Il y a, quoi qu’on dise, une hiérarchie des plaisirs, une noblesse et une plèbe des sentiments.
C. Maurras
Étrange titre : Lorsque Hugo eut les cent ans. Il s’agit, en fait, de la réunion de trois articles écrits à l’occasion du centenaire du poète, parus dans la Gazette de France en 1901 et 1902. Quoi donc ! s’écrie Maurras, parlant de Hugo. N’est-ce donc que cela ? Il n’y a pas de Français, d’âge mûr, de goût réfléchi, qui n’ait connu à quelque degré l’étonnement de cette découverte et le vertige qu’elle donne. Critique facile : Leconte de Lisle, déjà, disait de l’auteur des Châtiments qu’il était bête comme l’Himalaya ; et j’épargne au lecteur les considérations sur les mesures de son crâne : ce sont des arguments d’un autre temps. Maurras, par bonheur, ne s’arrête pas là, et montre finalement dans les arguments qu’il déploie contre Victor Hugo toute l’intelligence de son esprit classique. Désireux de convaincre et non de persuader, il s’attache à la raison plutôt qu’au sentiment, et balaye peu à peu, d’un revers de plume, le subjectif au profit de la logique.
Un pays comme la France, observe-t-il d’abord, pourrait compter pour son plus grand poète un écrivain « inégal » et « rude » : il lui est impossible de décerner un titre aussi honorable à un écrivain que ses plus chauds partisans sont contraints d’appeler démesuré (le génie de la France est la mesure même), primitif (ce génie est le fruit d’une longue tradition d’humanité civilisée), enfin extraordinaire (le génie de la France est un ordre vivant). Puis, il interroge : Victor Hugo serait-il assez grand, qu’il pourrait se hisser à la hauteur de Racine, de La Fontaine, de Corneille, de Molière ? de Malherbe, de Villon, de Chénier ? et même de Lamartine ?… Il ne paraît pas évident du tout que Lamartine soit à ranger d’emblée au-dessous de Victor Hugo. Et de comparer les vers de la Tristesse avec ceux du Lac. L’argument peine encore à convaincre : Lamartine est l’homme d’un seul volume qui a vraiment marqué la littérature ; Hugo, de dix recueils, et qui l’écrasent. Dès les Odes et ballades (vingt ans), le génie, quoi qu’on dise, surpasse le poète des Méditations ; les Châtiments, c’est le coup de fouet du génie ; les Contemplations, le grand coucher de soleil du romantisme lyrique. Nous n’affirmerons pas, avec Charles Maurras, que les « bons vers de Lamartine sont imbibés d’une grâce et d’une lumière que son rival n’a point connues », qu’ils ont « le grand vol naturel », ou « la puissance aisée et divine » : c’est de l’ordre de l’émotion. Et, s’il faut parler d’émotion, nous relèverons plutôt la mauvaise foi de placer Lamartine et Chénier au-dessus de Victor Hugo. Chénier, disons-le, fait suer ; mais « le Revenant », avec son vers final : « Et tout bas murmurer : C’est moi. Ne le dis pas. », provoque des frissons chez le lecteur comme il lui arrive peu souvent d’en éprouver. Même les vers de Racine, ou de Corneille, ont quelque chose de compassé qui les fait paraître froid à côté de la chaude expansion hugolienne : d’ailleurs la poésie maurrassienne, qui les imite, glace le cœur. Quel sens y a-t-il, à se demander si Victor Hugo peut se hisser à la hauteur de Racine ? autant comparer Versailles et la basilique Saint-Pierre, ou Rubens et Nicolas Poussin !
Mais, lorsque Charles Maurras affirme que Victor Hugo représente une décadence de l’art poétique français, en ce qu’il affranchit la phrase et surtout le mot, en ce qu’il abolit la tradition, il touche à quelque chose de plus profond. La poésie, en effet, désormais soumise au caprice du poète qui doit l’emporter sur le génie des langues et l’ordre des styles, ne peut que se déliter : elle ne dompte plus le chaos du langage, elle en appuie l’insurrection. De fait, l’anti-classicisme moderne, hérité du romantisme, a débouché sur une complète désagrégation du verbe : et la poésie contemporaine ressemble plus volontiers à une décadence qu’à un apogée de notre littérature. Racine, dans Phèdre, ordonne les mots d’une manière supérieure ; mais Hugo ramène ses admirateurs à la communion du chaos, au trouble état du pur sauvage ou de l’enfant ; ses continuateurs achèveront cette destruction du langage, jusqu’au non-sens, jusqu’au « areuh » du nourrisson : et de Racine on passe à Ionesco.
Un autre argument de Maurras, qui convainc, est celui-ci, qui consiste à relever que le succès de Victor Hugo a coïncidé avec une démocratisation de la littérature ; et alors ? rétorquera-t-on ; et alors, le peuple, qui est le contraire de l’élite, plébiscite rarement les ouvrages de qualité, surtout quand ils nécessitent une certaine éducation au goût : si Racine eût été soumis au système éditorial actuel, qui, pour des raisons commerciales, repose sur le nombre des lecteurs, il n’eût jamais publié. La littérature du dix-neuvième siècle, pour la première fois industrielle, et produit de la massification propre au système démocratique, avait besoin d’un large lectorat ; Hugo a su rassembler ce large lectorat car sa poésie, de mauvais goût, parlait au peuple facilement.
Platon assure dans sa République que l’on ne peut toucher aux règles de la musique (c’est-à-dire de la poésie et du goût) sans ébranler les lois fondamentales du gouvernement. Hugo a introduit des modifications profondes dans l’économie de notre art et ces nouveautés ont de plus coïncidé avec de profonds changements politiques. Son esprit court était violent, et sa violence fut multipliée par une occasion favorable : le public des lettres françaises s’était brusquement étendu. De tous les écrivains de son temps, Hugo est celui dont les moyens un peu voyants correspondaient le mieux à la rusticité des nouveaux lecteurs. Notre littérature, si simple, si claire, si saine, a toutefois un caractère d’aristocratie manifeste. Son sens commun n’a absolument rien d’un sens vulgaire. Par quelques-uns de ses procédés, Hugo pensa l’encanailler.
Manière de dire (en exagérant à peine) que Victor Hugo, artiste « peuple », abaisse le niveau de la littérature, comme en politique la démocratie nivelle la société vers le bas. Et comment lui donner tort ? voyons l’état des lettres, un siècle plus tard. On frémit en songeant aux articles que le fondateur de l’Action française eût écrits sur la poésie contemporaine. Il reconnaissait au moins à Hugo le Génie dans l’Erreur ; il n’eût rien reconnu d’autre dans cette production que le double triomphe de l’argent et de la médiocrité.