L’Enquête sur la monarchie, de Charles Maurras – Vive le roi !

Charles Maurras photographié par Pierre Petit
Charles Maurras photographié par Pierre Petit

La démocratie est l’envie ; la République est la division et la haine. Elles n’acceptent ni le présent ni le passé, et elles ne parviennent pas à se représenter pour nos lendemains autre chose que des utopies toujours assez simples, souvent grossières.
C. Maurras


Cela fait deux cent trente-trois ans que la Convention nationale vota la mort du roi Louis ⅩⅥ dont le grand crime fut d’avoir été magnanime. Cet acte indigne d’un peuple civilisé fait encore aujourd’hui rougir certains de nos républicains les plus convaincus. Le Français, d’ailleurs, n’apprécie guère que l’on s’en moque ; danse-t-on la carmagnole à la Conciergerie en brandissant la tête de Marie-Antoinette ? Les gens s’indignent ; on trouve partout des âmes charitables pour nous rappeler à quelles ignobles accusations la reine fut soumise, et la manière dont les révolutionnaires laissèrent son petit enfant mourir de faim, et d’abandon, à la tour du Temple : ces fils des Lumières n’avaient point les vertus du roi son père. Donc, au nom des principes de Figaro, l’on a condamné à mort un homme qui ne s’était donné que la peine d’être bien né, et, pour bien voir l’inhumanité de cette peine, on ne lui a point donné le nom de sa dynastie, mais de sa fonction ; on s’est assis sur le trône du nouveau régime en montant sur des cadavres ; il a fallu employer des terroristes afin d’imposer les droits de l’Homme. Vraiment, quelles belles fondations ! Le régime féodal est né d’une demande d’asile contre la brutalité du monde ; la république, d’une Assemblée élue pendant les Massacres de Septembre : on en pensera ce que l’on voudra.

La propagande se veut féroce contre la monarchie ; pourtant, la France la regrette, inconsciemment. De nombreux historiens réhabilitent le moyen âge, atténuent les critiques habituelles adressées à l’État royal, remettent en cause la vision manichéenne qui oppose l’Ancien Régime à ce qui s’en est suivi ; et même, cependant que l’on admet les violences de la Terreur, que l’on ne ferme plus les yeux sur les brutalités dont le régime républicain peut faire preuve, parfois, souvent, et jusqu’à nos jours, que l’on reconnaît, encore timidement, certes, que le suffrage populaire ne porte pas toujours au pouvoir les meilleurs d’entre nous, il se trouve de plus en plus de courageux esprits pour tenter de réhabiliter la monarchie dans les débats publics : elle a duré mille ans ; elle a hissé la France au sommet des puissances européennes ; elle a porté sur le pavois des valeurs, des principes, une culture qui feront longtemps l’admiration des peuples, et qui manquent ; elle a protégé, mieux qu’aucun autre régime, les libertés individuelles (faut-il rappeler que le siècle des Lumières s’est épanoui sous le roi le plus absolu de la dynastie des Bourbons, et que lorsque les Parisiens envahirent la Bastille, après avoir décapité de Launay, ils libérèrent sept prisonniers seulement, qui tous avaient bien mérité leur enfermement ?…).

La France, depuis 1789, a connu deux retours précaires à la monarchie, cinq républiques et deux empires. L’Étranger, au moment de la parution de L’Enquête sur la monarchie, était entré trois fois dans la capitale (1814, 1815, 1870) ; et c’était avant 1940 ! Alors, oui ou non, interroge le fondateur de l’Action française, l’institution d’une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée n’est-elle pas de salut public ?

Grande en vérité est la tentation de répondre par l’affirmative ! car on ne compte plus les défauts du régime républicain : le nivellement par le bas, la course à la démagogie, la guerre des partis, le règne de l’argent (le plus riche ayant le plus de chances de gagner les élections), la politique à court terme. Vices furieux, et de nature à détruire l’État. Ainsi, comment s’intéresser aux dangers extérieurs, quand la patrie tout entière ne regarde qu’à ses luttes intérieures ? Cette primauté de l’intérêt de faction peut s’appeler la règle de la démocratie. Cette règle, hélas peut entraîner des conséquences désastreuses : avant 1914, la République, — et Maurras le démontre admirablement, documents à l’appui —, s’est avérée incapable de protéger le citoyen : les fonds publics, qui eussent dû servir à renforcer la défense du territoire menacé par l’armement de l’Allemagne, n’ont servi qu’à contenter l’électeur. On répondra : oui, mais nous avons gagné la guerre. Et combien de pertes eussent été évités avec un seul décideur aux commandes, dont les premiers intérêts ne résident ni dans l’acquisition, ni dans la conservation du pouvoir, mais, précisément, dans la prospérité à l’intérieur et la sécurité à l’extérieur ? L’impuissance du régime des partis à garantir la sécurité aux frontières, d’ailleurs, n’est qu’une des nombreuses conséquences néfastes du gouvernement républicain. Au début du vingtième siècle, déjà, la chute démographique inquiétait les esprits, la campagne souffrait, les métèques dérangeaient : rien n’a changé ; tout s’est aggravé.

Chacun s’accorde à reconnaître que, pour relever le pays, il faudrait une autorité qui manque ; mais l’autorité réclame une continuité et une indépendance qui manquent aussi, sauf à toujours compter sur des Césars. Des démocrates autoritaires soutiennent aujourd’hui, en des termes enveloppés de bien-pensance, que l’affaiblissement de l’État serait dû à un abâtardissement de la race ; c’étaient déjà les arguments des décadentistes à la fin du dix-neuvième siècle. Ne confondons pas tout : une espèce ne déchoit pas en deux générations ; seulement, la démocratie, parce qu’elle veut tout égaliser, la culture, la richesse, la propriété, l’éducation, arase l’élite. Prenez une table : mettez autour deux intellectuels, dix esprits médiocres, un homme vulgaire : le premier ne monte pas aux seconds, qui ne montent pas aux premiers ; mais les premiers peuvent descendre jusqu’au dernier : donc, si l’un deux veut s’exprimer pour le plus grand nombre, il a tout intérêt à parler comme le dernier. Ainsi, l’impuissance généralisée ne vient pas des hommes, mais du régime. Et Charles Maurras de citer un texte de Lasserre (De la réforme et de l’organisation du suffrage universel), dans lequel l’écrivain prophétise l’arrivée au pouvoir des classes ignorantes, l’impôt sur la propriété voté par des gens qui n’ont rien, les lois sur l’héritage et la redistribution des richesses approuvées par des individus sans patrimoine, les règlements sur l’éducation et l’instruction adoptés par des gens sans instruction et sans éducation, les brigands au ministère de la justice, les ennemis de l’ordre public commandant la force publique, la gendarmerie aux ordres des voleurs. Quand cela arrivera, conclut-il la France aura péri dans les convulsions et tombera en pourriture. On y est, semble-t-il.

Un roi, donc ! mais la liberté ? un seul législateur peut faire des lois douces, mille législateurs peuvent rédiger une loi féroce. La Convention a fait la Terreur et la loi des suspects ; ces dernières années ont vu fleurir les lois liberticides. Mais la représentation nationale ? nécessairement, elle ne gouverne que pour une partie de la population. La loi est toujours dure pour quiconque appelle la liberté le premier des biens ; mais il n’en est pas de plus dure que la loi taillée à angle aigu par l’inimitié des partis. Cette représentation nationale, d’ailleurs, interroge : Maurras distinguait le pays légal et le pays réel. En 2026, le président de la République rate une dissolution, ne démissionne pas, et nomme un gouvernement issu du parti le plus minoritaire en terme d’électeurs : on croirait à un coup d’État législatif comme il s’en pratiquait au temps du Directoire. Et ces gens osent exalter la liberté et sanctifier le régime représentatif.

Un roi ! mais n’est-ce pas folie, que de confier les rênes du pouvoir à une tête unique ? non, car la diversité vaut pour le conseil, non pour l’action, tel est le résultat d’une expérience qui fait double emploi avec la raison. Mais si le roi lui-même est imbécile, ou fou ? il peut l’être, en effet : Nous avons dit que le souverain héréditaire est dans la meilleure des positions pour bien gouverner. Nous n’avons jamais dit que ce bon gouvernement fût une vertu de son sang. Le roi, pourtant, présente cet énorme avantage, que, contrairement aux hommes de parti, le bien public, chez lui, se confond avec l’intérêt privé : jamais des raisons contraires à la raison d’État (l’argent, l’ambition, la démagogie) ne le feront mal agir ; toujours il espérera le meilleur pour l’administration du pays, car de celle-ci dépend l’orgueil de sa couronne. Le souverain héréditaire n’a pas de parti : il gouverne, véritablement, au nom de tous les Français ; et, s’il se trompe, il ne peut avoir aucun intérêt à ne pas corriger ses fautes.

Il y a un moyen d’intéresser absolument un homme à ce qu’il fait, c’est de faire que cette action soit sa chose et soit à jamais la chose des siens. Que le bien public de l’État devienne ainsi le bien privé de son prince, que celui-ci hérite le commandement de l’État comme il hérite son sang, son bien immobilier et immobilier, voilà l’effet heureux qui couronne le plus naturel et le plus élégant des artifices réalistes de l’histoire : l’hymen d’une race et d’un peuple, l’identification politique d’un État et d’une Maison. Les princes différents peuvent se succéder avec cette extrême variété de qualités, de caractères et de destins qui se remarque dans la ligne d’un même sang : ce qui y variera toujours dans la mesure la plus faible, ce qui sera le plus durable et le plus pareil, c’est l’intérêt porté au domaine public par celui qui en assume le profit et l’honneur.

Au fait, dans ces débats, on agite un peu vite ce vieux spectre du roi fou. D’abord, l’héritier bénéficie d’un milieu, d’une culture, d’un apprentissage du pouvoir, dont aucun homme élu du peuple ne peut se targuer, encore moins l’électeur : ne voit-on pas aujourd’hui des femmes de ménage faire les lois à l’Assemblée ? et l’on ose invoquer, à partir de vagues connaissances issues des auteurs romantiques, les exemples de Charles VI ou de Charles IX ; pourquoi la politique ne serait-elle pas une profession ? elle doit l’être, et la plus exigeante. Puis, le type d’une race d’hommes exercée et dévouée au commandement n’est pas plus négligeable que le type d’une race de chevaux coureurs ou de chiens chasseurs ; le sang ne doit pas être dédaigné.

Le Français de bonne foi mettra en balance les accomplissements de la monarchie capétienne avec les conséquences de la Révolution libérale et démocratique : d’un côté, l’unité, la durée, l’existence ; de l’autre, la division (et ses horribles conséquences : les révolutions, le césarisme), l’instabilité, la dissipation progressive de nos frontières, de notre culture, de nos valeurs. La première a fait naître et croître le royaume ; la seconde en a sapé jusqu’aux fondements. Aussi, comment accomplir la moindre politique ambitieuse, avec un mandat à terme échu ? Comment prendre les mesures difficiles et qui s’imposent, parfois contraires aux caprices des masses, quand le pouvoir ne dépend que du peuple ?… car l’élection oblige. La personne du roi, et, plus encore, l’idée continuée du roi, déjouent ces travers incompatibles avec l’exercice de l’autorité. On a vu des lignées poursuivre une même politique sur plusieurs générations ; des rois prendre des lois cruelles, mais nécessaires (qui aime bien châtie bien) : choses inconcevables en démocratie. Que la terreur du nationalisme n’arrête pas les âmes chastes : l’histoire nous apprend que celui du souverain, conscient, rationnel, volontaire, intéressé à la défense du troupeau, vaut mieux que celui des républicains, revanchard, belliqueux, grossier, bestial : en un mot, populiste. Toute la différence entre le colbertisme et le trumpisme.

La monarchie doit être héréditaire, donc ; et, pour assurer sa pleine efficacité, il la faut encore antiparlementaire et décentralisée. Le débat perpétuel affaiblit le gouvernement d’un pays ; le nôtre, relevait déjà Charles Maurras en son temps, a mis son point d’honneur à négliger le service de nos frontières pour mieux diviser la nation ; pour d’autres raisons, il signerait le même constat aujourd’hui. Par ailleurs (et j’en viens à l’idée de décentralisation), quand l’État veut tout faire en des domaines qui ne le regardent que secondairement, l’assistance et l’enseignement, par exemple, quand il rejette par système le concours des particuliers dans l’ordre où ils sont compétents, l’argent doit lui manquer pour remplir les devoirs qui n’incombent qu’à lui. L’auteur d’Anthinéa doit bien pleurer dans sa tombe. Il voit l’État, de providence, être devenu papa : mais ce père administratif, parce qu’il manque d’autorité, manque à ses devoirs les plus élémentaires ; alors, les mères, célibataires et qui doivent travailler, souffrent, les cas sociaux pullulent, les familles n’existent plus, l’école meurt de bêtise, et, pendant ce temps-là, le régalien s’effondre.

Considérez cette société individualiste qui consomme et se déchire. Elle n’a plus de frontières. Elle n’a plus de familles. Elle n’a plus de religion. Elle n’a plus de culture. Elle n’a plus d’éducation. Elle présente tous les symptômes de la décadence : elle finira mangée par une conquête étrangère. Qu’un monarque la redresse : avec quelques réformes bien senties, il fortifiera le citoyen. La nation redeviendra royaume, et son cœur battra avec celui de son souverain : alors, la France, libérée de l’étau des agitateurs à nantir, pourra enfin respirer.

Vive le Roi !


Add.

Comme Maurras dans son Enquête sur la monarchie, j’ai voulu, au maximum, éviter l’actualité, car ces considérations ne doivent pas valoir pour un moment seulement de notre histoire. Le lecteur fera lui-même les rapprochements : les faits-divers ne manquent pas, qui tous les jours accusent la montée des tensions, la gabegie de l’argent public, l’affaiblissement du régalien, la vanité des réglementations précaires, la course à la démagogie en même temps que le divorce entre le peuple et son administration, la puissance de l’argent dans le jeu politique, la haine des distinctions, le sacrifice du bien public au profit des intérêts privés, etc.

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