Les Vies des douze Césars, de Suétone – Gloire et déboires des empereurs

Claude nommé empereur, huile sur toile de Charles Lebayle, 1886, coll. Beaux-Arts de Paris

Suétone fut contemporain de Tacite, pour son plus grand malheur ; car si les Annales du second demeurent une œuvre magistrale, les Vies du premier sont encore pour beaucoup une honteuse compilation de ragots, une succession de commérages indignes. Il ne soutient pas la comparaison : à Tacite les grandes vues ! À Suétone les médisances ! Ainsi, quand Tacite se contente d’égrener les assassinats ordonnés par Tibère, Suétone lui prête des « turpitudes infâmes » qu’il « ose à peine décrire » avant de les décrire pourtant, et avec force détails !

Suétone est un peu aux Césars ce que Tallemant des Réaux fut au Grand Siècle : il aime moins le spectacle que les coulisses ; il ne verse pas dans le théâtre de la politique mais s’attache à l’homme véritable, à l’acteur sous le costume ; et parce que l’homme, si divin soit-il, est toujours médiocre, il nous dévoile des empereurs non la pourpre de leurs manteaux, mais la vérité de leurs nudités, crasses, honteuses et bestiales.

Oui, les Vies de Suétone sont tellement indécentes, qu’à la première lecture il est impossible d’y croire ; à ce point que l’on a cherché toutes les explications possibles afin d’en atténuer l’implacable horreur – elles seraient une manière de rehausser l’éclat du règne de Trajan, par comparaison odieuse avec ses prédécesseurs ! ou bien le récit fielleux d’un chevalier hostile par tradition au pouvoir impérial ! ou encore une vaste mise en garde contre les excès du pouvoir !
Sans doute ces raisons sont-elles justes, en partie du moins ; c’est aux historiens de décider. Il n’empêche ; je crois que M. Bénabou a parfaitement raison, quand il écrit, dans sa préface aux éditions Gallimard (1975), que « l’erreur est […] de chercher chez Suétone une philosophie consciente – voire un message – là où il n’y a que les traces évidentes des servitudes d’un genre et de la mentalité d’une époque. » Certes, les Romains des premiers Césars ne sont pas comme nous pétris par vingt siècles de morale chrétienne, dont le dogme fondamental est la lutte contre la vanité, et donc la modération. L’orgie pour eux est chose commune ; imagine-t-on aujourd’hui un dîner orgiaque à l’Élysée, façon Vitellius, quand les homards de de Rugy nous font déjà pousser des cris d’orfraie ?

[Vitellius] prenait toujours trois repas, quelquefois quatre, car il distinguait le petit déjeuner, le déjeuner, le dîner, l’orgie, et son estomac suffisait sans peine à tous, grâce à son habitude de se faire vomir. […] Le plus fameux de tous fut le banquet de bienvenue que son frère lui offrit : on y servit, dit-on, deux mille poissons des plus recherchés et sept mille oiseaux. Lui-même surpassa encore cette somptuosité en inaugurant un plat qu’il se plaisait à nommer, à cause de ses dimensions extraordinaires, « le bouclier de Minerve protectrice de la ville ». Il fit mêler dans ce plat des foies de scares, des cervelles de faisans et de paons, des langues de flamants, des laitances de murènes, que ses capitaines de navire et ses trirèmes étaient allés lui chercher jusque dans le pays des Parthes et jusqu’au détroit de Gadès.
(Suétone, Vies des douze Césars, trad. H. Ailloud)

Et que penser d’Auguste dont le biographe nous apprend, d’un ton badin, qu’il aimait tout particulièrement « déflorer des jeunes filles, que sa femme elle-même faisait venir pour lui de partout » ? Mais le vice alors était un plaisir, plutôt qu’un péché ; et l’époque moins à la modération qu’à l’étalage de la luxure et des richesses ; les antiques biographes de César, d’ailleurs, insistent sur sa fortune systématiquement, comme pour l’en vanter, autant que les clercs médiévaux sur la pauvreté de François d’Assise.
Mais revenons à Suétone :

On ne sait presque rien de Suétone, ce qui est bien dommage. Issu d’une famille équestre, il fut le protégé de Pline le Jeune, puis de Clarus, préfet du prétoire.

C’est un intellectuel, un homme qui consacre son temps à l’étude (scholasticus, dit Pline), à l’écriture, et qui doit visiblement à sa réputation de savant (vir probissimus, honestissimus, eruditissimus) le crédit dont il jouit auprès des cercles sénatoriaux.
Mais apparemment c’est aussi un homme craintif et superstitieux, qu’un simple rêve affecte, un hésitant qui sollicite un poste militaire et puis y renonce, un scrupuleux qui remet cenf ois sur le métier l’ouvrage qu’il ne se décide pas à publier.
(M. Bénabou, préface, in Suétone, Vies des douze Césars, éd. Gallimard)

Vers 115, il est chargé des enquêtes préliminaires au secrétariat particulier de l’empereur, puis responsable des bibliothèques publiques de Rome, enfin chargé de la correspondance impériale. En 122, pour une raison inconnue, il est disgracié, avec Clarus, par l’empereur Hadrien. Du reste de sa vie, on ne sait rien, si ce n’est qu’il écrivit abondamment sur des sujets divers et variés.

À partir de Trajan, et surtout d’Hadrien, l’Empire se stabilise. « L’époque est à la tolérance, écrit M. Bénabou. Le cauchemar du règne de l’arbitraire est passé et l’on est désormais dans l’époque où l’on « peut penser ce que l’on veut et dire ce que l’on pense » (Tacite) ». Tacite alors entreprend ses Annales monumentales, et Suétone, désireux peut-être de chroniquer l’histoire de Rome également, mais gêné à l’idée de concurrencer son aîné, ses Vies des douze Césars. L’auteur, prolifique, connaît le genre : il a déjà écrit les Vies des hommes illustres.

Suétone, en l’occurrence, fait preuve d’un certain génie ; car les annales sont bonnes pour la République, quand le temps se compte en années consulaires ; mais dès lors qu’un empereur incarne le gouvernement de l’Empire (à partir d’Auguste), chaque règne se met à correspondre, de facto, à la personnalité d’un empereur ; dresser les vies des empereurs, par conséquent, c’est aussi dresser les vies de leurs différents règnes.

Ce passé, qu’est-il sinon l’œuvre au jour le jour de ceux qui détiennent la toute-puissance, les empereurs ?
(Bénabou, préface, in Suétone, Vies des douze Césars, éd. Gallimard)

Suétone, note Bénabou, entreprend alors quelque chose d’unique, et qui longtemps servira de modèle à la postérité littéraire :
1° Il étend le champ de l’histoire des simples « événements d’une vie » au portrait physique, psychologique et moral de chacun des empereurs.
2° Mais la masse nouvelle de ces informations, qui ne peut entrer dans les vieux cadres, l’oblige à en inventer d’un nouveau type : c’est le fameux découpage par rubriques (événements, personnalité, présages, travaux, etc.) plutôt que par ordre chronologique.

Les personnalités, donc, et à partir de Tibère leurs infâmes déviances, occupent dans l’œuvre de Suétone une place impressionnante. Je ne citerai pas les déboires des Néron et des Caligula, le lecteur ne me croirait pas ; il faut les lire « dans le texte » ! Mais l’auteur, plus superficiel encore, et toujours plus cruel, ne s’arrête pas à l’intérieur profond, à la psychologie des maîtres de l’univers ; il porte aussi « une attention toute particulière à l’apparence physique et à l’état de santé des princes, qu’il décrit sans complaisance ».

Voici par exemple la calvitie, les syncopes, et les deux crises d’épilepsie de Jules César. Ou bien encore voici l’étonnante accumulation des disgrâces qui accablent Auguste : dartres, faiblesse congénitale de la hanche, de la cuisse et de la jambe gauches, crampes de l’index droit, coliques néphrétiques, troubles de la vésicule biliaire, calculs dans la vessie, inflammations intestinales et rhumes de cerveau périodiques ; c’est un véritable dossier médical, établi avec un réalisme scrutateur, et qui contredit cruellement la rayonnante image apollinienne qu’ont répandue les statues et les portraits officiels.
(Bénabou, préface, in Suétone, Vies des douze Césars, éd. Gallimard)

L’auteur des Vies, loin de ne s’attacher qu’aux personnes des princes, déborde largement, et souvent son œil embrasse également la chambre impériale et les couloirs du palais. Je le comparais plus haut à Tallemant des Réaux ; il y a aussi du Saint-Simon chez Suétone, dans sa passion pour les arbres généalogiques et ce terreau de rumeurs, d’histoires et de scandales dans lequel pénètrent leurs racines profondément – et ni César, amant de Nicomède, ni Auguste n’échappent à ses « anecdotes impitoyables ». En ce qui concerne les jeux du cirque, et les manifestations publiques des empereurs, on le comparerait plutôt à Rabelais (voir plus haut l’orgie de Vitellius), un Rabelais sinistre – et scandaleux.

M. Bénabou, au moment d’évoquer la description en rubriques de Suétone, cite la phrase de Sartre qui figure en tête de sa biographie de Flaubert. L’auteur de Salammbô, justement, évoque Suétone à l’occasion d’un écrit de jeunesse. Sans doute il aima ces Vies considérablement, car elles sont écrites à bien des égards dans son style pur et sans ornements ; elles sont à l’écriture ce que le pointillisme est à la peinture : des accumulations de détails mis les uns à côté des autres, dont l’ensemble forme une description à la fois crue et pathétique, ironique par de nombreux côtés. Flaubert, dans L’Éducation sentimentale, emploiera la même méthode, « les dedans dévoilés par les dehors », disait Maupassant, « sans aucune argumentation. »

Suétone ne nous laisse jamais directement apercevoir l’intérieur de ses personnages, n’analyse pas les mobiles de leurs actes ni les causes possibles de leur évolution. Ils ont des vertus et ils ont des vices : leur virtutes et leur vitia seront donc juxtaposés, côte à côte, sans un mot d’explication.
(Bénabou, préface, in Suétone, Vies des douze Césars, éd. Gallimard)

Et M. Bénabou de citer Flaubert également, cette fois-ci Bouvard et Pécuchet, lorsqu’il dénonce cette manière du biographe d’accumuler les détails bassement, sans jamais atteindre à la hauteur d’esprit d’un Tacite :

Peut-être Suétone est-il, sur ce point-là tout au moins, le lointain ancêtre de Bouvard et Pécuchet, victime comme eux du « défaut de méthode dans les sciences ».
(Bénabou, préface, in Suétone, Vies des douze Césars, éd. Gallimard)

Suétone appréciera, du haut du ciel ! – mais après tout, il n’a pas volé cette petite perfidie, lui dont la mesquinerie a traversé les âges.

 

Lecture conseillée :

  • Suétone, Vies des douze Césars, Paris, éd. Gallimard, coll. « folio classique », 1975.

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