Le livre que je publie n’est point une histoire de la Révolution ; c’est une étude sur cette Révolution.
A. de Tocqueville
On ne sait plus quoi écrire de neuf sur L’Ancien Régime et la Révolution d’Alexis de Tocqueville, ouvrage fondateur dans l’histoire de l’Histoire, et dont la thèse peut se résumer assez simplement : la Révolution Française a moins été une rupture qu’une suite logique des institutions de l’Ancien Régime ; elle fut moins un bouleversement que l’accomplissement brutal d’un état de fait qui devait se résoudre de cette manière-là (« la Révolution a achevé soudainement, par un effort convulsif et douloureux, sans transition, sans précaution, sans égards, ce qui se serait achevé peu à peu de soi-même à la longue »). Ainsi, au Conseil, à l’intendant, au subdélégué, ont succédé le Conseil d’État, le préfet, le sous-préfet. « Les régimes passent, s’exclamait Talleyrand, la France demeure ! »
On reste confondu, moins par la puissance de travail de Tocqueville, que par son extraordinaire intuition des choses. Son génie influença Taine : l’intelligence abreuve l’intelligence. Pour la plupart de nous autres, contemporains, une vie ne suffirait pas à produire un ouvrage aussi abouti, et d’une telle puissance d’analyse ; et dire que le comte a été également député, président de conseil général, ministre des Affaires étrangères ! c’est peu ou prou la carrière de Michel Barnier : on a les hommes que l’on mérite.
Les titres des chapitres valent à eux seuls une leçon du Collège de France : Que la centralisation administrative est une institution de l’ancien régime, et non pas l’œuvre de la Révolution ni de l’Empire, comme on le dit… Comment la destruction de la liberté politique et la séparation des classes ont causé presque toutes les maladies dont l’ancien régime est mort… Comment les hommes de lettres devinrent les principaux hommes politiques du pays, et des effets qui en résultèrent… Comment les Français ont voulu des réformes avant de vouloir des libertés…
Quant au style, Boileau n’y eût trouvé rien à redire. Le fond suit la forme : les faits positifs justifient les théories qui se succèdent en un ordre impeccable. La Révolution détruit, puis récupère ; détruit quoi ? les privilèges, odieux dès lors qu’ils ne payent plus aucune contrepartie ; récupère quoi ? l’administration de l’État, qui s’étend de toutes parts sur les débris des pouvoirs locaux. Et Tocqueville de démontrer, superbement, comment « au dix-huitième siècle, toutes les affaires de la paroisse étaient conduites par un certain nombre de fonctionnaires qui n’étaient plus les agents de la seigneurie et que le seigneur ne choisissait plus ». Le marquis d’Argenson (1694-1757), qui fut secrétaire d’État du roi Louis XV, et que l’auteur cite à plusieurs reprises, atteste de l’immensité des détails confiés aux ministres ; et raconte l’ébahissement de Law, qui ne pouvait croire que ce grand royaume fût gouverné par trente intendants, trente maîtres des requêtes commis aux provinces de qui dépendent le malheur ou le bonheur de ces provinces, leur abondance ou leur stérilité.
… un corps unique, et placé au centre du royaume, qui réglemente l’administration publique dans tout le pays ; le même ministre dirigeant presque toutes les affaires intérieures ; dans chaque province, un seul agent qui en conduit tout le détail ; point de corps administratifs secondaires ou des corps qui ne peuvent agir sans qu’on les autorise d’abord à se mouvoir ; des tribunaux exceptionnels qui jugent les affaires où l’administration est intéressée et couvrent tous ses agents. Qu’est ceci, sinon la centralisation que nous connaissons ? Ses formes sont moins marquées qu’aujourd’hui, ses démarches moins réglées, son existence plus troublée ; mais c’est le même être. On n’a eu, depuis à lui ajouter ni à lui ôter rien d’essentiel ; il a suffi d’abattre tout ce qui s’élevait autour d’elle pour qu’elle apparût telle que nous la voyons.
Pauvre France, qui préfère, au libéralisme qui la terrorise, la terreur de l’égalitarisme ! L’administration asservissant l’administré jusque dans son intérieur ; la centralisation toute puissante, voilà les deux maux qui nous ont toujours perdus et qui nous perdrons toujours.
La Révolution, donc, loin d’avoir visé à la libération politique, a contribué à accroître la puissance et les droits de l’autorité publique (lire à ce propos les pages admirables de Louis Madelin). Sous l’Ancien Régime, déjà, l’État contrôle les villes et les campagnes ; une justice à part protège les agents du gouvernement ; l’administration, jalouse de toute liberté individuelle, oppresse les particuliers, sous couvert de légalisme ; Paris écrase la province. Deux cent quarante ans après 1789, rien n’a changé, tout s’est aggravé : les lois, les décrets, les règlements, qui pleuvent de la capitale, paralysent l’entreprise ; l’administration, qui bénéficie d’un droit exorbitant, brutalise les citoyens ; au nom des principes fondamentaux, on se permet les mesures les plus totalitaires ; le moindre fait divers est prétexte à tuer la liberté ; le monarque entouré de ses ministres dirige tout, et tant pis s’il est médiocre. On se croirait sous Louis XIV. Ou peut-être sous Robespierre. Mais je comparais, dans un autre article, le gouvernement actuel à celui du Directoire. « Les régimes passent, la France demeure ! »
J.-P. Mayer, en « Introduction » à L’Ancien Régime et la Révolution, éd. Gallimard, coll. Folio/Histoire, 1985, cite une lettre de Tocqueville à son ami Gustave de Beaumont, dans laquelle l’écrivain lui fait part de l’idée d’entreprendre un nouveau livre, et confesse avoir souvent songé à l’Empire. Quel dommage qu’il n’eût jamais poursuivi cette idée ! Le beau livre qu’il en eût tiré !