Ceux qui en sont dignes reconnaîtront un puissant esprit qui va droit à chaque problème comme si celui-ci était neuf.
A. Maurois
André Maurois, dans sa préface aux Propos d’Alain (coll. Pléiade), compare le professeur à Michel de Montaigne, et son ouvrage phare à celui des Essais ; et présente les Propos, à cette occasion, comme rien de moins que l’un des plus beaux livres du monde… Qu’un esprit puissant comme André Maurois ait été le disciple d’Alain témoigne de la grandeur du maître ; cependant il ne sera pas question ici des Propos, mais de l’Histoire de mes pensées, (auto)biographie des idées du philosophe, depuis l’enfance jusqu’aux religions, en passant par Lorient, Rouen, Paris, la guerre et les beaux-arts, les philosophes (Hegel, Kant, Platon, Comte, Descartes), l’idéalisme et le matérialisme. L’exercice devait tout à fait convenir à son auteur : s’il faut en croire André Bridoux, qui fut son élève, l’homme cultivait la pudeur et refusait toute confession personnelle, de peur d’abaisser la conversation ; parce qu’il croyait qu’un homme, c’est son œuvre, je respecterai aussi cette volonté, et n’évoquerai rien que ce qui figure dans les ouvrages d’Alain ; du reste, je me concentrerai moins sur ses pensées en tant que telles (nombreuses, plurielles, et que le lecteur découvrira par lui-même), que sur la manière de penser d’Alain, qui ressort, comme en palimpseste, de cette histoire formidable.
Disons-le tout de suite, la pensée d’Alain dégouline de bien-pensance : exaspéré par les Importants (A. Maurois), il reconnaît pourtant les nécessités du pouvoir et croit à la vertu de l’obéissance ; s’il porte la guerre en horreur, il la sait inévitable et lui doit l’apprentissage de quelques grandes vertus ; athée, il reconnaît à la religion chrétienne ses apports bénéfiques, « la dignité de la femme, l’esprit chevaleresque, et l’idée d’un pouvoir spirituel au-dessus des rois et des nations » ; il se bat pour la liberté d’opinion et promeut la volonté stoïcienne ; de nature optimiste, il ne rejette toutefois rien du passé, et regarde avec méfiance l’idée de progrès (… le progrès n’entre point parmi les choses auxquelles je crois. […] Et bref je nous vois assez mal partis, toujours à remuer les temps passés comme des temps barbares, et les vieux livres comme des recueils de l’absurdité. Hélas ! que ne pourrait-on pas dire du temps présent, si on le prenait mal ?) On égrènerait encore longtemps le chapelet de ces opinions convenues, loin, bien loin de l’existentialisme sartrien, du marxisme, du positivisme, philosophies dont les applications pratiques ont bouleversé les manières d’agir et de penser. Je ne critique pas négativement : la bien-pensance, à condition qu’elle soit dite avec style, mérite aussi de figurer dans les rangs des bibliothèques : on trouvera difficilement plus convenu que Montaigne, qui vaut pourtant mieux que bien des pamphlétaires de seconde zone. D’ailleurs, le retour au bon sens, dans cette époque marquée par la chute de l’intelligence et l’argumentation au sentiment, repose l’âme délicieusement…
L’idéalisme d’Alain — il se réclame de Platon, de Descartes —, éclate à chaque page, et dans le style d’abord, qui commence toujours in concreto avant de dériver dans l’abstrait, au moment où le philosophe sort de la chose pour venir à l’idée. Ce n’est pas dans l’expérience, écrit-il, que l’on retrouvera jamais les pures formes ; et, sans les pures formes, l’expérience écrase l’esprit. Mais attention ! l’idéalisme d’Alain ne le conduit jamais à rejeter aveuglément l’expérience. Comte aussi a exercé une influence durable sur l’esprit du professeur ; du reste, Platon, rappelle ce dernier, dit en sa République qu’il ne faut point laisser le sage se perdre dans le vrai savoir, mais qu’il faut le ramener de force dans la caverne où sont restés ses compagnons. Alain, en vérité, démarre toujours de l’expérience : « un oiseau, un arbre, un homme au travail, le soleil plus grand à l’horizon, un beau monstre rencontré dans Retz ou Saint-Simon, voilà les supports de sa pensée » (A. Maurois) ; seulement, il n’oublie pas que les idées font paraître l’expérience comme elle est ; alors, partant de l’expérience, il tire sur le fil et remonte autant qu’il peut à l’idée, non pas celle communément admise, mais l’Idée pure, celle qu’il faut toujours redécouvrir après que des siècles, des habitudes, des définitions l’ont obscurcie nécessairement.
Remonter à l’Idée, telle se caractérise la pensée des platoniciens, des rationalistes, des idéalistes, appelez-les comme vous voudrez ; telle se caractérise la pensée d’Alain. Et, pour ce faire, le philosophe emploie deux moyens redoutables : 1° la contradiction, 2° la redéfinition.
1° Les ressemblances, avoue le professeur, m’instruisaient moins que les oppositions. D’où le développement d’un esprit de contradiction systématique avec lui-même. Avec lui-même, précisons, car Alain, s’il nie d’abord les idées qu’il porte afin ensuite de mieux les redécouvrir, ne réfute pas les auteurs, en revanche (même si, quelques pages seulement après cette affirmation, il déploie une charge violente contre Taine et Renan : faiblesse passagère de cet homme de volonté). Une idée que j’ai, il faut que je la nie ; c’est ma manière de l’essayer. Si, par exemple, le philosophe songe que seule une violente discipline peut pousser les soldats sur la ligne de feu, aussitôt, il s’efforce de contredire cette banalité ; et, la contredisant, il trouve, à force de réflexion, cette pensée intéressante, que le danger qui doit occuper sans cesse le chef responsable de l’ordre militaire, ce n’est point la peur, c’est la révolte, et que la révolte est la suite d’une certaine manière de commander qui toujours humilie. D’où des conclusions que le lecteur peut bien imaginer.
2° C’est dans Les Dieux qu’Alain trouve peut-être la meilleure formule pour caractériser le second grand moyen dont il se sert afin de remonter à l’Idée (la redéfinition) : il faut, écrit-il, que le lecteur arrive à s’étonner de ce qui n’étonne point, et à découvrir ce qu’il sait trop pour y penser assez. Alain, c’est là sa grande force, ne craint jamais de s’attaquer aux notions les plus ancestrales, puisqu’il commence par les redéfinir : et ainsi avec de l’ancien il fait du neuf. Je puis dire que je n’ai jamais cessé d’inventer de nouveau, par mes propres moyens, ce qui était connu depuis des siècles, interrogeant la droite, le triangle, la roue, la poulie, le levier et le clou, de façon à en découvrir les raisons, sans me contenter de l’expérience, qui m’assurait seulement des conclusions. Si, par exemple, depuis Marx, on caractérise le bourgeois comme le propriétaire des moyens de production et le prolétaire comme celui qui loue sa force de travail, Alain, cherchant volontairement à sortir de ces critères usuels pour penser autrement, et plus généralement, c’est-à-dire plus idéalement, propose de définir le bourgeois comme celui qui vit de plaire et de persuader, et le prolétaire comme celui qui vit de faire. De là d’autres conséquences. Un exercice amusant consiste à comparer les Définitions du philosophe avec celles du dictionnaire. Qu’est-ce qu’un défi ? une provocation à un affrontement ; pour Alain, une soumission de la pensée d’autrui à l’épreuve de l’action (« tu le dis ; tu ne le feras pas »), c’est-à-dire un public déni de confiance, puisque cela signifie que le courage manque ; en ce sens, le pari est voisin du défi, car parier qu’il ne le fera pas, c’est le défier. Qu’est ce que le Paradis ? ce lieu délicieux où se retrouvent les âmes après la mort ; pour Alain, plus précisément, ce lieu imaginaire où les hommes, n’étant plus que des âmes, échapperaient à la nécessité : rien ne les empêcherait de connaître et d’aimer. Qu’est-ce qu’un jeu ? une activité divertissante ; pour Alain, une activité sans suite, c’est-à-dire telle que la suite est séparée du commencement et suppose qu’on l’efface (un enfant qui fait commerce tous les jours et amasse des sous ne joue plus). De là que le jeu offre un moyen d’échapper aux travaux réels, en ressuscitant aussi souvent qu’on veut une espérance toute neuve, et une crainte dont on est maître. De là que l’art n’est pas un jeu (cf. les ouvrages et nombreux passages consacrés aux beaux-arts et à la prose par rapport à la poésie). On voit par ces exemples que la redéfinition permet d’explorer l’idée ; et d’en extraire, par-delà la connotation, la stricte dénotation, son essence, sa forme pure. Le philosophe, certes, ne facilite pas la tâche au lecteur : cette réappropriation des termes, alliée à un style imitant la pensée, donc elliptique et suggestif, rend intense le travail de déchiffrage ; et souvent il faut relire plusieurs fois tel ou tel passage avant de s’en pénétrer. Mais alors la lumière vient : et des mots les plus convenus surgissent des réflexions nouvelles auparavant jamais entrevues… Pour moi, j’étais assuré, tout au contraire, qu’il n’y a que les découvertes anciennes et mille fois éprouvées qui puissent porter la réflexion ; et j’avais remarqué, en Kant, en Leibniz, en Descartes, et déjà dans Platon, que les exemples les plus simples n’étaient pas moins énigmatiques que les plus composés.
Un dernier mot, sur le style. Si, dépouillé de ses complexités, Alain propose une pensée somme toute banale (mais toujours juste, comme lorsqu’il explique que l’on n’enseigne efficacement qu’à l’école ou au lycée, parce que les élèves sont contraints d’assister et d’écouter, avant de conclure que dès que le maître a charge de plaire, il n’est plus qu’un joueur de gobelets), il brille en revanche par son style, d’un relief extraordinaire, plaisant en soi, et qui s’élève très haut par-dessus le grand champ de ses platitudes philosophiques. Si l’on n’a pas respect du langage, affirme-t-il, on n’a point respect de soi. Et je voudrais pour conclure citer André Bridoux, qui explique, en quelques lignes efficaces, comment chez Alain, comme chez Platon, le beau style sert la pensée juste et la vérité de l’expression. « Il estimait que l’écrivain et le philosophe, pour lui cela revenait au même, doivent aller à l’école du langage, et que bien apprendre sa langue est encore le meilleur moyen d’apprendre à penser. […] À ce prix, l’expression conquiert son style, c’est-à-dire sa beauté ; en raison de l’affinité du beau et du vrai, la pensée conquiert sa vérité. Le vrai dire est toujours guidé par le bien dire. Rien ne valait, aux yeux d’Alain, le bonheur de l’expression. Pour lui, la belle formule ouvrait la voie de la pensée juste. »