C’est avec orgueil que nous parlons de nos glorieuses campagnes.
Sergent Bourgogne
Les récits des soldats de la Grande Armée, tous différents, témoignent de la grande diversité qui la compose, diversité issue à la fois de l’égalitarisme révolutionnaire, et du désir personnel de Napoléon Ier de donner le point final à la Révolution par la réunion de l’ancien et du nouveau. Ainsi, les Souvenirs de Coignet, le chien fidèle, capitaine de la Garde (il a triché pour atteindre la taille réglementaire, en plaçant des jeux de cartes sous ses talons), pauvre orphelin, qui n’écrivait qu’en phonétique, s’ils sont émouvants, jurent avec les Mémoires du baron de Marbot, de vieille noblesse, et combien plus encore avec ceux du comte de Ségur ! Il faut lire le premier raconter comment son fourrier, à la bataille d’Eylau, une jambe arrachée, s’exclame : « J’ai trois paires de bottes à Courbevoie, j’en ai pour longtemps ! » On l’entendrait presque pouffer de rire derrière les lignes ; mais les souvenirs du vieux de la Vieille ne prêtent pas toujours à plaisanterie : c’est le même homme qui relate, goguenard, la manière dont les soldats jettent des enfants du haut des clochers, en Espagne. Quant à Marbot, classique, il ne peut se résoudre à violer si facilement la règle de bienséance : mais jetons un voile sur ces horribles scènes, écrit-il, pudiquement, à l’heure de la Bérézina. Et, entre deux batailles, il développe cette magnifique leçon de guerre, impensable chez Coignet, qui vaut bien des analyses de nos plus éminents spécialistes :
Nous avions vu, en 1805, les Autrichiens nous attaquer sur le Danube et se faire battre isolément à Ulm, au lieu d’attendre que les Russes les eussent rejoints, et que la Prusse se fût déclarée contre Napoléon. Voici, à présent, qu’en 1806, ces mêmes Prussiens qui, l’année d’avant, auraient pu empêcher la défaite des Austro-Russes en se joignant à eux, non seulement nous déclarent la guerre, lorsque nous sommes en paix avec le cabinet de Vienne, mais, imitant sa faute, nous attaquent sans attendre les Russes !… Enfin, trois ans après, en 1809, les Autrichiens renouvelèrent seuls la guerre contre Napoléon, au moment où celui-ci était en paix avec la Prusse et la Russie ! Ce désaccord assura la victoire à la France. Malheureusement, il n’en fut pas de même en 1813, où nous fûmes écrasés par la coalition de nos ennemis.
(Mémoires, Marbot)
Chez Ségur, la phrase s’envole : un lyrisme à la Chateaubriand, qui parfois confine au mensonge, un peu prétentieux, un peu agaçant, parfois, enfle le style. Ainsi, lorsque le comte aperçoit, au moment de la bataille d’Austerlitz, Lannes, Bernadotte, Soult et Davout autour de Napoléon, il s’écrie : Ma vie aurait la durée de celle du monde, que jamais l’impression d’un tel spectacle ne s’effacerait de ma mémoire. À la moindre canonnade (au siège de Gaëte, par exemple), il lui semble qu’un si grand trouble de la nature par la main de l’homme soit une usurpation sur la puissance du Ciel. Le talent littéraire, pourtant, contrebalance largement l’enthousiasme excessif du chef d’escadron devenu pair de France, comme dans cet éloge de Davout, où, après avoir narré comment le maréchal s’est illustré à Auerstaedt, il conclut, Plutarque des temps modernes, qu’il n’y a point de grands hommes sans de grandes circonstances. À propos de Napoléon, il fait cet observation judicieuse, qu’on n’a jamais pu le vaincre qu’en le fatiguant de victoires (c’était la stratégie des Russes en 1812 : on a oublié qu’ils imitaient celle de Wellington à Torrès-Védras) : s’il succomba, ce fut à force de vaincre ! Et, quand il raconte la campagne de France, superbe, il rivalise avec les plus grands de nos mémorialistes.
Ségur, d’accord avec Marbot, rapporte que l’Empereur comptait les quartiers de noblesse au nombre des blessures reçues sur le champ de bataille. « Je n’en connais pas de plus glorieuse ! » dit Napoléon au général Rapp, le soir d’Austerlitz. Quelle plus belle manière d’illustrer cette fameuse œuvre de compromis qui a toujours été au cœur de la politique consulaire, puis impériale ? D’autres similitudes, dans les caractères, dans les choses vues, dans les sentiments, se retrouvent chez Coignet, Marbot, Ségur, Bourgogne, Séruzier : l’élan révolutionnaire, qui emporte malgré eux les plus indécis, l’amour de la gloire, le goût de l’honneur, le désir de se distinguer, l’héroïsme débordant, une certaine insouciance de jeunesse aventureuse, et la lassitude progressive des maréchaux, qui, comblés de richesses, ne veulent plus partir en campagne. L’admiration, aussi, pour le grand homme : pas un qui ne l’adulait jusqu’au sacrifice ; pas un qui n’ait échangé avec lui sans avoir été frappé par sa mémoire extraordinaire (Marbot, je crois, a été témoin d’un ordre dicté directement par l’Empereur, avec une telle accumulation de détails, qu’il avoue qu’il n’aurait jamais pu le croire). Plusieurs, parmi ces autobiographes et mémorialistes, ont été marqués par la veillée au flambeau, la veille d’Austerlitz ; plusieurs se rappellent, avec tendresse, quand le petit tondu buvait avec les troupiers, et dormait au milieu des bivouacs. Le génie militaire de cet Imperator qui valait bien César et Alexandre provoquait chez le soldat des enthousiasmes convulsifs : combien de fois ai-je lu, après telle félicitation adressée personnellement à tel capitaine, à tel colonel, que c’était « le plus beau jour de sa vie » ? S’il fallait une preuve de son génie, on donnerait celle-ci seulement, que les généraux alliés, pendant la campagne de France, avaient reçu l’ordre de reculer chaque fois qu’ils se trouveraient en face du terrible Corse, dussent-ils se battre à trois contre un ; mais cinquante mille hommes et moi, disait Napoléon à Marmont pendant la campagne de France, cela fait cent mille hommes ! Le soldat n’est guère fin : quand il quitte Moscou, après l’incendie, ignorant toute notion de distance, il croit partir pour la Mongolie, afin de toucher au commerce des Anglais par la Chine ! on comprend dès lors qu’au-delà de toute considération politique (l’armée, très largement acquise à la cause révolutionnaire, ne pouvait qu’aimer ce général qui préservait les acquis du nouveau régime), ce qu’il aime en premier, chez son général, c’est qu’il gagne des batailles. Devant les soldats qui râlent parce qu’on leur demande de faire demi-tour, Wellington, dans le Waterloo magnifique de Bondartchouk, s’écrie que l’armée en veut toujours à ses officiers, lorsqu’ils la font reculer. Inversement, son orgueil grossit avec les triomphes : la Grande Armée adore comme un dieu ce chef qui lui fait parcourir toute l’Europe de Lisbonne à Moscou ; ce chef, « professeur d’énergie » (M. Barrès), qui jusqu’à sa dernière campagne règle lui-même les tirs de l’artillerie, et rend possible l’impossible : qui en douterait n’aura qu’à lire le passage du Somosierra, chez Ségur.
Stendhal, qui a participé à quelques campagnes, raconte, dans La Chartreuse de Parme, comment un officier de cavalerie apprend à une jeune recrue l’art de tenir les guides entre le deuxième et le troisième doigt : détail qui ne s’invente pas. De même, les témoignages des soldats fourmillent de mille anecdotes réalistes qui tranchent avec les ouvrages d’historiens où seules comptent les batailles et leurs résultats. Bourgogne, que la pénurie de sel désespère, assaisonne la soupe de cheval avec de la poudre. Je ne sais plus qui explique, entre deux batailles, pourquoi les gradés préfèrent rester colonel plutôt que d’être promus général de brigade. Untel, malade à crever, trouve quand même la force de participer à une revue donnée par Napoléon, car les absents ne peuvent espérer de décorations. Tous, à ce propos, s’accordent sur la mémoire particulièrement physionomique de l’Empereur : s’il peut oublier une promesse donnée quelques mois auparavant, il suffit qu’il revoie un visage, pour que celle-ci lui revienne aussitôt en tête et qu’il accorde ce pourquoi il s’était engagé. Marbot, tête brûlée, veut à tout prix faire partie des loustics de la clique, cette confrérie de hussards qui se reconnaissaient à une échancrure pratiquée au moyen d’un couteau dans l’étain du premier bouton de la rangée de droite de la pelisse et du dolman ; et, quand il évoque, avec émotion, de son esprit saillant, ce trompette étonnamment cultivé qui récite des vers de Virgile dans la forêt, et finit broyé en morceaux, ou ce maréchal des logis, « luron, très bien tenu, le shako sur l’oreille, le sabre traînant, la figure coupée en deux par une immense balafre, des moustaches d’un demi-pied de long qui, relevées par la cire, allaient se perdre dans les oreilles », il fait un peu revivre ces milliers d’hommes dont la masse a finit par devenir une entité unique et indéterminée. Les indications de Coignet sur son enfance et son ascension au sein de l’armée, toutes rudimentaires qu’elles soient, en apprennent beaucoup au lecteur sur l’état des petites gens à l’époque de la Révolution, et sur la réorganisation de l’armée après 1789. Plus généralement, autrement que dans une étude historique, il semble qu’on marche avec les colonnes ; qu’on chante avec les grenadiers Le Départ de Boulogne ; que le soir, avant de se reposer, on monte, nous aussi, les armes en faisceaux sur les fronts de bandière (voir Le Rêve, de Detaille). La réalité des batailles apparaît crûment à notre imagination (les fusils, des vieux modèles de 1777, qui mettent un temps infini à se recharger, font trop souvent long feu, et dont la puissance d’arrêt ne vaut pas grand-chose, n’ont de réelle utilité qu’à bout portant et par temps sec ; l’artillerie en revanche, les charges de cavalerie, et les corps à corps à la baïonnette, produisent des ravages épouvantables).
Surtout, de Coignet à Ségur, on sent, au travers des différents récits, les caractères qui s’expriment. Celui de Bourgogne, le plus près du roman, peut-être à cause du resserrement des unités de temps et de lieu, montre une âme dégourdie qui sait l’art de survivre ; Bernoyer, chef de l’atelier d’habillement de l’armée d’Orient, fait preuve d’une telle justesse d’analyse, dans le comportement de Bonaparte, dans les vraies raisons de l’expédition d’Égypte, qu’on se demande, sérieusement, si ce ne sont pas là les lettres d’un faussaire (« il était une gêne, pour ne pas dire un obstacle, à ceux qui détiennent les rênes du pouvoir » : 7 juillet 1798) ; Séruzier, sec et concis, marque chacune de ses phrases au sceau de la discipline. Narrations multiples qui forment autant d’histoires subjectives de cette espèce d’Iliade des temps modernes qu’ont été les guerres de la Révolution et de l’Empire : car ces vingt ans de guerre ont leurs héros (Bernadotte sergent Belle-Jambe, Murat, Ney le brave des braves, Davout, Lannes Roland des Soldats, Soult premier manœuvrier de l’Europe, Oudinot Bayard de la Grande Armée, Gouvion-Saint-Cyr le Hibou, Bessières mort comme Turenne), qui atteignent à des hauteurs mythologiques, leurs faits d’armes, leurs ruses, leurs colères, leurs passions, leurs grandes morts au champ d’honneur (Lannes), et même leurs immortelles phalanges (le « bataillon sacré » ; le 57e, que depuis la campagne d’Italie on surnomme « le terrible » ; la colonne infernale d’Oudinot ; ou encore le fameux régiment de La Tour d’Auvergne). Napoléon, c’est Agamemnon, le roi des rois ; Davout, Achille, l’invaincu ; Marbot, Ulysse, l’homme aux mille tours. Et, comme dans l’Iliade, le récit de cette vaste épopée dégouline de sang : les entrailles débordent des ventres ; les cadavres pourrissent au fond des charniers ; les têtes sautent comme des bouchons de champagne. Lisette, la jument de Marbot, à la bataille d’Eylau, dévore les têtes des fantassins ennemis ! La traversée du champ de bataille de Borodino, après le départ de Moscou, saisit d’horreur les survivants : nombreux racontent ce pénible souvenir. Enfin, on connaît le récit fameux du comte de Ségur sur la retraite de Russie ; les Mémoires du sergent Bourgogne évoquent aussi, avec des mots durs, l’atrocité de ce moment où l’Empire vacilla. Le premier a entendu des ennemis emmurés, qui mouraient de faim, hurler des supplications ; le deuxième a vu des gens brûler, et les Croates dévorer des cadavres. Et ne parlons pas de la guerre d’Espagne, et de bien d’autres faits horribles qui ont traumatisé les soldats, et même rendu fous des maréchaux (Junot). Il fallait bien de l’eau-de-vie pour supporter de telles épouvantes !
Walter Scott, dans sa Vie de Napoléon, dit des Français qu’ils ont la passion des grandeurs : Louis XIV peut les ruiner, ils l’aiment parce qu’il a bâti Versailles. Napoléon peut saigner la France, ils l’aiment, parce qu’il l’a faite plus grande qu’elle n’a jamais été. Cet homme qui était la guerre (L. Aragon) a réduit nos frontières ; il a centralisé la nation à un degré excessif et qui la perdra ; en Espagne, il a violé le droit des peuples, d’une manière inacceptable ; la guerre dont il a hérité, il a tout fait pour qu’elle perdure, faisant preuve d’un aveuglement qui ferait pitié s’il n’avait pas provoqué dix millions de morts : ou peut-être que le dieu avait soif ; sa gestion calamiteuse de l’administration militaire, au moment de la retraite de Russie, qui a provoqué le désastre que l’on sait, est une faute impardonnable.
Mais quelle fameuse épopée ! Quelle inhumaine volonté ! La campagne de France est effarante. Le vol de l’Aigle paraîtrait invraisemblable, si ce n’était qu’une fiction. Et pourtant !… Le moindre soldat peut raconter dix faits d’armes héroïques (Marbot à Ratisbonne, Séruzier à Essling, Coignet à Austerlitz, Ségur à Reims, etc). On accusait Marbot de mentir par exagération : non, ce n’est pas possible ! mais chaque souvenir de militaire, quel que soit son corps, ou son grade, regorge de faits similaires. Napoléon, qui jusqu’à Waterloo prenait des risques inouïs sur les champs de bataille, ne donnait pas que l’exemple d’un certain héroïsme chevaleresque : il offrait aussi l’opportunité de le mériter ; mieux, il poussait à le mériter, par la concurrence de l’honneur et la promotion au mérite. Musset, dans les Confessions d’un enfant du siècle, Vigny, dans Servitude et grandeur militaires, racontent, de leur style évocatoire, l’espèce de tremblement héroïque qui pendant quinze ans a convulsé la France. « Il n’y avait que des cadavres ou des demi-dieux », écrit le poète de La Nuit de décembre ; et celui du Cor : « Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d’armes, nos salles d’études à des casernes, nos récréations à des manœuvres, et nos examens à des revues. » Les bulletins de la Grande Armée mentent à peine, quand on les compare aux remarquables recensions qu’Alain Pigeard dresse de ces batailles innombrables. Preuve en est l’effroyable XXIXe, qui n’a rien caché de l’enfer russe. Et, certes, on peut dire, avec Napoléon enchaîné, qu’il a « excité toutes les émulations, récompensé tous les mérites, et reculé les limites de la gloire ! »