’un génie. « On a souvent, relève G. Lanson, attaqué Boileau sur la part qu’il faisait à l’art. On lui a reproché d’étouffer l’imagination par des règles sévères : rien de plus indiscret et de plus faux. Enseigner le dessin, ce n’est pas comprimer, c’est armer le génie du peintre. »
J’évoquais La Bruyère ; on a assez érigé Boileau en chantre du classicisme, ce faisceau des trésors de l’esprit français (K. Haedens). Certes, il en possède au plus haut degré toutes les caractéristiques, et d’abord dans cette recherche permanente du plaisir et de l’équilibre. Il faut qu’un ouvrage plaise au « goût général des hommes », par l’expression « des pensées vraies et des expressions justes ». De là une écriture souvent moraliste, car la recherche du vrai dans l’homme conduit naturellement l’observateur à crever le voile des conventions afin de mieux débusquer ses mobiles inavouables. Untel fait-il la charité ? mais c’est moins par bonté de cœur que pour s’enorgueillir ensuite qu’on dise de lui qu’il fait la charité. Tel autre croit-il aimer de sentiments inconditionnels ? mais il confond le désir de posséder et la pure affection, et l’amour de l’autre à l’orgueil caressé que sa réciprocité engage. Le monde, à mon avis, est comme un grand théâtre… (satire XI). Ce Boileau moraliste compose souvent des vers sublimes ; à l’occasion, par exemple, de la satire VIII :
Voilà l’homme en effet. Il va du blanc au noir :
Il condamne au matin ses sentiments du soir.
Réflexion qui rejoint la morale pascalienne, celle des jansénistes, et de La Rochefoucauld : Il y a dans le cœur humain une génération perpétuelle de passions, en sorte que la ruine de l’une est presque toujours l’établissement d’une autre, et rappelle même le passage fameux de Bossuet sur l’illusion des sens, que Gainsbourg aimait tant citer (qu’est-ce autre chose que la vie des sens, qu’un mouvement alternatif de l’appétit au dégoût, et du dégoût à l’appétit). La satire X ne dit pas autre chose :
L’homme, en ses passions toujours errant sans guide,
A besoin qu’on lui mette et le mors et la bride :
Son pouvoir malheureux ne sert qu’à le gêner ;
Et, pour le rendre libre, il le faut enchaîner.
Dans la recherche du plaisir, dans l’esprit moraliste (une certaine morale, en tout cas, lire à ce propos les Morales du Grand Siècle de Bénichou), Boileau tient donc de l’esthétique du classicisme ; dans l’imitation des anciens, également. De même que La Fontaine suit l’exemple d’Ésope, et Molière celui de Plaute, de même Boileau s’inspire d’Horace et Juvénal.
Ainsi, dès qu’une fois ma verve se réveille,
Comme on voit au printemps la diligente abeille
Qui du butin des fleurs va composer son miel,
Des sottises du temps je compose mon fiel…
Les Satires, pour Gustave Lanson, ne constituent rien de moins que le fondement de la critique littéraire : critique vigoureuse, alors, et même attaque en règle, qui descend de Juvénal. Bien sûr, leur vulgarité ne peut se comparer à celle des écrits du Romain : c’eût été attenter à la règle de bienséance ; cependant quelques formules bien senties dont le poète a le secret, et qu’il manie fort excellemment, ne touchent pas moins leur cible, à l’image de ce vers fameux et assassin : J’appelle un chat un chat, et Rolet un fripon, ou de ces deux alexandrins typiques du style du poète : Mais moi, vivre à Paris ! Eh ! qu’y viendrais-je faire ? / Je ne sais ni tromper, ni feindre, ni mentir. Comme on peut l’imaginer, les Satires en leur temps déchaînèrent les vengeances et les rancœurs : Montausier, rappelle Lanson, mit vingt ans à lui pardonner ; et l’on voit par là que Boileau n’a pas toujours été ce froid régent du Parnasse, ce bon élève de la poésie, un peu austère, un peu froid, aux pièces « banales dans le lieu commun et lourdes dans le paradoxe » (G. Lanson), qui faisait rimer sophisme et syllogisme. Desmarets de Saint-Sorlin, furieux, l’accusait, à force de braire, d’enseigner ce qu’il ne peut faire. Le fougueux polémiste ne s’effraya point de ces cabales ; des ennemis le pourchassaient-ils ? tant mieux : Je dois plus à leur haine, il faut que je l’avoue, / Qu’au faible et vain talent dont la France me loue. / […] Je sais sur leurs avis corriger mes erreurs, / Et je mets à profit leurs malignes fureurs. L’histoire donnera raison, ô combien ! à Boileau contre ses détracteurs : car les poètes qu’il estoqua tombèrent tous dans l’oubli, Sanlecque, Regnard, Bellocq, Pinchesne, Lignières, Perrin, même Chapelain (c’est le procès de la littérature précieuse où manque le naturel) au lieu que ses amis, dont il estimait l’écriture, s’appelaient Molière, Racine et La Fontaine ; au fait, on ne trouve pas meilleur exemple de la pénétration de son esprit que dans ces quatre vers consacrés à la querelle du Cid, et demeurés célèbres :
En vain contre le Cid un ministre se ligue :
Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
L’Académie en corps a beau le censurer :
Le public révolté s’obstine à l’admirer.
Je ne résiste pas au torrent qui m’entraîne, écrivait le jeune satiriste ; l’âge, les querelles (des jésuites et des jansénistes, des Anciens et des Modernes), les intrigues, les cabales, comme Racine, eurent peu à peu raison de sa volonté (« au printemps de naguère a décidément succédé l’automne » J.-P. Collinet), et le torrent se changea en long fleuve tranquille : J’ai besoin du silence et de l’ombre des bois. Quinze ans de silence, et puis quelques épîtres, dont une sur la grâce (Non, quoi que l’ignorance enseigne sur ce point, / Dieu ne fait jamais grâce à qui ne l’aime point), quelques satires nouvelles, quelques louanges au roi dont il devient, en même temps que l’historiographe, le « thuriféraire à gages » (J.-P. Collinet), — en dépit de son aversion pour la flatterie rémunérée (Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain / Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain) —, et qui a dû apprécier (le roi) autant ces quatre vers que les sermons de Bossuet sur ses relations adultères, au moment du Carême du Louvre :
— Ce n’est pas que mon cœur, du travail ennemi,
Approuve un fainéant sur le trône endormi,
Mais, quelques vains lauriers que promette la guerre,
On peut être héros sans ravager la terre —
et Boileau tombé en demi-disgrâce, Louis le Grand ayant refusé l’impression de sa dernière satire, succombe à la pleurésie.