Les Souvenirs littéraires de Léon Daudet

Léon Daudet (journal Le Matin du 27 octobre 1925)
Léon Daudet (journal Le Matin du 27 octobre 1925)

… un être rayonnant d’audace, de force et de joie, un être venu du fond des âges, couronné de lierre, au milieu des cymbales et des tigres déchaînés…
M. Barrès


Ce Rabelais de Daudet, fils de l’illustre Alphonse (Lettres de mon moulin, Le Petit chose, Sapho, Les Rois en exil, Tartarin de Tarascon), aura marqué son temps, celui de la Troisième République, des anarchistes et des scandales, du triomphe de l’Action française ; et sa plume tonitruante résonne encore entre les pages de ses souvenirs, de ses romans, de ses pamphlets. Mais l’écho s’amenuise, hélas ! car, si Maurras, Barrès, Bainville même reviennent à la mode, par le travail des éditeurs, par l’influence des gens de télévision, par la polémique, — cette formidable publicité —, Léon Daudet, auteur pourtant prolifique, et, — grands dieux ! — au style puissant comme son père, tombe quant à lui dans l’oubli. Saluons malgré tout le travail de Bernard Oudin et d’Antoine Compagnon pour la collection « Bouquins » des éditions Robert Laffont (2015), et celui des éditions Grasset (2009), qui rééditent les Souvenirs littéraires, une sélection des Souvenirs fleuve de Léon Daudet, par Kléber Haedens.

Au vrai, Kléber Haedens triche un peu : loin de ne se limiter qu’aux « littéraires », ces souvenirs de Léon Daudet concernent aussi bien des médecins (Charcot, Vivier), que des musiciens (Debussy), toute la classe politique de la Chambre entre 1919 et 1924, et se terminent même par les années d’exil, où il est moins question de littérature que de remarques bien senties sur les relations diplomatiques entre la France et la Belgique, et de commentaires quant au physique des Bruxelloises. Tout de même, le passionné de littérature y trouvera son compte : Daudet a connu le beau monde. Petit déjà, il croise Tourgueniev, Flaubert, Edmond de Goncourt, qui, périodiquement, vont dîner chez ses parents rue Pavée, au Marais. « Sont-ce des géants ? » demande-t-il, ébahi. Puis, Daudet, qui a appris à écrire sous la dictée de son père, narre merveilleusement les anecdotes les plus impudiques (souvent, les plus révélatrices) sur ces grandeurs que le temps a statufiées, et qui, déjà, s’affichent avec des médailles pleins les revers : souvenirs qui sont des mémoires, de par l’importance historique des personnages, mais des mémoires pleins de vérité, d’âpre vérité : Il n’entre nullement dans mes intentions d’écrire ici un pamphlet. Je veux montrer les choses et les gens dans leur lumière de l’époque, quitte à noter par la suite leurs déformations et leurs dégradations. Je n’atténue rien, mais je ne force rien. Ces pages n’auront aux yeux des lecteurs qu’un mérite : la sincérité dans l’exactitude.

Quand Daudet raconte la dernière sortie de Victor Hugo chez les Ménard-Dorian, l’arrivée de l’auguste vieillard aux yeux bleus profonds, ayant déjà la sérénité des heures dernières, et, si près de sa fin, tout entier absorbé par son rêve intérieur, on voit la scène comme physiquement, comme une image d’archive en noir et blanc — et peu d’auteurs réussissent à rendre des descriptions vivantes à ce point. Mais, après l’hommage au « Maître » (en demi-teinte cependant), c’est le défilé des artistes, la distribution générale des paires de claques : Haraucourt ? jeune et hideux […] il vociférait ses vers en bombant le torse, au milieu des dames épouvantées, avec une allure de toréador. Jules Massenet ? toujours enfant gâté, parfois enfant gâteux. Armand Dayot ? Ulysse disait qu’il s’appelait « Personne », afin de dérouter la fureur du Cyclope. Ulysse avait prévu Dayot. Il y a trente ans que ce protecteur des arts, en s’agitant, agite M. Rien. René Doumic ? cette utilité qui se crut une nécessité. Ernest Renan ? Il m’apparaît aujourd’hui, le fin Breton renégat, au masque éléphantesque, ainsi qu’un flûtiste entre deux charniers. Heredia ? Il lui était beaucoup pardonné, parce qu’il avait peu écrit. Albert Vandal ? sage, maigre, haut et herbivore, comme la girafe du Jardin des Plantes. Et j’en passe ! mais quoi : « Messieurs, disait Jules Lemaître, Léon est un lyrique. Nul ne peut en vouloir à un lyrique. »

Les plus grands, qui, bien sûr, font partie des Souvenirs littéraires, ne sont pas toujours épargnés, loin s’en faut. Ainsi, à propos de Maupassant (portrait terrible), Daudet distingue trois personnages : un bon écrivain, un imbécile et un grand malade. Et, plus loin, de prévenir le lecteur que l’auteur de Bel-Ami ferait le sujet d’une monographie exemplaire où les hommes de lettres apprendraient, par l’épouvantail, tous les pièges qu’il convient d’éviter. Zola, gras, content, dilaté, bonhomme, affichant les chiffres de ses tirages avec une magnifique impudeur, en prend pour son grade également, dans des morceaux d’anthologie. D’un style de pamphlétaire, qui mitraille, le bon Daudet se gausse cruellement du zézaiement de l’illustre naturaliste, et l’imite même de sa plume impitoyable : « Ah ! La veuneffe ! hein, mon ami ? hein, mon bon ? hein, mon bon ami ? » Leconte de Lisle, paraît-il, surnommait Zola le « porc épique » ; pour Daudet, il aura été l’écrivain du lendemain de la défaite, donnant au public ce quelque chose d’âpre, de brutal, au besoin de blasphématoire qui lui rendît l’illusion de la force. Ainsi, conclut le polémiste, le porc fit l’effet d’un sanglier.

Non, les faveurs de Léon Daudet vont plutôt à Barbey d’Aurevilly, qui avait la tête dans les cieux, commandait sur les Champs-Élysées du champagne comme il aurait dit : « De l’hydromel », et dont les aphorismes, [l]es condamnations, [l]es éloges tombaient de haut ; à son père, Alphonse, dont il se rappelle avec émotion la charité, la bonhomie, la clarté solaire ; à Édouard Drumont, à Charles Maurras évidemment, l’esprit le plus puissant, le plus complet que j’aie rencontré ici-bas ; à Proust enfin, pour qui il a plaidé en faveur du prix Goncourt : Je ne m’étonne pas qu’il soit toujours fatigué. Je ne connais pas d’être plus harcelé par le mystère psychologique et somatique des gens du passé et de ses contemporains, ni plus expert à se transformer, par le désir, en quelque chose de presque semblable, ou de moins de très analogue à eux. Il est le sire de métempsycose et un véritable phénomène d’imagination autocréatrice. […] ne voyant pas ce que les autres voient, il voit des choses qu’eux ne voient pas…

Je ne fais que citer quelques portraits qui ont retenu mon attention ; j’en omets des quantités, Barrès, Wilde, Schwob, Huysmans, Mirbeau, Jules Renard, etc. J’espère donner envie au lecteur d’entrer plus complètement dans les souvenirs de Daudet, souvenirs que Proust qualifiait de « prodigieux », et qu’il comparait aux Mémoires de Saint-Simon… Certes, il y a là du Saint-Simon, dans le style, acerbe, moins élevé que médisant ; aussi, du cardinal de Retz, mais plus brutal, plus polémiste, marqué au coin de cette ambiance Troisième République bouillonnante d’une excessive liberté d’expression, où l’injure déjà remplace le bon mot : et, progressivement, de Hugo qui, pour accabler Trochu, écrivait : Participe passé du verbe trop choir, on descend à Céline, cette vulgarité faite bave, qui bientôt traitera son propre éditeur, Gallimard, de « vieux merlan frit libidineux ». Mais c’est la mort de l’élégance, c’est-à-dire du style, et l’irruption non pas de la boue et du purin dans la littérature, cette rupture de conduite d’égout que Daudet reprochait tant à Zola, injustement, mais, pire, de la vulgarité du style et de l’écrivain même, d’où est issue toute la littérature contemporaine, houellebecquienne ; car Zola décrivait peut-être des pots de chambre : mais il le faisait avec du style, transformant la boue en or, à la manière de Baudelaire. Je vais le dire autrement : entre la querelle de Racine et des jansénistes, et les pamphlets de Céline, et plus tard Baise-moi de Virginie Despentes, il y a eu le tournant de la Troisième République : le passage d’une littérature où l’écrit surpassait l’oral, le style enrobant le parler sous des habits de politesse, à une littérature sans style de l’oralité, et de la plus vulgaire. Léon Daudet, entre les deux, se situe en plein tournant : ni Saint-Simon, ni le cardinal de Retz ne se seraient permis les injures qu’il dispense à tour de bras, et leurs ennemis valaient bien ceux du royaliste ; le style pourtant, qui demeure au-dessus de ce qu’il adviendra plus tard, garde un pied dans les siècles qui le précèdent.

Mais je reprends le fil : Saint-Simon, Retz ; on s’aviserait peut-être mieux encore de comparer les Souvenirs du fils d’Alphonse aux Historiettes de Tallemant des Réaux : moins que des Mémoires, ainsi que je les qualifiais plus haut, censés garder une certaine hauteur de vue, ils se veulent des mises à nu, des dévoilages, des caricatures, parfois des règlements de compte : moins de la branche de Tacite que de celle de Suétone. Alors, gare aux défenseurs du politiquement correct ! les rédacteurs de l’Action française n’étaient pas des petites frappes, et Daudet, plus d’une fois, s’est battu en duel (la sauvegarde des suspects, pour reprendre l’expression de Maupassant, et dont la résurgence fut l’un des symptômes de cette époque atteinte de bien des maux) : il en est qui se renverseront par terre en lisant les portraits des plus intouchables, Aristide Briand, par exemple, tangent à toutes les infamies, sans y avoir positivement trempé, et qui, tenez-vous bien, en avait le reflet sur le visage, plus exactement sur la gueule.

Même les portraits des illustres inconnus se lisent délicieusement : celui de Pierre Carle Edouard Potain vaut à lui seul un roman, et des meilleurs. La description des cours de chirurgie du professeur Péan, cette grande boucherie, aurait toute sa place dans une anthologie de la littérature comique. Arthur Meyer, post delationem animal triste, prend véritablement corps entre les lignes. Et, derrière le pessimisme noir propre à ce bord politique perce l’amour du bien, car c’est toujours de là que naît la défiance de l’homme. Au lieu d’amoindrir les choses et les gens, écrit Daudet en hommage à Armand Gouzien, comme c’est le rôle ici-bas de tant de larves, il ne cessait de les magnifier, de les vanter à tout venant. Ce n’est pas par mauvaiseté personnelle que Daudet se défie de l’homme : c’est par connaissance de la mauvaiseté de l’homme. Je considère les êtres méchants sans nécessité comme des malades. S’ils répandent autour d’eux des gaz asphyxiants, c’est que quelque chose pourrit en eux. Mots admirables et qui révèlent sa gigantesque humanité : les méchants sont des malades : et le médecin, dont l’humanisme égale ici celui de Rabelais (d’où les comparaisons), plutôt qu’il ne les juge, espère les soigner.

Encore, il surnage, au-dessus du courant de ce grand fleuve de souvenirs, des idées qui invitent à la réflexion, sur l’influence du moral dans la guérison physique, sur la littérature actuelle et son avenir (le stendhalisme l’emporte sur le balzacisme, c’est-à-dire la littérature d’analyse sur la littérature de composition et de synthèse : mais bientôt Stendhal paraîtra rudimentaire), sur Ibsen et Meredith, sur la politique (et l’antinomie fondamentale de la patrie et de la démocratie), sur le public qui n’aime que l’artificiel dans l’âpreté et le désespoir (on pense à Léon Bloy), sur le café, enfin, (le « bar », dirions-nous aujourd’hui), qui défait les gloires d’antichambre et de salon : mais le salon ne défait pas les réputations consacrées par le café… sujet hautement philosophique, et français, ô combien !

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