Ce que Jacques Benoist-Méchin appelle le rêve le plus long de l’histoire, c’est la fusion de l’Orient et de l’Occident, « ces deux moitiés d’un monde éclaté ». Alexandre le Grand, le premier, lui donna naissance dans la plaine d’Hécatompyles ; d’autres ensuite le poursuivirent, Cléopâtre, l’empereur Julien, Frédéric de Hohenstaufen, Bonaparte, Lyautey l’Africain, Lawrence d’Arabie : tous ont échoué.
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Après les guerres médiques (Marathon, Salamine et les Thermopyles, Platées), Isocrate appelle à l’unité de la Grèce. C’est en disciple d’Isocrate que Philippe de Macédoine entraîne les Grecs en Asie, et c’est dans le même esprit qu’Alexandre, son fils, fait traverser l’Hellespont à ses phalanges. On connaît la suite : Le Granique, Issus, Arbèles… Trois coups retentissants frappés sur la scène du monde, et le rideau se lève sur un des épisodes les plus prodigieux de l’histoire universelle. Bataille après bataille, le roi conquiert l’Égypte et la Mésopotamie, Babylone et la Perse, l’Hyrcanie, la Sogdiane, la Bactriane — et forme un gigantesque empire qui s’étend de l’Inde à la Macédoine. Mais, s’il veut correctement administrer son empire, Alexandre a besoin de l’unifier. Tâche ardue, en vérité — car si les Grecs, par la trame de relations abstraites qu’ils [ont] tissée entre les choses, ont donné à leur intelligence une cohésion et une acuité grâce auxquelles ils [se sont] évadés du chaos des apparences pour accéder au monde lumineux des Idées et des Nombres, les peuples de l’Orient, eux, attachent plus de prix à l’acquisition de la sagesse qu’à l’accumulation des connaissances. Le raisonnement d’un côté, la prière de l’autre : deux mondes irréconciliables.
Le grand accomplissement d’Alexandre aura été la conquête d’un empire grand comme le monde ; son grand projet, l’unification de l’empire. 1° Par l’hymen, d’abord : en épousant Roxane, princesse asiatique, il couronne son œuvre de pacification et de réconciliation, et rêve d’un descendant perse et macédonien qui pourra incarner l’union indissoluble de l’Orient et de l’Occident ; avec les fameuses noces de Suse, où au cours d’une seule soirée, des milliers de Macédoniens prennent pour épouses des femmes des pays conquis, il veut « conjoindre les deux nations par communication d’enfants » (Plutarque). 2° Par les mœurs, ensuite : c’est l’affaire de la proskynèse, où Alexandre, imitant les souverains perses, exige de ses hommes qu’ils s’agenouillent devant lui ; Callisthène refuse ; « le roi, s’écrie Hermolaos, a trahi la coutume de ses pères en revêtant le costume des Mèdes et en adoptant le mode de vie des Orientaux » : mais tous deux de s’incliner finalement devant la volonté du héros. 3° Par les armes, enfin : le roi incorpore les contingents asiatiques recrutés par les satrapes dans les unités macédoniennes ; l’armée se révolte-t-elle ? il répartit les troupes asiatiques en escadrons et en phalanges, crée une escorte perse, une phalange des fidèles Perses de l’infanterie, une cohorte perse d’hypaspistes à bouclier d’argent, une hipparchie des fidèles Perses de la cavalerie, et une escorte royale de cavaliers perses, et charge des Éphèbes perses d’assurer son service personnel ; et, après que ses hommes l’ont supplié de ne pas les abandonner, et de les proclamer ses parents comme il a proclamé les Perses les siens, il invoque les dieux, et les prie d’assurer l’unité de l’empire pendant des siècles.
Son génie aura un instant triomphé. Les Macédoniens étaient profondément hostiles à ce qu’une même loi s’étende aux Grecs et aux Barbares, et surtout, à ce qu’un seul homme l’impose à tous : et pourtant, du Nil au Iaxarte, il se forma un style de vie unique, basé sur un certain nombre de conventions, uniformément adoptées par la « bonne société », et la langue et les mœurs de l’Attique y devinrent de rigueur. La mort d’Alexandre, après celle d’Héphestion, fut l’écroulement de ce grand rêve dont d’autres après lui devaient chercher la réalisation pendant des siècles et des siècles. « Vous célébrerez mes funérailles dans le sang », avait dit le conquérant à Séleucos ; lorsqu’il agonisa, ses lieutenants, pressés autour de lui, le supplièrent de désigner son successeur : « Au plus fort ! » répondit-il, — superbement.
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De tous ceux dont Benoist-Méchin a fait la biographie, Alexandre est sans doute celui qui s’est le plus approché du rêve le plus long de l’histoire. Rêve impossible, hélas, et qui n’est qu’un mirage ! il semble qu’une barrière invisible sépare l’Orient de l’Occident. Le christianisme aurait pu réussir : c’était sans compter l’islam. Deux mille ans ont passé mais rien n’a changé. Toujours deux civilisations se regardent que rien ne pourrait réunir qu’une volonté prodigieuse, — telle que l’humanité n’en a connu qu’un exemple.