Italo Calvino – Pourquoi lire les classiques


Le lecteur s’attend à un traité sur l’importance de lire les classiques : il s’agit en fait de la réunion de trente-six articles, préfaces, discours et introductions écrits par l’auteur tout au long de sa vie, sur des sujets tels que l’Anabase (Xénophon), Les Sept princesses de Nezâmi, Jérôme Cardan, Robinson Crusoé, Stevenson, et aussi Voltaire, Diderot, Stendhal, Flaubert, Charles Dickens, Mark Twain, Léon Tolstoï, Pasternak, Ponge ou Hemingway ; et seule la première de toutes ces recensions, un article de L’Espresso du 28 juin 1981, porte le nom qui sert de titre au recueil d’Italo Calvino : Pourquoi lire les classiques.

Mais passons sur cette filouterie d’éditeur. On apprend bien des choses à la lecture de ces papiers divers et variés, plutôt aimables en général et toujours argumentés : l’auteur du Baron perché, de Cosmicomics y déploie sa vaste culture avec sa verve habituelle. Parmi ses définitions d’un classique, certaines sont même devenues célèbres : 1) Les classiques sont ces livres dont on entend toujours dire : « Je suis en train de le relire… » et jamais : « je suis en train de le lire… » […] 6) Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire. Je n’ose avouer combien de commandes j’ai passées auprès de ma librairie de quartier pendant que j’en feuilletais les pages ; à commencer par Xénophon, à propos duquel j’avoue mes lacunes. Mais que celui qui a lu tout Hérodote et tout Thucydide lève la main ! Et Saint-Simon ! Et le cardinal de Retz !

Tant mieux. On lit d’abord par ouï-dire ; un bon ouvrage se recommande aussi par le bouche-à-oreille. Calvino, sur quelques quatre cents pages, déroule des théories plus ou moins intéressantes mais toujours excitantes, et surtout éminemment personnelles à son état de lecteur ; ainsi, son point de vue d’Italien sur les romans de Balzac déstabilise quelque peu le Français. Puis, on découvre ou redécouvre des poètes et romanciers de sa patrie méconnus chez nous, Gadda, Montale, et même l’Arioste, analysé stylistiquement, dans sa langue. On apprend que Hamlet lisait peut-être Jérôme Cardan au moment de son entrevue avec Polonius, au début de l’acte II ; que Mark Twain (qui a écrit une Saga de Jeanne d’Arc), soumis à la sévère relecture de sa femme, écrivait des outrances destinées à sa censure, afin de mieux faire passer le reste ; ou que Daniel Defoe (il y avait en lui ce mélange d’aventure, d’esprit pratique et de componction moralisante qui va devenir la qualité de base du capitalisme anglo-saxon en deçà et au-delà de l’Atlantique) avait soixante ans quand il écrivit Robinson Crusoé, et une vie littéraire fort mouvementée !

L’intelligence de Calvino s’apprécie notamment dans les rapprochements qu’il opère entre les œuvres ; ainsi de Crusoé, qu’il met en rapport avec les pages célèbres de Montaigne sur les anthropophages sans lesquelles, peut-être, Robinson ne serait pas parvenu à la conclusion que « ces personnes n’étaient pas des assassins, mais des hommes d’une civilisation différente, qui obéissaient à leurs lois, qui n’étaient pas pires que les usages guerriers du monde chrétien » ; ou de Jacques le Fataliste, qu’il compare à Tristram Shandy, observant, au passage, — ce qu’on ne lira pas chez un critique français — que l’anglophilie littéraire a toujours été une stimulation vitale pour les littératures du continent.

Ses idées déroutantes, parfois guère convaincantes une fois débroussaillées, stimulent au moins l’esprit critique et donnent à réfléchir : comme lorsqu’il sépare le réalisme psychologique du réalisme matériel (qu’il qualifie de « visibilité » romanesque), avant de conclure que cette « visibilité » atteint avec Flaubert le rapport parfait entre parole et image (la plus grande économie avec le plus grand rendement), et que la crise de cette « visibilité » commencera un demi-siècle plus tard, parallèlement à l’avènement du cinéma. À propos de Mark Twain, folk-writer, il fait cette remarque également fort intéressante, qu’on ne lui attribue pas seulement le mérite d’amuser, mais aussi d’avoir rassemblé un stock de matériaux pour la construction du système de mythologies et de fables des États-Unis, un arsenal d’instruments narratifs dont la nation avait besoin pour se donner une image d’elle-même.

C’est doux parce que c’est naïf ; non pas d’une naïveté d’imbécile, mais de cette humble naïveté du vieux sage qui, à force d’apprendre, finit par savoir qu’il ne sait rien. Quelque chose de la conversation de salon tient dans ce beau livre, ensemble de témoignages pas toujours renversants (banalité de façade cependant, simplicité apparente qui peut cacher une vraie technicité, et il arrive, ici et là, que l’on peine à suivre l’écrivain), le plus souvent sans grande prétention, d’un lecteur cultivé qui nous entretient de ses ressentis le plus simplement du monde ; Italo Calvino, loin de la préciosité d’un Julien Gracq, parle à son public avec des mots simples ; et l’on ressort de ces pages enchanté, plein de l’heureux désir de lire des livres.

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