Citadelle, de Saint-Exupéry – Un testament, une philosophie, une poésie

Antoine de Saint-Exupéry à Tunis en 1935
Antoine de Saint-Exupéry à Tunis en 1935

J’ai décidé d’asseoir ici les assises de ma citadelle.
Saint-Exupéry


Par un soir d’été, on laisse errer son regard sur la bibliothèque ; un Saint-Exupéry, en collection Pléiade, dont on ignorait l’existence, interpelle ; on l’ouvre au hasard, on le feuillette : alors se découvre, comme une rareté au sein d’un coquillage, un roman d’une beauté sans égale et d’une extraordinaire profondeur : Citadelle. Car la littérature est une mer qui regorge de perles. Qu’eût été cette œuvre, achevée ! la « gangue » (le mot est de l’auteur lui-même) d’où devait sortir, dépouillée, la pierre précieuse, sans la mort prématurée de l’aviateur en plein vol, vaut déjà son pesant d’or : ivoire autour du diamant.

La voilà, la littérature vraie, cherchant l’esthétique avant le divertissement ; d’où la voix propre, inconcevable autrement. Cette poésie en prose n’obéit à aucun schéma ; le poète poursuit jusqu’à l’ivresse le motif qu’il s’était fixé d’avance, cherchant la beauté dans la répétition du style, comme un orfèvre transforme un métal en bijou à force de le polir ; et, de la réflexion intérieure du roi d’un royaume imaginaire, il fait un testament politique, une poésie, une somme philosophique digne des grands moralistes, qui rappelle même, par le recours à la parabole (parabole directe, précise la note des éditeurs, sans le double temps de l’image et de l’évocation), la beauté des textes religieux. Livre monumental que Citadelle ; livre à mettre au chevet de tout gouvernant ; car il contient bien des enseignements utiles au pouvoir, sur le nœud qui noue les choses, sur la nécessité vitale de leur persistance (est morbide une société qui cesse de se perpétuer), sur l’importance de la civilisation, sur l’esprit qui mène le monde — et non l’intelligence. J’ai haï leur intelligence qui n’était que comptable, songe le roi à propos des « commentateurs des géomètres » (on dirait aujourd’hui : les énarques). Et qui n’observait rien sinon le bilan misérable des choses épuisées dans l’instant. Autant ne connaître du temple que les parties sans jamais concevoir le tout ; autant faire le tour de la muraille et n’en apercevoir que les pierres, aveugle à la ville ; mais il en est qui ont le sens du temps, et ceux-là ne s’égarent pas : ils font simplement le tour de la ville.

Si le roman Citadelle doit servir de manifeste politique, et si ce manifeste doit refléter la pensée de Saint-Exupéry, alors c’est à tort qu’on l’a qualifié d’humaniste ; rien d’humaniste dans Citadelle ; mais une pensée traditionaliste de la permanence plutôt que du mouvement, de la communion plutôt que de l’individu (si chaque pierre est à sa place et sert le temple alors comptent seuls le silence qui est né d’elles, et la prière qui s’y forme), de la morale contre la vanité, où le divorce n’existe pas, où la femme adultère est lapidée ; mais aussi des institutions plutôt que de l’homme délié, de l’esprit plutôt que du matériel, de la coutume établie plutôt que de la liberté reconquise, des rites, qui sont dans le temps ce que la demeure est dans l’espace, plutôt que des abolitions. Je hais ce qui change. Le prophète est étranglé, qui remet les principes en question ; et l’on imagine ce que Rabelais, Montesquieu eussent pensé de ce roi haïssant l’ironie qui ne procède point de l’homme mais du cancre, lequel ignore que la coutume est terreau où grandit l’homme, et que la détruire, c’est le diminuer. Mais le progrès ? objectera-t-on. Car pourtant notre société, où triomphe l’abolition, ploie sous le fardeau des richesses, dispense à tous l’enseignement, reconnaît la valeur du sentiment et regorge de culture. Oui, mais l’opulent peine à trouver la joie parce qu’il est pauvre de l’amour du don et ne fait qu’attendre des autres, pareil à un mendiant (celui-là qui m’intéresse est celui-là qui aura baigné longtemps dans le temps perdu du temple, et aura exercé son cœur à l’amour par l’exercice de la prière à laquelle il n’est point répondu) ; oui, mais l’homme instruit est vain s’il n’est qu’un livre qui marche : car ce n’est pas d’instruire l’homme qui compte, c’est de l’élever ; oui, mais le sentiment, tout physique, peut être hypocrite et ne signifie rien (mauvais, quand le cœur l’emporte sur l’âme) s’il anéantit l’esprit ; oui, mais la culture est vaine qui naît du loisir et non du travail, comme le travail perd toute humanité qui abrutit l’homme et ne le grandit pas. Tout est là, qui nous rend malheureux : la colère des attentes déçues, la culture de masse abrutissante, la perte de sens au labeur quotidien, le prolétariat des bacheliers. Plus riches et plus instruits que jamais, nous nous ensauvageons, et la vertu tombe en faillite : mais cette barbarie, cette contagion du vice proviennent de la décivilisation, elles ne l’amènent pas. Nous nous pleurons dans les bras pour tout et n’importe quoi : mais la solidarité n’existe plus qu’à la marge, les couples qui s’aimaient divorcent dans la haine, les vieillards vivent seuls dans leurs grandes demeures. La redistribution des ressources, que nous pratiquons largement, n’est plus que partage de provisions dans une égalité haineuse. Tel celui-là qui lutte contre l’esclavage plutôt que pour la liberté, nos combats font appel à la haine au lieu de faire appel à l’amour : mais comme il est partout, dans toute hiérarchie, des traces d’esclavage et que tu peux appeler esclavage le rôle des fondations du temple sur qui s’appuient les pierres nobles qui seules gravissent le ciel, te voilà obligé, de conséquence en conséquence, d’anéantir le temple. Et nous crions dans notre pourriture.

Alors, au règne de la quantité, substituons celui de la qualité. Plutôt que la vaine et déprimante accumulation des biens, cherchons notre intégration dans le nœud divin qui noue les choses et les vivifie : aux objets en série dépourvus de sens préférons les meubles issus de l’héritage, qui renferment dans leurs tiroirs l’odeur des familles ; rappelons-nous que ce n’est point la physique du temple qui compte, mais son silence ; et que quelque chose qui nous dépasse, ce nœud divin, nous pousse à agir socialement, autre que des sondages et des statistiques : car l’esprit qui domine les pas ne s’y lit pas vers l’avenir (manière de dire, comme Balzac, que « raisonner là où il faut sentir est le propre des âmes sans portée »). À la démocratie égalitaire et libérale, où le troupeau écrase l’homme, où l’on demande à celui qui doit suivre le peuple de le diriger également, où le moindre citoyen jalouse le gouvernant, et qui s’éparpille en poussière d’individus, en pierres éparses dans la plaine et qui ne forment pas un temple, préférons la monarchie héréditaire et traditionnelle où la création du souverain devient le souhait de la multitude, où la pierre de l’édifice ne reproche pas à la clef de voûte d’être clef de voûte, et où la clef de voûte ne méprise aucune des pierres de l’édifice ; rebâtissons l’ordre où s’éploie la liberté, la hiérarchie qui empêche la foule d’écraser l’individu : et que le pouvoir ne soit pas amour de la domination, mais acte créateur.

L’ordre, donc, mais universel, organique et hiérarchique, celui du cèdre, celui de la cathédrale. Or, il est un écueil qui menace l’ordre intérieur, par extension l’ordre familial, enfin l’ordre social : la vanité — et le philosophe de nous mettre en garde. Mais la vanité n’est pas l’orgueil : Je condamne ta vanité, mais non pas ton orgueil, car si tu danses mieux qu’une autre, pourquoi te dénigrerais-tu en t’humiliant devant qui danse mal ? Il est une forme d’orgueil qui est amour de la danse bien dansée. La vanité est d’abord confusion du désir et de la possession, puis volonté perpétuelle d’obtenir davantage. Ici la philosophie de Saint-Exupéry (celle de son roi, en tout cas), tient des grandes morales, la Bible de l’Ancien Testament, l’islam, le jansénisme : vanitas vanitatum et omnia vanitas. Ainsi, le roi dans son désert sauve celui-là seul qui aime ce qui est et que l’on peut rassasier. Car celui qui désire ce qu’il ne possède pas, toujours envieux, sera toujours malheureux. Mais connaît la joie celui qui sait vaine la possession et cultive son désir : ainsi de l’amour qui n’est que soif d’amour, comme le savent les danseurs et les danseuses, qui font leur poème de l’approche alors qu’ils pourraient d’abord se joindre. Et comme le désir comble mieux le cœur que la possession, la conquête seule de l’objet grandit l’homme ; fou celui-là qui prétend chercher le bonheur des hommes dans la satisfaction de leurs désirs, croyant, de les regarder qui marchaient, que compte d’abord pour l’homme l’accès au but. Certes, la jouissance de l’objet augmente à proportion des difficultés de sa conquête : mais la jouissance ne durera jamais qu’un instant ; et c’est pourquoi il faut cultiver le goût de l’effort et mépriser la possession. Car connaît aussi la joie, celui qui sait vaine l’accumulation des richesses, et trouve la plénitude dans sa modestie. Si ton amour est reçu et si des bras s’ouvrent pour toi, alors prie Dieu qu’il sauve cet amour de pourrir car je crains pour les cœurs comblés.

Que la puissance trouve à s’employer et elle deviendra vertu. Que tout soit fervent. Que la civilisation ne soit point faite de la possession, mais du don. Que la société ne soit pas réunion d’individus, mais que la réunion des individus fasse la société, chacun à sa place pour sa grandeur. Ces hommes, force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères. Mais si tu veux qu’ils se haïssent jette-leur du grain. […] Car une civilisation repose sur ce qui est exigé des hommes, non sur ce qui leur est fourni. Que l’homme lui-même fasse silence en son cœur et en démasque les hypocrisies ; et d’abord qu’il ne marchande plus ses sentiments. Quand on te sauvera la vie, me dit encore mon père, ne remercie jamais : car celui-là qui t’a sauvé, s’il attend ta reconnaissance, c’est qu’il est bas. Celui-ci est déçu par son ami : c’est qu’il le change en esclave, et si l’esclave n’assume point les charges de son esclavage, il le condamne. Celui-là reproche à son amour de ne pas lui donner assez : c’est qu’il se trompe sur l’amour, qui n’est point cadeau à recevoir. L’amitié je la reconnais à ce qu’elle ne peut être déçue, et je reconnais l’amour véritable à ce qu’il ne peut être lésé.

Jetons un regard sur nos politiques : ils se déchirent. Et pourtant chacun défend, avec des nuances, le même système économique et philosophique : celui hérité de l’humanisme chrétien occidental, fondé sur la liberté individuelle, l’égalité des conditions, l’économie de marché. Mais la cité idéale du roi de Saint-Exupéry propose un renversement des valeurs essentielles de notre société : j’enferme la femme dans le mariage et ordonne de lapider l’épouse adultère. Ne nous y trompons pas : cette cité tient des modèles les plus traditionnels. Car ici l’homme est celui qui porte en soi plus grand que lui : la feuille attachée à l’arbre, la pierre du temple, la partie du tout.

Car il m’est apparu que l’homme était tout semblable à la citadelle. Il renverse les murs pour s’assurer la liberté, mais il n’est plus que forteresse démantelée, et ouverte aux étoiles. Alors commence l’angoisse qui est de n’être point. Qu’il fasse sa vérité de l’odeur du sarment qui grille ou de la brebis qu’il doit tondre. La vérité se creuse comme un puits. Le regard quand il se disperse perd la vision de Dieu. En sait plus long sur Dieu que l’épouse adultère ouverte aux promesses de la nuit, tel sage qui s’est rassemblé, et ne connaît rien que le poids des laines.

Aussi ne retrouvera-t-on rien dans Citadelle de notre nation centrée sur l’individu, démocratique et libérale, égalitaire, progressiste, rationnelle, consumériste, possessive, libertine et mécréante. Mais on y découvrira, au contraire, le rêve d’un empire du Tout divin, organique, hiérarchique, spirituel, moral et conservateur, où la création est Une.

Citadelle, je te construirai dans le cœur de l’homme.

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