Racine et Port-Royal – Une longue histoire

Un portrait de Racine, par Santerre
Un portrait de Racine, par Santerre

On connaît Racine le tragédien : La Thébaïde, Alexandre, Andromaque, Britannicus, Bérénice, Bajazet, Mithridate, Iphigénie, et, pour toutes les couronner, Phèdre, cette perfection théâtrale et poétique ; un peu moins Racine le polémiste ; encore moins Racine l’historiographe.

Le polémiste eut maille à partir avec Port-Royal. On sait que Jansénius, qui suivait la doctrine de saint Augustin, avait écrit l’Augustinus en 1640, ouvrage dans lequel il réaffirmait les doctrines de la grâce efficace et de la prédestination : doctrines selon lesquelles l’homme ne marchande point son salut ici-bas par ses prières et ses bonnes œuvres, mais se voit accordé ou non la grâce dès sa naissance, sans qu’il y puisse rien changer. Théologie qui avait le don d’exaspérer et le pouvoir ecclésiastique, en ce qu’elle mettait à mal l’hypocrisie des jésuites et l’autorité du clergé, et rapprochait dangereusement les jansénistes des protestants, et le pouvoir monarchique, en ce qu’elle ralliait les exilés. C’eût été déjà bien mauvais que de créer ainsi la division dans le royaume ; mais il fallait, de plus fort, que ces gens imitassent l’austérité légendaire de l’évêque d’Hippone, et condamnassent le roman et la « Comédie » (entendez : le théâtre).

Il tint à cœur aux autorités constituées de faire signer à tous les ecclésiastiques du royaume de France le Formulaire, document approuvant la condamnation par le Pape des propositions de Jansénius. Pierre Nicole, maître à Port-Royal (et donc janséniste), composa, pour se défendre, les Lettres sur l’hérésie imaginaire ; et, parce qu’il ne pouvait se contenter de fixer la polémique sur un plan théologico-politique, il crut bon d’attaquer Desmarets (et Racine, indirectement), dans des termes qui font honte à l’esprit français : « un faiseur de roman, disait ce vilain bonhomme, un poète de théâtre est un empoisonneur public ». Racine avait étudié à Port-Royal ; mais il avait du talent, il faisait du théâtre, il se sentit visé : de là les Lettres à l’auteur des Imaginaires, son droit de réponse, qui, juge Boileau assez justement, fait surtout honneur à son esprit. J’ai avancé que la Comédie était innocente, le Port Royal dit qu’elle est criminelle ; mais je ne crois pas qu’on puisse taxer ma proposition d’hérésie : c’est bien assez de la taxer de témérité. Et le dramaturge de surprendre Augustin en pleine contradiction, qui s’accusait d’avoir pris du plaisir à la comédie : Mais saint Augustin s’accuse aussi d’avoir pris trop de plaisir aux chants de l’Église. Est-ce à dire qu’il ne faut plus aller à l’Église ? C’est vrai que les lettres de Racine donnent parfois des coups bas : ainsi, pour justifier de la nécessité que l’esprit se délasse quelquefois, il s’en prend assez cruellement aux ouvrages de Pierre Nicole : Il y a longtemps que vous ne dites plus rien de nouveau. Le ton du pamphlet n’est pas loin : et le Racine élégant est plus persuasif, celui qui rappelle, ô combien justement, qu’il y a des choses qui ne sont pas saintes, et qui sont pourtant innocentes. Les années devaient passer cependant et Racine, en devenant l’historiographe du roi, se rapprocher paradoxalement de ses anciens maîtres les jansénistes. On s’aperçut au moment de sa mort qu’il écrivait un Abrégé de l’histoire de Port-Royal, œuvre inachevée dans laquelle perçaient finalement ses sympathies pour les disciples de Jansénius.

L’ouvrage, d’une prose antique, fait regretter la perte de la Vie de Louis XIV ; car Racine, Tite-Live de son temps, expose magistralement l’histoire de l’abbaye, sa fondation, ses œuvres et ses miracles, les persécutions qu’elle a subies.

L’abbaye avait été fondée en 1204 par Eudes de Suilly, évêque de Paris ; mais, saint Louis ayant donné aux religieuses, sur son domaine, une rente en forme d’aumône « dont elles jouissent encore aujourd’hui », ce roi fut longtemps considéré comme son véritable fondateur. Marie-Angélique Arnauld, bien des siècles plus tard, et alors que les esprits s’étaient dissipés dans l’air contagieux du siècle, rétablit la règle de Saint Benoît. Il y en eut beaucoup parmi les moines, qui s’étaient habitués aux délices de la corruption, qui poussèrent de grands cris ; mais d’autres monastères, ceux de Maubuisson, du Lys, de Saint-Cyr ou de Saint-Aubin, approuvèrent ce retour à la règle, et même réclamèrent les sœurs de Port-Royal : ainsi l’on peut dire avec vérité que la Maison de Port-Royal fut une source de bénédictions pour tout l’Ordre de Cîteaux, où l’on commença de voir revivre l’esprit de Saint Benoît et de Saint Bernard qui y était presque entièrement éteint. La mère Angélique elle-même, à Maubuisson où elle rencontra François de Sales, dut lutter fortement contre la méchante sœur de Gabrielle d’Estrées, la maîtresse d’Henri IV. Cependant la communauté de Port-Royal s’agrandissait, et l’abbaye gagnait chaque jour en importance.

La réputation de la Mère Angélique et les merveilles qu’on racontait de la vie toute sainte de ses Religieuses, lui attirèrent bientôt l’amitié de beaucoup de personnes de piété. La Reine Marie de Médicis les honora d’une bienveillance particulière ; et par des Lettres patentes enregistrées au Parlement prit le titre de fondatrice et de bienfaitrice de ce nouveau Monastère. Elle ne fut pas vraisemblablement en état de leur donner des marques de sa libéralité ; mais elle leur procura un bien qu’elles n’eussent jamais osé espérer sans une protection si puissante.

Le Pape, qui remettait l’abbaye sous la juridiction de l’Ordinaire, l’affranchissait entièrement de la dépendance de Cîteaux, en y conservant néanmoins tous les privilèges attachés aux Maisons de cet ordre. Des personnes influentes tournaient alors autour de Port-Royal : ainsi de M. de Gondy, de MM. Arnauld et d’Andilly, ou de l’abbé de Saint-Cyran, — ce grand personnage, contre qui la calomnie s’est déchaînée avec tant de licence, et qui a tant contribué par ses instructions et par ses exemples à la sainteté du Monastère —, sous l’influence de qui l’abbaye se rapprocha du jansénisme.

En effet, il n’y avait point de Maison Religieuse qui fût en meilleure odeur que Port Royal. Tout ce qu’on en voyait au-dehors inspirait de la piété. On admirait la manière grave et touchante dont les louanges de Dieu y étaient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de leur Église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le peu d’empressement des Religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de curiosité pour savoir les choses du monde et même les affaires de leurs proches ; en un mot une entière indifférence pour tout ce qui ne regardait point Dieu. Mais combien les personnes qui connaissaient l’intérieur de ce Monastère y trouvaient-elles de nouveaux sujets d’édification ! Quelle paix ! Quel silence ! Quelle charité ! Quel amour pour la pauvreté et pour la mortification ! Un travail sans relâche, une prière continuelle, point d’ambition que pour les emplois les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les Sœurs, nulle bizarrerie dans les Mères, l’obéissance toujours prompte, et le commandement toujours raisonnables.

Il me faut passer sur les détails dont le lecteur curieux prendra connaissance en lisant l’œuvre de Racine : ce qu’il faut retenir, c’est que la communauté augmentait à ce point qu’elle s’établissait à Paris, et suscitait la jalousie des jésuites pour les raisons exposées tout à l’heure. C’était alors le triomphe du jansénisme et le moment où les attaques dont il faisait l’objet étaient les plus fortes. Les jésuites se déchaînaient en dépit des accommodements de leurs adversaires, qui, distinguant la question de droit de la question de fait, acceptaient tacitement la soumission au Saint-Siège. Racine, évidemment, défend ses anciens maîtres ; mais il fait preuve soit de mauvaise foi, soit de naïveté, quand il affirme que c’est uniquement aux personnes que les jésuites en voulaient, et que c’est pour cette raison qu’ils prenaient soin de perpétuer la querelle, et de troubler toute l’Église pour une question aussi frivole que celle-là : toujours est-il que Port-Royal était dans la consternation, et les Jésuites au comble de leur joie, lorsque le miracle de la sainte Épine arriva. La sœur de Pascal, Marguerite Périer, qui souffrait à l’œil d’une horrible fistule, s’était retirée dans la célèbre abbaye afin de prier Dieu ; elle toucha un morceau de la sainte couronne et guérit miraculeusement. Ce fait-divers, qui causa la consternation chez les jésuites (ils reconnurent le miracle, mais pour en faire une preuve que Dieu condamnait l’hérésie !), sauva quelque temps Port-Royal de la destruction, et rendit aux sœurs les droits qu’on leur avait enlevés : On ne parla plus de leur ôter leurs Novices ni leurs Pensionnaires, et on leur laissa la liberté d’en recevoir tout autant qu’elles voudraient. Ce n’était pas assez cependant contre les jésuites : ils eurent encore à subir la foudre des Provinciales, de Pascal, c’est-à-dire l’Ouvrage qui a le plus contribué à les décrier.

Port-Royal eût survécu, peut-être, si Alexandre VII n’avait succédé au pape Innocent X. Ce farouche partisan des jésuites, en dépit du miracle, confirmait la bulle de son prédécesseur contre les cinq propositions, et publiait en outre une constitution nouvelle, dans laquelle il traitait d’enfants d’iniquité tous ceux qui osaient dire que ces propositions n’avaient point été extraites de Jansénius. L’intention d’Innocent X avait-elle été de condamner la doctrine de Jansénius, comme l’affirmait le nouveau pape ? Racine émet des doutes : il aurait dit plutôt à l’évêque de Lodève que son intention n’avait pas été de toucher à la mémoire de Jansénius, ni même à la question de fait. On eût pu s’accommoder du pape ; mais, le cardinal Mazarin étant mort également, le roi nommait M. de Marca et le père Annat au Conseil de conscience, et les jansénistes savaient par là qu’ils étaient perdus : ils jugèrent bien qu’ils ne devaient plus mettre leur confiance qu’en Dieu seul, et que toutes les autres voies pour faire connaître leur innocence leur étaient fermées.

Alors, on voit l’auteur de Bérénice contraint et de justifier la politique royale qu’il n’est pas censé décrier, et de plaindre les jansénistes de Port-Royal des abominables décrets qu’il leur a fallu supporter. Je ne résiste pas à l’envie de le citer intégralement sur ce point, pour donner au lecteur un exemple éclatant de ce style inégalé où l’esprit triomphait de tout, et qui donna de si grands écrivains à l’histoire de nos lettres :

Je ne doute pas que la postérité qui verra un jour d’un côté les grandes choses que le roi a faites pour l’avancement de la religion catholique, et de l’autre les grands services que M. Arnauld a rendus à l’Église, et la vertu extraordinaire qui a éclaté dans la Maison dont nous parlons, n’ait peine à comprendre comment il s’est pu faire que sous un roi si plein de piété et de justice une Maison si sainte ait été détruite, et que ce même M. Arnauld ait été obligé d’aller finir sa vie dans les pays étrangers. Mais ce n’est pas la première fois que Dieu a permis que de fort grands saints aient été traités en coupables par des Princes très vertueux. L’histoire ecclésiastique est pleine de pareils exemples. Et il faut avouer que jamais prévention n’a été fondée sur des raisons plus apparentes que celle du roi contre tout ce qui s’appelle jansénisme.

Il faut dire que peu de communautés, au cours des siècles écoulés, avaient à ce point donné le bâton pour se faire battre : les jansénistes de Port-Royal commerçaient avec le cardinal de Retz ; ils recevaient chez eux les disgraciés, les mécontents, toutes les personnes dégoûtées de la cour ; et, par leur ostentation même à se retirer des perversions du monde, qui peut-être n’était pas volontaire, ils étaient une provocation à l’autorité monarchique. On chassa les pensionnaires ; on défendit d’en recevoir à l’avenir ; on mura les portes par où entraient les charrois pour les nécessités du jardin, on fit des perquisitions dans les Maisons voisines, avec des archers, pour voir si quelques-uns des Confesseurs n’y seraient point cachés, une autre fois qu’on viendrait enlever et disperser toutes les religieuses. Pascal en mourut : c’était la dernière barrière qui s’effondrait. Racine, mort en 1799, ne devait pas assister à la destruction de Port-Royal : le monastère serait dissout en 1709 et rasé entièrement quatre années plus tard. Quelle tragédie eût-il fait de cette désolation ! Angélique, peut-être : ou Agnès.

On a bien voulu voir depuis, dans le jansénisme, une première graine de l’esprit révolutionnaire : c’est lui faire trop d’honneur. D’ailleurs, il aida, paradoxalement, au triomphe de l’absolutisme en condamnant la morale et les valeurs de l’aristocratie, en ruinant son sublime (je renvoie sur ce point le lecteur aux Morales du grand siècle, de P. Bénichou). Que les jansénistes et les révolutionnaires aient fait vœu de réformes, c’est une chose qui n’est pas contestable ; mais la comparaison s’arrêtera là. Imagine-t-on Pascal faire la Révolution ?…

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