Pourquoi l’historien n’aborderait-il pas Villon par l’autre face, non comme objet de l’étude historique mais comme témoin ?
J. Favier
Je suis pécheur, je le sais bien.
F. Villon
Qui est Villon ? demande Jean Favier au début de son livre. Un Caravage ? Un Rimbaud (avec lequel il possède bien des points communs, dans la violence, dans cette manière de disparaître tout à coup après avoir étoilé de ses vers éternels le ciel de notre littérature) ? Du poète de la mort, Maître François de Montcorbier, né vers 1430 à « Paris, près de Pontoise », et mort… ? on en sait à la fois trop — et trop peu. Il faut dire au lecteur que le François Villon de Jean Favier ressemble moins à une biographie qu’à un prétexte à l’histoire de Paris au XVe siècle, par le biais des poésies du poète. Et l’auteur d’évoquer, à l’occasion de telle ou telle poésie, la situation économique d’un Paris ravagé par la guerre (on est loin du temps où les banques siennoises et florentines avaient à Paris leur agence et où la capitale attirait le trafic international qui faisait depuis le XIIe siècle la fortune des foires champenoises), la bulle de Nicolas V et la lutte du monachisme traditionnel contre les ordres mendiants, puis l’esthétique du couronnement de la vierge, l’ameublement des maisons bourgeoises, la liste des jours fériés (en bref, le Parisien est en fête une ou deux fois par semaine, et il est des fêtes qui durent plusieurs jours) ; l’historien, nous promenant dans Paris, nous entretient du mariage et du plaisir, des derniers livres à la mode, des vins et des tavernes, et j’en passe. L’affluence des données tourne la tête et finit par ennuyer : mais aussi Favier, qui donne dans le positivisme, n’a pas le style de ses pères.
On apprend des choses, tout de même, et qui retiennent l’attention. Par exemple, que dans la France de Charles VII, on marchande sa foi : Isabeau de Bavière, au début du siècle, faisait jeûner ses chapelains à sa place (!) ; de là une pratique plus courante à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui : le legs par testament aux œuvres de charité, excellente occasion d’assurer son salut sans se priver des plaisirs de ce monde. Ou que les condamnations à mort, dans ce système judiciaire d’un autre temps, sont dispensées aussi facilement qu’elles sont oubliées. Puis, reconnaissons-le, Favier, telles ces personnes qui digressent pendant des heures et reprennent tout à coup là où elles s’étaient interrompues, ne perd jamais de vue son sujet. La vie de François Villon, autour de laquelle se déroule toute une histoire plus vaste, fait la colonne vertébrale de cet ouvrage qui commence avec la naissance du poète et termine avec sa disparition ; entre les deux, sa jeunesse et ses études au quartier latin, sous la protection du clerc Guillaume qui lui a donné son nom ; ses tracas judiciaires et son séjour à Blois, en la cour du duc d’Orléans : La duchesse d’Orléans aimait le luxe, la toilette, les joyaux, les livres enluminés. Charles aimait jouer aux échecs, converser avec les lettrés, correspondre en vers, aller à la chasse et battre la campagne. Il avait du goût pour le beau langage, la société courtoise et la bonne musique. Tous deux rimaient. C’est d’ailleurs à Blois que Villon écrit l’une de ses ballades les plus célèbres :
Je meurs de soif auprès de la fontaine,
Chaud comme feu, et tremble dent à dent.
En mon pays suis en terre lointaine. Etc.
Ensuite, c’est la récidive, la peine de mort, puis la cassation, miraculeuse ; alors, le poète disparaît de l’histoire. Pauvre hère ou truand, humaniste ou rhétoriqueur, bonne âme au fond ou hargneux revanchard, l’homme, depuis, reste un mystère… pas ses textes, en revanche, qui nous sont parvenus relativement complets et dénotent, à défaut d’un génie littéraire difficile à apprécier dans une langue qui ne nous parle plus, une manière littéraire absolument typique de notre tradition : de là, peut-être, la persistance de son souvenir. Cette manière, c’est le réalisme brutal des jouissances et des souffrances, la pornographie des libertins, la misère sexuelle chez Houellebecq, les portraits glauques, sans la moindre concession, des gens dans leurs petitesses (Une vie de Maupassant, Uranus de Marcel Aymé) et la puanteur, le vaste cri de la pauvreté, Céline, Léon Bloy. Moins ces récits de drames bourgeois (à la Jane Austen) que ces tableaux crus d’un réel ignoble, la charogne de Baudelaire, la mort de Nana et celle horrible de Bovary.
Quant à notre chair, que trop nous avons nourrie,
Elle est depuis longtemps dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
…
La pluie nous a lessivés et lavés
Et le soleil desséchés et noircis ;
Pies, corbeaux nous ont les yeux crevés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Je plains le temps de ma jeunesse, soupire le poète (donnant le ton, au passage, à Ronsard, Balzac, Aznavour) : et de se consoler dans la description des cadavres décomposés, celui de Jacques Cœur, par exemple, qui fut grand seigneur et pourrit désormais sous riche tombeau.
Quiconque meurt, meurt à douleur
Telle qu’il perd vent et haleine ;
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Les regrets de François Villon, ses rancœurs, terminent invariablement dans la contemplation des horreurs des caveaux. Hamlet, quand il philosophe sur le crâne de Yorick, le fait d’un ton léger ; mais si nous aimons l’amour, nous n’aimons guère badiner avec la mort. Ils sont mangés des vers, dira Malherbe un siècle plus tard, dans une image saisissante, à propos de ces rois qui ne sont plus que poussières — dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines / Font encore les vaines. C’est la même manière d’illustrer par l’horreur la vanité du monde, et sa vérité.
Princes à mort sont destinés
Et tous autres qui sont vivants.
S’ils en sont courroucés ou chagrinés,
Autant en emporte le vent.
Si donc tant de nos écrivains se reconnaissent dans le premier vrai grand poète de notre histoire, c’est parce qu’il est celui qui leur a donné le ton de la description réaliste et naturelle, jusqu’au sordide : Villon, parodiant l’amour courtois, écrit des vers sur les catins (la grosse Margot) ; loin des minauderies chevaleresques, il parle des rues, de ses amis les soûlards (l’âme du bon feu maître Jean Cotart) ; la pauvreté pour lui n’est ni un salut ni un idéal, mais un désespoir, une indigence, une misère, et l’honneur des grands ne fait que révéler leur hypocrisie : il aime gratter le maquillage des figures bien poudrées, pour montrer qu’elles ne valent pas mieux que les autres ; la neige lui évoque moins le manteau de blanche froidure que le nez qui coule et les pieds gelés ; et vieillesse ne rime pas avec sagesse, mais avec détresse. Centré sur ses plaisirs parce que naturellement jouisseur, gonflé d’amertume dès lors qu’il perd le droit de s’en délecter, parce qu’il est pauvre, ou parce qu’il est vieux, et ne reculant pas devant les images les plus dérangeantes pour accuser la vérité, Villon représente l’esprit français par-dessus tout — dans ses grandeurs comme dans ses bassesses. La folâtrerie de Villon, son désespoir, gravent en fait les deux faces d’une même médaille : celle des illusions perdues. Toute une succession de poètes.
« Villon, écrit Jean Favier, s’inscrit à bien des égards dans la droite lignée du réaliste Deschamps, dans la même veine que ce poète champenois mort au début du siècle et dont la verve — voire la causticité — procède d’un même regard sur la société. Il s’oppose en revanche à Chartier, à son maniérisme quant à la forme, à son idéalisme quant au fond. Chartier, c’est l’art courtois. Villon, c’est l’inspiration des tavernes revues par un clerc qui n’a pas appris grand-chose à l’école mais qui a quand même passé dix ans de sa vie sous la férule des maîtres. » Et d’ajouter : « Il n’a pas beaucoup lu, mais il a beaucoup vu. » De là des vers éternels, Mais où sont les neiges d’antan, Tout aux tavernes et aux filles, Il n’est bon bec que de Paris. Villon, s’il eût été l’un de ces romanciers modernes, eût fait un roman d’espoirs et de déceptions, avec des initiations aux plaisirs, puis des injustices et des cruautés, de la corruption, des pleutreries, et des suicides. Quel roman, plein de style et d’expérience ! car l’auteur a tué, volé, côtoyé les princes ; il a été condamné à mort ; il sait l’argot et la poésie des mots.
Peut-être est-ce parce qu’il n’y a pas de renouveau en littérature, que Villon nous paraît si actuel. La plus grande erreur des critiques modernes, c’est de toujours faire des Rimbaud, des Céline, des Houellebecq, des précurseurs, alors qu’ils ne sont jamais que des continuateurs : c’est même précisément ce qui les retient dans nos lettres. La modernité d’un Rimbaud continue celle d’un Hugo, d’un Racine (car il était moderne, et résolument), d’un du Bellay ; de même, l’atrocité d’un Céline, d’un Houellebecq, poursuit en fait celle d’un Zola, d’un d’Aubigné… et d’un François Villon.