On reste confondu par les seize volumes de l’Histoire du Consulat et de l’Empire, de Louis Madelin : ce cerveau monstrueux, immense écrivain par ailleurs, au style encore dix-neuvième (à la fois romanesque et plein de données positives), un peu dix-huitième, et même dix-septième, parfois, réussit là où Stendhal a échoué : bâtir (c’est le mot) une vie de Napoléon tout à la fois exhaustive, rigoureuse et poétique. Travail énorme, presque surhumain, — titanesque : heureusement, l’historien, notre Tacite, ne se décourage point : et de sa plume enlevée, planant par-dessus la France, l’Europe, le monde de ce tournant du siècle où tout a basculé, il englobe les masses et les individus, les royaumes et les empires, et distingue, de son œil pénétrant, les grands mouvements des peuples et des continents.
L’Académicien dispense ses théories avant que de les justifier, à la manière de Taine ou de Tocqueville, par mille données factuelles, dans un tourbillon d’instruction duquel on ressort édifié : cette histoire, plus qu’un manuel, est un puits de savoir. Dès l’abord, Madelin rappelle utilement que la Révolution fut moins l’œuvre des libéraux sincères (Mounier) que des légistes (Tronchet), désireux de favoriser l’État césarien : plutôt qu’une réaction à la tyrannie, elle fut un appel à rendre à l’État central l’autorité qu’il avait perdue : de là la suppression des Parlements, des corporations et des provinces, autant de contre-pouvoirs à l’omnipotence étatique, odieux au peuple ; de là les assauts furieux contre le clergé (les légistes étaient gallicans). On voit, de 1789 à 1791, l’État devenir tout-puissant, et le monarque impuissant : les jeunes députés de la Législative, Romains plutôt que légistes (les légistes restent attachés au roi), n’ont plus qu’à abattre le trône, dernier vestige de l’ordre ancien, avant que de poursuivre l’entreprise de démolition des premiers révolutionnaires : ce sera la lutte acharnée contre les fédéralistes girondins, le despotisme de la liberté, les commissaires de la République, le Comité de salut public et la loi des suspects, et puis la mort du roi, contre l’avis du peuple demeuré royaliste. La Convention, qui se livre à tous les excès, entraîne la Révolution dans une voie d’où elle ne peut plus revenir : désormais les régicides, qui craignent la réaction, mettent tout en œuvre pour se protéger : ils établissent le Directoire, confisquent le vote au peuple… et favorisent Brumaire, le Consulat et l’Empire, comme l’arrivée providentielle du bouclier qui les sauvera de la guillotine : César succède à la République.
Bien sûr, Louis Madelin, en bon observateur des hommes (la première qualité d’un historien), ne néglige pas ces mobiles mesquins qui agissent comme un carburant au moteur de l’histoire. Si les acquéreurs des biens nationaux ont plébiscité Bonaparte, c’est parce qu’il leur garantissait leurs possessions ; si un Fouché, terroriste et régicide, et cent autres, ont servi l’Empire avec une ardeur sans pareille, c’est parce qu’ils avaient tout à craindre des vengeances d’un retour à la monarchie ; si Napoléon lui-même n’a jamais pu faire autrement que maintenir envers et contre toute l’Europe les acquis révolutionnaires, c’est parce qu’il tombait à l’instant même où il les abandonnait. Ressorts politiques autrement plus complexes, et réalistes, que les raisons manichéennes de la tradition républicaine. Au fait, Madelin ne reproche pas à Napoléon son césarisme, loin s’en faut : souvent trop laudatif (combien de fois lit-on que jamais son génie ne s’était manifesté avec autant de puissance ? juste avant Leipzig, par exemple : On ne peut vraiment — quels que soient les sentiments qu’on nourrit pour Napoléon — se défendre d’une admiration sans réserve pour l’homme qui, aux prises avec une situation si redoutable, gardait au témoignage de tous, un sang-froid, un calme, un courage qui, réellement, touchaient au prodige), il expose, données à l’appui, comment toute la politique du Consul, puis de l’Empereur, a été de conserver les acquis révolutionnaires tout en en corrigeant les excès ; comment il a cherché à rallier la vieille aristocratie avec la nouvelle noblesse d’Empire, à réconcilier les monarchistes et les jacobins, les vendéens et les républicains, les proscripteurs et les proscrits ; et comment il a redressé la France après les années catastrophiques du Directoire, renflouant les caisses, rétablissant l’ordre, restaurant le travail et la paix (Un des historiens les plus défavorables à Napoléon, Alphonse Aulard, devra, un jour, reconnaître que, nulle part, Bonaparte n’a été plus populaire que dans les ateliers et parmi la population laborieuse des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau), tuant littéralement ses collaborateurs à la tâche, Portalis, Crétet, Teilhard. Mais l’idée du blocus continental était au-dessus de ses ambitions : l’Empire s’élargit à en crever, comme la grenouille de la fable. En Espagne, en Russie tout se désagrège : La Bérézina, Leipzig, Waterloo sonnent comme les trois coups du brigadier sur la scène du monde : mais le rideau ne se lèvera pas : il se ferme, au contraire, sur le drame le plus extraordinaire que le monde ait connu depuis César et Alexandre.
Seize volumes, cinq mille pages, cela paraît d’un détail excessif : et pourtant, il ne s’agit que d’un court résumé de l’épopée napoléonienne, un concentré de vues d’ensemble alternant avec des descriptions d’événements au jour le jour, issues d’un travail de géant : une galerie de tableaux immenses et fourmillant de détails. Madelin va jusqu’à compter les soirées auxquelles participe Napoléon après son mariage avec Marie-Louise, et noter qu’il apprend alors à danser ; « petites choses », mais qui indiquent un changement intérieur « qui n’est pas sans conséquence » — car c’est aussi à cause des pleurs de Marie-Louise qu’il ne retournera pas en Espagne en finir avec cette affaire. Les sources de l’historien donnent le vertige : rien que pour le volume XIV (pris au hasard) : les ouvrages de Weil, Houssaye, Thiers, Marion, Esdouard d’Anisy (L’Occupation autrichienne à Beaune en 1814-1815), Masson, Sorel, Pingot, Cassagne, Perceval, Driault, Pontécoulant, Migneret, Hennequin (Les opérations de 1814 dans l’Aube) à qui L. Madelin rend un bel hommage, Pons, Fournier, Lacour-Gayet, Fain, Bignon, Thiry, Ponteil, Pradt, les Mémoires de Jomini, Roger de Damas, Lebzeltern, Savary, Ségur, Mollien, Hortense, Rémusat, Talleyrand, Thibaudeau, Macdonald, les récits de soldats (Coignet, et d’autres), les correspondances de Napoléon, Bernadotte, Constant, Metternich, Caulaincourt, Berthier, Marmont, les rapports, les discours, les journaux, les archives nationales, des affaires étrangères et de la guerre : et j’en tais des quantités ! Souvent, emporté dans son propre récit, Madelin écrit : « J’ai en ce moment-même sous les yeux une lettre de… » ; et d’agrémenter sa prose de documents inédits pour l’époque, qui viennent encore s’ajouter aux mille références d’où naît cette synthèse admirable qu’est l’Histoire du Consulat et de l’Empire, — comme la terre dans le chaos des dieux.
Synthèse admirable en effet, qui vaut bien Taine et Renan. Il semble que rien n’échappe à Louis Madelin : d’une grêle d’informations, il dresse d’amples panoramas des années Bonaparte et Napoléon, appuyés sur des faits, des faits, des faits, qu’il généralise admirablement, démontrant sa supériorité intellectuelle. Le divorce de l’Empereur l’occupe sur plusieurs chapitres ; combien de détails des batailles et des institutions ! Il cite tous les journaux, toutes les correspondances, tous les rapports de police ; pour entretenir le lecteur de tel ou tel sujet, la conscription par exemple, il mentionne quinze, vingt rapports préfectoraux ; il connaît les Mémoires de Marbot, de Béllliard, de Curély, de Colbert, de Lejeune, de Pelleport, de Reiset, de vingt autres. Lorsqu’il évoque la noblesse se ralliant après le mariage avec Marie-Louise, ce glissement du gouvernement impérial vers l’Ancien Régime, il énumère une foule de noms, de titres, de charges et de dignités : c’est gustave moresque : même Proust paraît pauvre à côté ! Cette assurance de l’homme qui connaît son sujet parfaitement lui permet de corriger Thiers utilement, par exemple sur le Congrès de Prague, que le Président a cru sincère (sur la foi de Metternich !) et dont Louis Madelin démontre, avec Albert Sorel, qu’il n’était qu’une mascarade destinée à faire gagner du temps à l’Autriche pour trahir et préparer la guerre : Le « congrès » de Prague n’a jamais existé — comme congrès réel — que dans l’imagination de Thiers, parce que l’historien ignorait à peu près tout des tractations faites préalablement par les Alliés. Ceux-ci se sont prêtés à ce simulacre de congrès pour faciliter le jeu de Metternich en quête d’un moyen élégant de mettre un terme à la situation qu’il avait peu à peu créée depuis huit mois, et pour donner un prétexte à la volte-face de l’Autriche, depuis longtemps préméditée et préparée. Napoléon eût-il cependant accepté les conditions transmises la veille du dernier jour ? On les eût surchargées le lendemain d’autres conditions, cette fois-ci inacceptables. Le doute n’est pas permis. Ce que veulent les Coalisés, c’est la destruction du Grand Empire, la ruine de la suprématie française, le refoulement de la France dans ses anciennes limites, et, comme consécration définitive, la déchéance de Napoléon.
Et puis, je le disais, quel style !… Montesquieu aurait signé ceci : La France en pleine paix sera toujours en état de guerre. Elle rappellera l’Italie du temps des Romains s’épuisant à enfanter des légions pour mettre l’univers dans les fers. À Wagram, les cavaliers galopent sabre au clair à travers les blés, en un magnifique et implacable mouvement de plus de 100 000 hommes, s’avançant comme une gigantesque faux emmanchée sur Masséna. Les formules ponctuent les démonstrations comme des coups de gong : l’Allemagne se soulève-t-elle ? Celui qui avait vaincu les rois ne viendrait pas à bout des peuples. La barbarie des Espagnols corrompt-elle nos pauvres soldats ? C’est que l’âme du soldat se dissout au milieu de cette débauche obligée ; après les sentiments humains, les vertus du soldat sombrent fatalement, et la plus belle armée du monde va aux mœurs de ces brigands mêmes qu’elle abomine. Mais aussi, une sorte de fatalité avait comme lié d’un nœud inexorable l’Empereur – et son Empire avec lui – à cette Espagne, tunique de Nessus que l’Hercule des temps nouveaux n’avait pu arracher de sa peau. Des maréchaux Murat, Lefebvre, Ney, Lannes, Masséna, Jourdan, Victor, il écrit que c’était bien leur honneur d’être montés de si bas quand tant de chefs de l’Armée royale n’avaient été si souvent que des descendants. C’est du pur dix-huitième : lirait-on ceci chez les historiens modernes ?… et leurs synthèses n’ont pas la qualité de celle-ci. En une galerie de portraits à la Cardinal de Retz, à la Saint-Simon, il montre le cynisme de Talleyrand, les ruses de Fouché, la grâce de Joséphine, l’imbécilité des frères, les frasques des maréchaux, la duplicité de Barras ou la bestialité d’un Blücher (le général Vorwaertz) ; quand il raconte la cérémonie du sacre, Paris au moment de la naissance du roi de Rome, les batailles, les salons des ambassades, on s’y croirait ; après la campagne d’Égypte, il reste au lecteur comme un goût de sable dans la bouche, et de sang ; l’arrivée de Napoléon à Moscou a l’air tout droit sortie d’une grande œuvre romantique. Et, à la fin, cette Histoire du Consulat et de l’Empire tient à la fois de Proust et de Saint-Simon, de Retz et de Tacite.
Heureux l’historien à qui les Muses ont accordé le don de poésie ! C’est Tacite et Plutarque, Voltaire et Montesquieu, Augustin Thierry et Jules Michelet ; et c’est Louis Madelin !