Quelques lignes sur Plutarque – « Un auteur sans parallèle »

Walter Crane, Illustration of Carthaginian general Hannibal contemplating the dead body of Roman general Marcellus, 1910, source : F. J. Gould, The Children's Plutarch: Tales of the Romans, 1910, between pp. 62 and 63.
Walter Crane, Illustration of Carthaginian general Hannibal contemplating the dead body of Roman general Marcellus, 1910, source : F. J. Gould, The Children's Plutarch: Tales of the Romans, 1910, between pp. 62 and 63.

On citerait sans fin les grands auteurs qui depuis l’humanisme évoquent Plutarque (lire notamment les belles pages du Rousseau des Confessions), à commencer par Montaigne qui le proclamait rien de moins que « son homme » !
Plutarque est « un personnage familier », écrit François Hartog dans la préface aux éditions Gallimard des Vies parallèles, « mais aussi, ajoute-t-il, une sorte d’inconnu illustre ». Un inconnu illustre ? Faisons le tour de ce que l’on connaît de lui, en surface : auteur grec du premier siècle, il est aujourd’hui principalement connu pour ses Vies parallèles, cette somme énorme de biographies comparées des hommes célèbres de l’Antiquité, Alexandre et César, Lysandre et Sylla, Démosthène et Cicéron. Un personnage familier ? Sur ce point, F. Hartog cite Molière qui, dans Les Femmes savantes, compare Plutarque aux meubles de la maison, parce qu’il fait « pour ainsi dire partie des meubles » des maisons bourgeoises. Bien sûr, de nos jours, on trouve rarement des Plutarque dans les maisons, même bourgeoises ; la bibliothèque a cédé devant la télévision. Et pourtant ! Quel trésor dans une bibliothèque – car Plutarque est à nul autre pareil, et « n’a pas de parallèle » (F. Hartog).

Son délaissement, à dire le vrai, va de pair avec l’abandon progressif de la culture classique depuis le début du vingtième siècle (intégration du « moderne » dans l’enseignement secondaire en 1902, suppression du latin en sixième en 1968). Très peu d’élèves à présent étudient le grec ou le latin (les deux, jamais !) Puis les historiens, depuis F. Braudel qui, comme le rappelle F. Hartog, refusait de croire aux « héros quintessenciés », ont réduit à peau de chagrin le rôle moteur des grands hommes dans l’avancée de l’histoire. L’on pourrait même remonter au positivisme, et plus loin encore à Voltaire, qui dans son Siècle de Louis XIV tentait déjà une histoire globale non réductible au seul roi de France.
Plutarque malgré tout comme Voltaire fut un philosophe, et ce serait une grave erreur de le réduire à un rôle d’hagiographe. Il y a chez l’auteur classique, comme chez celui des Lumières, une volonté claire d’édification. Ses Vies ne sont aucunement semblables à ces biographies sèches des historiens modernes ; elles sont bien plus des exemples à suivre – et à ne pas suivre.

Le but premier des Vies n’a jamais été de raconter des histoires du temps passé, quand les Grecs étaient libres et les Romains vertueux. Elles doivent faire réfléchir et aider à vivre « comme il le faut » aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’histoire, entendue comme connaissance désintéressée du passé, mais de philosophie morale. Elles sont autant réflexion sur que préparation à l’action. Plutarque définit la philosophie comme un art de vivre.
(F. Hartog, « préface », in Vies parallèles, Plutarque, éd. Gallimard 2001)

Plutarque, donc, profite de ses portraits pour dresser des philosophies ; c’est dire qu’il faut le lire en cherchant la morale derrière l’action. « Il savait conjoindre, écrit F. Hartog, le récit d’une vie et l’inspiration philosophique de son écriture, faisant surgir du (simple) récit des faits le désir d’imitation, sans passer par le détour ou l’intermédiaire d’un commentaire ». Presque toute la vie d’Antoine paraît ainsi commandée par cette citation de Platon : « Les grandes natures sont aussi capables de grands vices que de grandes vertus. » Racine également remarquait cette particularité du biographe : et l’on trouve dans son propre exemplaire des Vies annoté de sa main, les maximes de sagesse qui lui semblent les différents thèmes des vies. Fabius Maximus ? « S’instruire par ses fautes ». Cimon ? « Inimitiés particulières doivent céder au bien public », et « Faire la guerre aux ennemis légitimes ». Etc.
Si l’on osait, on dirait que les Vies, parsemées d’apophtegmes, sont un peu l’œuvre d’un moraliste. L’auteur, d’ailleurs, écrivit des recueils et traités de conseils et préceptes politiques. Le propre des bons aphorismes, c’est qu’ils sont à la fois éminemment justes et éternels ; et l’on en puisera dans Plutarque en quantité, à l’occasion de l’histoire des Gracques, par exemple, propice à cette sentence très actuelle sur la popularité : « Vous ne pouvez pas demander au même homme de vous suivre et de vous diriger. » À bon entendeur !

Au-delà de ces petites phrases, les Vies, en elles-mêmes, constituent des exemples pour le lecteur. Longtemps, elles furent pour les hommes ce que R. Girard aurait appelé des « médiations externes », c’est-à-dire des modèles à suivre. La langue latine, pour les décrire, a le mot parfait : exemplum, qui signifie en même temps l’exemple et l’exemplaire, le modèle et l’illustration. À ce propos, le grand homme par excellence de notre modernité, Napoléon, lecteur de Plutarque, ne cessa de se comparer à ces gloires inatteignables, Hannibal quand il guerroyait en Italie, Alexandre quand il voguait vers l’Égypte, et puis César, et même Thémistocle, au moment de son dernier exil.

Le lecteur curieux de savoir comment Plutarque fut réceptionné au fil des siècles lira dans son intégralité la préface de F. Hartog, que j’ai beaucoup citée, et qui est passionnante. Il découvrira que le Grec déchaîna les passions partout dans l’Occident, depuis l’humanisme et jusqu’à nos jours. Preuve de son génie ? peut-être ; preuve, en tout cas, qu’il fut lui aussi un « homme illustre » !

 

Lecture conseillée :

  • Plutarque, Vies parallèles, Paris, éd. Gallimard, coll. « Quarto », 2001

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