La poésie de Paul Valéry

Paul Valéry photographié par le Studio Harcourt, vers 1938
Paul Valéry photographié par le Studio Harcourt, vers 1938

« Le poème, écrivait Valéry, cette hésitation prolongée entre le son et le sens. » Lui n’eut guère d’hésitation : au sens il préféra le son, au fond la forme, démesurément : et, comme un peintre manchot dessine le pinceau à la bouche, il écrivit la plume fichée dans l’oreille. Poète de la forme mais de la forme seule, certes il la maîtrisait à la perfection, martelant le rythme, taillant le vers, découvrant la rime pareil à un orfèvre, un Cellini des temps modernes ; mais, parce qu’il lui manquait l’autre moitié de son art (le sens), il en résultait des ouvrages monstrueux : Cellini de l’art abstrait, Rembrandt du pur kitsch.

Heredia, s’il sonne creux (L. Daudet), souffle au moins dans une conque d’ivoire, vestige de quelque antique civilisation : et ses sonnets tous pareils, d’un froid classicisme, s’accordent avec leurs sujets. On dirait des peintures de vases grecques, ou des statues aux proportions parfaites mais dont il manque les couleurs ; toutefois ils obéissent aux lois traditionnelles et trouvent là leur beauté (« Le récif de corail », « Les conquérants »… Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal… « Antoine et Cléopâtre »… Toute une mer immense où fuyaient des galères…).

On juge Valéry même à ses laudateurs. Kléber Haedens écrit, je n’invente rien, que « par un chemin ardu, une exténuante épreuve de l’intelligence, il revient aux lois du classicisme » ; poursuivant dans l’analyse, il ajoute que « bientôt la pensée elle-même n’aura plus d’importance », et souligne son « exemplaire banalité », qui « ne viendra plus rompre le cours du poème » : Valéry finalement aura été « un merveilleux arrangeur de syllabes ». Gaëtan Picon admirait la modernité de « ce destructeur de la poésie qui fut aussi un poète » ; le poète devait bien vite juger vains ces thèmes classiques encore admirés des Heredia, et se taire un long moment. Alors, à la descriptive naissance d’Aphrodite, à Jason et à la Centauresse, il préféra la vue de sa chambre (Ce toit tranquille, où marchent des colombes…), et le lyrisme augmenté, c’est-à-dire la pure extase intérieure, comme un homme ivre et sous substance, parfois jusqu’au ridicule (De l’espace trop beau, préserve-moi, balustre !). Hélas, car, chaque fois qu’il s’est arrêté au classique, avec « César », avec « Narcisse », il a épanoui dans le sens tout le génie de sa technique littéraire.

César, calme César, le pied sur toute chose,
Les poings durs dans la barbe, et l’œil sombre peuplé
D’aigles et des combats du couchant contemplé,
Ton cœur s’enfle, et se sent toute-puissante Cause.

Le lac en vain palpite et lèche son lit rose ;
En vain d’or précieux brille le jeune blé ;
Tu durcis dans les nœuds de ton corps rassemblé
L’ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.

L’ample monde, au delà de l’immense horizon,
L’Empire attend l’éclair, le décret, le tison
Qui changeront le soir en furieuse aurore.

Heureux là-bas sur l’onde, et bercé du hasard,
Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore
Quelle foudre s’amasse au centre de César.

Valéry, quelle que soit sa matière, imitant Flaubert, pastichant Mallarmé, accole aux noms des adjectifs inhabituels, afin d’éviter à tout prix l’expression attendue : nuit verte, tiède contour, Vénus Vertigineuse, pur soleil, imperceptible écume, diamants extrêmes, etc. Mais, poète, il cherche encore dans le choix des termes l’assonance ou l’allitération, d’une manière également systématique :

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe, etc.

De là cette écriture d’une complexité folle, inutilement obscure, qui plus est çà et là de mauvais goût (il ose, célébrant le platane, parler du « sperme ailé » des fleurs !). Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement. Il ne s’agirait pas de revenir à Boileau : mais quelle trace va laisser cet art qui ne veut rien dire que pour son créateur ? Quel intérêt ? J’évoquais la naissance d’Aphrodite ; rendons justice à Valéry : il en fit un sonnet. Mais comparez cette anadyoménie du poète des Trophées

L’Océan s’entr’ouvrit, et dans sa nudité
Radieuse, émergeant de l’écume embrasée,
Dans le sang d’Ouranos fleurit Aphrodité.

— avec cette description certes formellement supérieure, mais qui sent trop le travail et pas assez le talent, c’est-à-dire qui manque de naturel :

Son sourire se forme, et suit sur ses bras blancs
Qu’éplore l’orient d’une épaule meurtrie,
De l’humide Thétis la pure pierrerie,
Et sa tresse se fraye un frisson sur ses flancs.

Ce sonnet, parce que classique, parce que de sujet noble, est du meilleur Valéry. Mais qu’est-ce que « l’orient d’une épaule meurtrie qui éplore ses bras blancs » ? Le soleil qui se lève sur sa peau blessée du choc de la tempête ?… c’est d’une préciosité de chambre bleue. Le lecteur qui veut suivre la narration se fatigue ainsi à comprendre les strophes (lire La Jeune Parque) ; il faut relire plusieurs fois ces languissements répétitifs, ces Êtres ! Universelle oreille ! et autres comble d’or aux mille tuiles, Toit ! (sic) ; lassants déjà par eux-mêmes, ils finissent par franchement agacer. Avouons-le, ce mélange entre Lamartine et Mallarmé insupporte à la fin ; au moins le premier s’exprime clairement ; au moins le second clôt jusqu’à l’imperméable son hermétisme : mais le sens fuit chez Valéry : et ses poèmes, qui ont l’air de ces gros nuages gonflés d’eau prêts à crever, et qui suintent, alimentent au front la sueur d’un effort pénible.

Écoutons le poète définir la poésie : UN poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire une loi qui fut préparée ; je donne mon souffle et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence. Etc. La sophistication verbeuse cache la banalité du propos : les quatre derniers mots du texte plus long (et tout aussi abscons) d’où provient ce paragraphe, intitulé « L’amateur de poème », en résument parfaitement la totalité : une pensée singulièrement achevée. Un classique n’eût gardé que le début et la fin, et rayé l’entre-deux : Qu’est-ce qu’un poème ? une pensée singulièrement achevée. Voilà qui est clair, concis, et naturel. « La langue française, écrivait Maupassant dans la préface de Pierre et Jean, est une eau pure que les écrivains maniérés ne pourront jamais troubler. » Pas sûr que le romancier eût apprécié Valéry.

Ses poésies, pourtant, contiennent bien des beautés : « Le cimetière marin », évidemment :

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

avec ce désormais classique :

Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !

Ou cette tmèse rhétorique qui retient l’attention :

Quelle, et si fine, et si mortelle,
Que soit ta pointe, blonde abeille, etc.

Vers passagers, hélas. Le reste ressemble trop à un exercice de style. Valéry, tel son maître Mallarmé, qui se complaisait dans les rimes en « yx » et termina par cette démence, Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, s’exerce à la forme plutôt qu’il ne la travaille : comme ces performances de l’art contemporain (Mallarmé, Valéry ne sont-ils pas considérés comme des précurseurs de cette poésie nouvelle où plus rien ne veut rien dire, devenue invraisemblable et qui ne fait que s’expliquer ?) ; comme ces jazzmen de l’extrême dont la musique finit par ne plus parler qu’aux musiciens les plus expérimentés ; comme ces fatras du moyen âge, comme ces jeux de l’Oulipo où se disperse la littérature. C’est vrai, à force de lire et relire la poésie de Valéry, on finit par s’en pénétrer ; alors, une fois engourdi, comme piqué du venin d’un serpent, une ambiance se dégage, de même qu’une musique d’ascenseur après des heures d’écoute, de même que ces bandes originales où disparaît la mélodie au profit du seul son…

Qui pleure là, sinon le vent simple, à cette heure
Seule, avec diamants extrêmes ?.. Mais qui pleure,
Si proche de moi-même au moment de pleurer ?

Mais si L’Honneur des Hommes, c’est le SAINT LANGAGE, pourquoi l’obscurcir inutilement ? pourquoi le détruire ?… Et je songe à l’un des plus accomplis de nos écrivains, Saint-Exupéry, qui, dans Citadelle, met l’homme en garde contre celui-là qui écrit mal et tire ses effets de ses licences, détruisant ainsi son propre pouvoir d’expression, car nul ne ressentira plus rien à l’audire quand il aura détruit le sens du style.

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