Cléopâtre, de Jacques Benoist-Méchin – Un rêve d’Orient

Jean-Léon Gérôme, Cléopâtre et César, huile sur toile, 1866

Merveilleuse Égypte, fascinante Égypte ! – et plus fascinante encore sa reine mythique, Cléopâtre, dont le nom signifie « Gloire de mon père », et qui descendait en effet de Ptolémée, satrape du grand Alexandre.

Comme César, à qui elle fut liée jusque dans la chair, le monde entier connaît son nom ; et pourtant, comme César, peu connaissent son histoire véritable. Le vieux péplum de 1963, si puissant qu’en dépit de son âge il ridiculise encore nos films contemporains, plus personne ne le regarde, et la triste vérité s’impose : les moins idiots des temps modernes ne connaissent Cléopâtre que par la caricature d’Astérix !

Les livres pourtant ne manquent pas, qui s’intéressent à la reine de façon plus ou moins savante.

Plutarque d’abord, dont on lira avec délectation, dans Les Vies des hommes illustres, les amours d’Antoine et de Cléopâtre, suivies de leurs morts spectaculaires, sujets de tant de tableaux, de poèmes et de tragédies. Shakespeare évidemment, auteur de Jules César, d’Antoine et Cléopâtre. Et puis ce poète aujourd’hui méconnu, José-Maria de Heredia, faiseur d’un recueil unique de poèmes parnassiens, Les Trophées, dans lequel on trouve un superbe sonnet intitulé « Le Cydnus », qui « évoque le moment où Cléopâtre, sachant qu’Antoine, atteint de mégalomanie, s’identifie au dieu Dionysos, décide, elle, de s’identifier à Aphrodite, et organise pour le Romain une véritable représentation théâtrale où elle apparaît en divinité entourée de jeunes Éros » (A. Detalle, éd. Gallimard 1981) :

Sous l’azur triomphal, au soleil qui flamboie,
La trirème d’argent blanchit le fleuve noir
Et son sillage y laisse un parfum d’encensoir
Avec des sons de flûte et des frissons de soie.
*
À la proue éclatante où l’épervier s’éploie,
Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,
Cléopâtre debout en la splendeur du soir
Semble un grand oiseau d’or qui guette au loin sa proie.
*
Voici Tarse, où l’attend le guerrier désarmé ;
Et la brune Lagide ouvre dans l’air charmé
Ses bras d’ambre où la pourpre a mis des reflets roses.
*
Et ses yeux n’ont pas vu, présage de son sort,
Auprès d’elle, effeuillant sur l’eau sombre des roses,
Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.
(« Le Cydnus », in Les Trophées, Heredia)

Et je ne résiste pas à l’envie de citer cet autre sonnet du poète, « Antoine et Cléopâtre », l’une des plus belles pièces de la littérature française, par son style, son rythme et sa « sorcellerie évocatoire » – c’est le mot de T. Gautier, sur Baudelaire :

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L’Égypte s’endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.
*
Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berçant le sommeil d’un enfant,
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.
*
Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;
*
Et sur elle courbé, l’ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or
Toute une mer immense où fuyaient des galères.
(« Antoine et Cléopâtre », in Les Trophées, Heredia)

Donc, Plutarque, Shakespeare, Heredia, tant d’autres ont écrit sur Cléopâtre ! Parmi ceux-ci, Jacques Benoist-Méchin, qui est peut-être l’un des moins connus, mérite bien d’être signalé. Certes, l’homme, comme Céline, comme Rebatet, ne fait pas bonne presse ; sa collaboration active, pendant la guerre, lui vaut aujourd’hui le sort réservé aux vaincus : l’oubli dans l’indignité.
Et pourtant, comme Céline, comme Rebatet, il mérite d’être lu, ne serait-ce que pour Le Rêve le plus long de l’histoire, une série de sept biographies confondantes de style et d’érudition, toutes sur des hommes occidentaux ayant poursuivi à un moment donné de leur existence la chimère orientale, le rêve impossible de rassembler les deux civilisations de l’est et de l’ouest en un ordre unique, pacifique et mondial.
Mais la phrase d’ouverture de son Cléopâtre donnera au lecteur une idée de son style :

Les marches et les contremarches poursuivies jusque dans les brumes du septentrion ; l’effroi ressenti devant la profondeur des forêts armoricaines ; les vaisseaux emportés par la fureur de l’Océan ; la Meuse et le Rhin traversés à la nage ; les galopades éperdues à travers la neige et le verglas, tout cela ne serait rien pour César l’infatigable, s’il n’y avait pas Rome, ce foyer d’intrigues et de dissensions qui ne cesse de saper son autorité et de rendre plus ardue la pacification des Gaules.
(Cléopâtre, J. Benoist-Méchin)

J’ai bien dit que les sept biographies de J. Benoist-Méchin étaient sur « des hommes », et non « des hommes et une femme » ; car, soyons honnête, son Cléopâtre traite au moins autant de la reine d’Égypte que de l’Imperator de Rome, sinon plus du second que de la première. On sent la fascination de Benoist-Méchin pour l’homme de volonté plutôt que pour la femme fatale, pour ce César qu’admirait aussi Paul Valéry, qui lui dédia d’ailleurs un sonnet que je ne puis (encore !) résister à citer, parce qu’il est admirable :

César, calme César, le pied sur toute chose,
Les poings durs dans la barbe, et l’œil sombre peuplé
D’aigles et des combats du couchant contemplé,
Ton cœur s’enfle, et se sent toute-puissante Cause.
*
Le lac en vain palpite et lèche son lit rose ;
En vain d’or précieux brille le jeune blé ;
Tu durcis dans les nœuds de ton corps rassemblé
L’ordre, qui doit enfin fendre ta bouche close.
*
L’ample monde, au delà de l’immense horizon,
L’Empire attend l’éclair, le décret, le tison
Qui changeront le soir en furieuse aurore.
*
Heureux là-bas sur l’onde, et bercé du hasard,
Un pêcheur indolent qui flotte et chante, ignore
Quelle foudre s’amasse au centre de César.
(« César », in Album de vers anciens, P. Valéry)

Nous serions presque tentés de croire qu’il y a comme une facilité à faire du beau avec ces grands sujets, ces hommes-dieux et ces femmes-déesses de l’Antiquité ; dans l’exemplaire dont je dispose du Cléopâtre de Benoist-Méchin (éd. Librairie Académique Perrin, 1977), il y a une notice qui présente la reine d’Égypte de façon succincte, historiquement ; elle est écrite du style le plus plat, sans ornement aucun, et se contente de relater à la suite les grands événements de sa vie ; cette notice est déjà en soi un petit poème en prose, et fait rêver instantanément !
Benoist-Méchin, en dépit de ses qualités littéraires évidentes, n’est pas à proprement parler un grand styliste ; il n’a pas cette plume dansante, rythmée, relevée des grands positivistes du siècle d’avant ; et malgré tout, comment ne pas s’émouvoir dans la description de la première rencontre de Cléopâtre et du Romain, ce « premier subterfuge qui attira César à l’aimer, parce que cette ruse lui fit apercevoir qu’elle était femme de gentil esprit » (Plutarque) ? Le général est alors enfermé au palais de Lochias, entouré d’une population hostile :

Une barque vient s’amarrer au débarcadère royal. [Apollodore] en descend. Il porte, sur son épaule, un tapis de voyage, roulé en balluchon.
[…] L’officier introduit le visiteur dans la pièce où César travaille. […]
— Gardes, sortez, dit [César] d’une voix forte. Laissez-moi seul avec cet homme…
Apollodore se penche sur le tapis et le déroule lentement.
C’est alors la scène déjà mille fois racontée :
Un petit corps harmonieux aux membres graciles en sort, s’étire et tend les bras en souriant vers César : c’est Cléopâtre.
À son tour, l’Imperator ne peut s’empêcher de sourire devant le stratagème dont la reine s’est servie pour parvenir jusqu’à lui.
César a conquis l’Espagne, la Gaule, la Germanie, la Macédoine. Il s’est rallié l’Asie Mineure et s’apprête à conquérir l’Égypte.
Mais Cléopâtre, par cette seule ruse, a déjà conquis César.
(Cléopâtre, J. Benoist-Méchin)

Après qu’il a vaincu les Égyptiens de Ptolémée XIV, – le frère-époux de Cléopâtre, – César accomplit avec la reine « un long voyage sur le Nil », que l’on dirait sorti d’un péplum, et dont la seule description donne le tournis :

En toute hâte, on prépare, on décore les bateaux. On sort de son abri le navire royal, ou Thalamegos. « Celui-ci, nous dit Weigall, était de dimensions considérables. Il était manoeuvré par de nombreux bancs de rameurs et comprenait des cours à colonnades, des salles de fêtes et de repos, des chambres à coucher, des sanctuaires dédiés à Vénus et à Dionysos, ainsi qu’une grotte, ou jardin d’hiver. Les boiseries étaient de cèdre et de cyprès, les décorations exécutées en peinture et en feuilles d’or. L’ameublement était de style grec, à l’exception de celui de l’une des salles de banquet, décorée dans le style égyptien. »
Ce palais flottant est escorté d’environ quatre cents vaisseaux – galères, navires marchands et petits bateaux de transport – sur lesquels César et Cléopâtre ont fait embarquer plusieurs cohortes.
(Cléopâtre, J. Benoist-Méchin)

Enfin, comment ne pas sentir son cœur gonflé d’un souffle étrange, en imaginant le fils de César et de Cléopâtre régner sur le monde entier, pacifié dans l’empire universel ?

Pour César, Cléopâtre n’avait été jusque-là qu’un instrument destiné à assurer sa mainmise sur l’Égypte. Cléopâtre, de son côté, avait pensé se servir de César pour reconquérir son royaume, quitte à le rejeter ensuite. Mais voilà qu’attirés l’un vers l’autre par une passion grandissante, leur horizon s’élargissait à la dimension de leur amour. À quoi bon poursuivre séparément des objectifs qu’ils atteindraient beaucoup plus sûrement s’ils mettaient en commun les atouts dont ils disposaient ? Pourquoi ne pas lier le sort de l’Égypte à celui de Rome, comme étaient déjà liés leurs âmes et leurs corps ? Le présent était incertain, l’avenir semé d’embûches, mais en les affrontant côte à côte, qui pourrait les empêcher d’en triompher et de parer leur vie d’un halo de légende ?
(Cléopâtre, J. Benoist-Méchin)

« L’Orient captif avait subjugué son farouche vainqueur », écrit Horace.

Cléopâtre ne se borna pas à être une médiatrice entre César et l’Égypte. Elle fut aussi une médiatrice entre l’Empire romain que César voulait fonder et l’Empire d’Alexandre dont elle se sentait l’héritière.
[…]
C’est à Alexandrie, située à la charnière de ces deux mondes, que se sont rencontrés, à l’automne de l’année 48, César l’Occidental, qui porte en lui les promesses de l’Empire romain qui va naître, et Cléopâtre l’Orientale en qui brûlent les derniers feux de l’Empire macédonien qui agonise.
[…]
Que César […] joigne à ses conquêtes l’empire oriental d’Alexandre ! Tâche gigantesque ? Sans doute, mais nullement impossible. Car […] César est le plus grand génie militaire de son temps, […] et Cléopâtre a de quoi mettre sur pied d’innombrables légions. Qu’ils conjuguent leurs ressources !
[…]
C’est seulement après, qu’il détiendra vraiment la maîtrise du monde. Alors, il pourra reprendre à son compte le rêve du fils d’Olympias : opérer la fusion de l’Orient et de l’Occident et fonder un empire universel qui ait les dimensions de la terre. Et cet empire ne s’écroulera pas comme celui d’Alexandre. Car César et Cléopâtre le légueront à leurs enfants qui, de par leur double ascendance romaine et macédonienne, incarneront les deux moitiés de l’univers civilisé.
(Cléopâtre, J. Benoist-Méchin)

Mais je n’en dirai pas plus ; le lecteur curieux de cette histoire mégalomaniaque, et de ses suites hautes en couleur, lira l’ouvrage de J. Benoist-Méchin.

Je ne sais trop si le filtre du passé opère magiquement, ou si ces Antiques étaient parvenus à porter au plus haut degré l’art du divin mortel, de l’honneur héroïque et de la volonté superbe, mais tout, dans leurs histoires faramineuses, se prête à la sainte trinité du tragique, du romantique et du poétique.
Elles ont même valu à Shakespeare quelques-unes de ses plus belles formules, sagement mises en exergue par Benoist-Méchin en tête de ses parties. Sur Antoine : « Sa munificence n’avait pas d’hiver ; c’était un continuel automne qui s’enrichissait de ses dons. À sa suite s’empressaient les diadèmes et les couronnes. Il laissait tomber des plis de sa toge, comme des pièces d’or, les îles et les continents » (Antoine et Cléopâtre). Et sur Octave : « Seul le dernier acte est grand, celui qui met un terme à tous les autres ; qui impose le silence aux vicissitudes de la vie, libère enfin le sommeil et fait perdre goût à la fange dont se nourrissent également le mendiant et l’empereur » (Antoine et Cléopâtre).

Cléopâtre nous fera toujours rêver ! Elle est de ces hommes et de ces femmes que l’on rencontre ici et là, à travers l’histoire, comme Jésus, comme Jeanne d’Arc, et dont la fascination fut telle, que la légende se confond largement avec la réalité, et que l’on finit par douter s’ils existèrent vraiment…
Je laisse à Plutarque, cité par J. Benoist-Méchin, le mot de la fin ; sa description de la reine est à la fois réaliste et mystérieuse ; moi, je brûle d’envie, en la lisant, de voyager dans le temps et de rencontrer cette Égyptienne au corps de sirène, aux yeux de chatte et à la voix de serpent…

Sa beauté seule n’était point si incomparable qu’il ne pût y en avoir d’aussi belles, ni telle qu’elle ravît incontinent ceux qui la regardaient. Mais sa conversation était si aimable qu’il était impossible d’en éviter l’emprise ; et la bonne grâce qu’elle avait à deviser, la douceur et la gentillesse de son naturel, qui assaisonnaient tout ce qu’elle disait ou faisait, étaient un aiguillon qui poignait au vif ; et il y avait, outre cela, grand plaisir au son de sa voix et à sa prononciation, parce que sa langue était comme un instrument de musique à plusieurs jeux et à plusieurs registres qu’elle tournait aisément en tel langage qu’il lui plaisait.
(Plutarque, Antoine, XXVII, 2)

 

Lecture conseillée :

  • Cléopâtre, J. Benoist-Méchin

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