… on le jeta sur la terre et ses anges furent jetés avec lui.
Ap., 12 ; 9
Un lustre de cuivre à quarante bougies éclairait la salle, dont les murailles disparaissaient sous de vieilles faïences accrochées ; et cette lumière crue, tombant d’aplomb, rendait plus blanc encore, parmi les hors-d’œuvre et les fruits, un gigantesque turbot occupant le milieu de la nappe, bordée par des assiettes pleines de potage à la bisque.
I. La chute
La phrase prête à sourire, d’abord ; et pourquoi ? à cause de ses adjonctions qui paraissent déplacées. Point là de mauvais goût : au contraire, une intention manifeste : celle de décrier, par le ridicule, la bassesse de la condition humaine. Regardez plutôt comme la phrase, tout entière, dessine une chute : elle commence au plafond avec le lustre et finit sur la table, dans la bisque. Les quarante bougies « éclairent » la salle : première descente : du plafond aux murs ; premier abaissement : du « lustre de cuivre » aux « vieilles faïences ». Puis, soudain, c’est la « lumière crue », et elle « tombe d’aplomb » (expression à connotation réaliste) sur une réalité humaine, et des plus vulgaires : la nécessité de manger, avec le turbot qui reste « gigantesque » (manière de moquer la prétention humaine à la grandeur par une association grotesque : le gigantesque, on l’attend d’une renommée, d’un pays, d’un opéra, pas d’un poisson), — mais aussi les assiettes, pleines de potage, qui jurent avec le lustre et les faïences. La description incarne parfaitement cette citation célèbre de Napoléon : « du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas ». Rappelons, du reste, qu’issue de L’Éducation sentimentale, elle arrive au moment où Frédéric participe à l’orgie chez Rosanette (d’où l’étalage des mets). Ce n’est point chez Flaubert qu’on élèvera l’homme que la société entraîne à se vautrer dans la tentation, et dont les fonctions corporelles le tiennent attaché à la terre plutôt qu’elles ne l’élèvent au ciel (la phrase descend : elle ne monte pas).
Je parlais des adjonctions, les »murailles » et les « vieilles faïences », la « lumière crue », et surtout ce « gigantesque turbot » occupant le milieu de la nappe. Le lecteur aura remarqué que l’adjectif précède le nom (ou le qualificatif le substantif, pour parler comme les grammairiens) : la disposition accentue l’effet de retombée : le « gigantesque », qui fait espérer quelque chose de grandiose, débouche sur le turbot, aliment délicat, certes, mais qui ne mérite pas tant d’épithète. Juvénal, déjà, se moquait de l’empereur Domitien, qui réunissait le Sénat pour le faire délibérer sur la manière de conserver un gros turbot pêché dans la rivière (Voilà l’ordre important au salut de l’État, / Qui faisait en tumulte accourir le Sénat) : on sait, par sa correspondance, par ses écrits de jeunesse, que Flaubert lisait Juvénal (J’ai dans ce moment une forte rage de Juvénal. Quel style ! quel style ! — lettre à Louise Colet du 30 septembre 1853). Vieille réminiscence ?
Tout à coup un pécheur du golfe Adriatique,
Dans les lianes élargis de ses rets spacieux,
Sentit l’énorme poids d’un turbot monstrueux.
[…]
Le pêcheur le destine au pontife suprême.
[…]
Bientôt avec respect la foule se retire ;
On ouvre ; et, s’avançant vers le chef de l’État,
Le turbot annoncé passe avant le Sénat.
[…]
Quelle dérision ! le despote crédule
En conçoit cependant un orgueil ridicule.∗
Juvénal, pour souligner l’absurdité de la société (en l’espèce, celle de l’empereur et des sénateurs), fait délibérer le Sénat sur la conservation d’un turbot ; Flaubert, pour bien montrer le risible de la sienne, répand, sur son turbot « gigantesque », la lumière d’un lustre de cuivre à quarante bougies : dans les deux cas, même procédé : celui de la provocation d’un décalage avec ce qui est normalement attendu, afin mieux faire saillir le ridicule d’une situation ; et, comme tout humour est décalage, dans les deux cas, le lecteur sourit.
II. Signification de la chute
Flaubert, décrivant un repas bourgeois, se sert de procédés stylistiques qui visent à le rendre ridicule. Par là, il montre son mépris du cadre bourgeois, et ne s’efface pas tant devant ses personnages qu’il ne se plaît à le rappeler à ses correspondants. La description, ici, raconte autre chose que ce qu’elle énonce : c’est moins la représentation neutre d’un dîner de la jeunesse bourgeoise, que la manière qu’un contempteur a de relater un dîner de la jeunesse bourgeoise ; ainsi, beaucoup de l’idéologie flaubertienne est contenue dans cette esquisse en apparence vulgaire, et faussement neutre.
Idéologie puérile, en vérité, de misanthrope, qui se résume au mépris des bourgeois et des conventions. Enfant, déjà, il rêve du retour d’Attila pour incendier la France, en commençant par Paris et Rouen : « je l’exècre, je la hais » (17 juillet 1843). En 1870 (il avait 49 ans !) il s’indigne encore que les Français n’aient pas eu le courage de brûler la capitale. Les règles de la société dans laquelle il vit, Flaubert les rejette en bloc : « J’ai tout envoyé faire foutre et je reste comme un Bédouin dans mon désert et dans ma noblesse. Merde, merde et archi-merde, telle est ma devise » (mai 1859). Évidemment, il porte en horreur la bourgeoisie, incarnation de l’ordre social. « Les bourgeois ont peur de tout ! peur de la guerre, peur des grèves d’ouvriers, peur de la mort (probable) du prince impérial ; c’est une panique universelle. Pour trouver un tel degré de stupidité, il faut remonter jusqu’en 1848 ! Je lis présentement beaucoup de choses sur cette époque : l’impression de bêtise que j’en retire s’ajoute à celle que me procure l’état contemporain des esprits, de sorte que j’ai sur les épaules des montagnes de crétinisme » (8 avril 1867). Ce qui ne l’empêchera pas de rougir de plaisir quand on lui offrira la légion d’honneur : d’autres, moins gueulards, ont pourtant refusé des honneurs plus grands.
La haine que porte Flaubert à la bourgeoisie ne le rapproche pas du peuple, au contraire : après les évènements de la Commune, il propose de condamner les coupables (les Communards, donc) aux galères, et de les forcer à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou. La haine de Flaubert, en vérité, cette haine qui se traduit dans ses œuvres en large mépris, ne ressemble en rien à celle du peuple pour le bourgeois : elle se rapproche plus volontiers de celle de l’aristocrate contre la classe dominante, portée aux pouvoirs par les révolutions dernières.
S’il existe bien une chose en laquelle Flaubert ne croit pas, — et c’est là peut-être ce qui se tient le mieux dans ses opinions politiques plusieurs fois contradictoires —, c’est bien en l’égalité naturelle. Cet aristocrate de cœur, à défaut de particule, favorable au retour d’un régime aristocratique (évidemment de mandarins, c’est-à-dire de lettrés, afin qu’il y occupe la première place, lui le familier de la princesse Mathilde), hait la bourgeoisie, en ce qu’elle se définit à ses yeux comme la classe ayant supplanté la noblesse. Alors, quand il en fait la description, c’est toujours férocement : ses portraits de Homais, de Charles Bovary, de Bouvard et Pécuchet, suintent le dédain, presque le dégoût. Et, quand il veut représenter une soirée chez la jeune bourgeoisie parisienne, il s’y prend comme Houellebecq au début de l’Extension, avec plus de style, évidemment : Les flammes jaunes vacillaient, en faisant de temps à autre éclater leurs bobèches ; des rubans, des fleurs et des perles jonchaient le parquet ; des taches de punch et de sirop poissaient les consoles ; les tentures étaient salies, les costumes fripés, poudreux ; les nattes pendaient sur les épaules ; et le maquillage, coulant avec la sueur, découvrait des faces blêmes, dont les paupières rouges clignotaient.
III. Extension du domaine de la chute
Une citation de l’Apocalypse sert d’exergue à cet article : la chute des anges ; car on retrouve un peu de la Bible dans cette phrase que je commente. Ainsi, le lustre à quarante bougies (chiffre religieux) évoque le soleil avec tous ses rayons ; le turbot, monstrueux, rappelle le fameux léviathan du livre de Job. Quelques lignes plus loin dans le roman, on verra « l’Ange » (un convive déguisé) toujours dans la salle, attablée devant une compote de beurre et de sardines.
Que l’on regarde ici la chute des anges comme le mythe expliquant l’état d’une humanité déchue : si Flaubert méprise la bourgeoisie par aristocratisme, il méprise, plus généralement, l’humanité par misanthropie (lire cette lettre extraordinaire à Mademoiselle Leroyer de Chantepie, du 18 mai 1857, où il s’agace tout seul au fur et à mesure des lignes, et termine au désert, selon son habitude, chez les Bédouins qui sont libres… parce qu’ils sont seuls). Souvent, sa haine de classe penche à la haine universelle : alors, sa détestation, de politique, devient anthropologique, et le discours passe naturellement du champ sociologique au champ religieux. Le message religieux, en effet, en ce qu’il met en garde contre les vanités, séduit les misanthropes. Faut-il rappeler que Flaubert a travaillé toute sa vie à La Tentation de saint Antoine ? — prétexte à déploiement de vocabulaire, dans ce style chargé qui le caractérise ; fascination, aussi, pour l’homme qui résiste à l’humanité qui veut le pervertir.
Relisez bien la description commentée, qui frôle le bathos, où les adjonctions forment les moellons d’une phrase dont l’architecture générale entend suggérer la chute par l’association des contraires. De même que Le Jardin des Délices, de Jérôme Bosch, passe du paradis à l’enfer, de même, la description de Flaubert tombe du ciel à la terre, de l’empyrée à l’animalité, du lustre à la bisque (la bisque est un potage de crustacés) ; et, comme dans une œuvre religieuse, un rayon de lumière éclaire le passage de l’un à l’autre : mais de lumière « crue », moins le soleil qui porte vers la gloire, que l’éclairage de torche qui pénètre au fond des souterrains. Flaubert ne croit pas au progrès, mais à la noirceur du cœur humain : son triptyque à lui descend, et le dernier panneau, celui où il confond la bestise sociale (contraction de bêtise et de bestialité), est à la hauteur de l’homme.
Je conclus. On s’attarderait encore longtemps en commentaire, sur la force virile du style, par exemple, propre à l’écrivain qui proposait de revenir à Rabelais (Voilà la grande fontaine des lettres françaises — lettre à Louise Colet du 16 novembre 1852) par opposition à la littérature humide héritée des Lamartine et des Chateaubriand. Ce que je voulais montrer, c’est que Flaubert, contrairement à ce qu’il prétend, n’est jamais neutre (ou vrai) dans ses représentations ; qu’une description anodine cache en réalité de nombreux effets de style, et que l’analyse de cette stylistique peut permettre, quelquefois, de plonger au cœur du narrateur. Ainsi, quand Flaubert, pour décrire un dîner, accumule les adjonctions ridicules à connotation religieuse, il ne fait pas que montrer au lecteur la bassesse de la condition humaine : il lui dévoile aussi le mépris que lui-même porte à la société.
∗ Juvénal, Satires IV, trad. L.-V. Raoul