… de quelque côté qu’on se tourne, on se heurte aussitôt à l’incorrigible populace de l’humanité. Elle existe partout par légions, remplissant tout, salissant tout, comme les mouches en été. De là la quantité innombrable de mauvais livres, cette ivraie parasite de la littérature, qui enlève sa nourriture au froment, et l’étouffe. Ils accaparent le temps, l’argent et l’attention du public, qui appartiennent de droit aux bons livres et à leur noble destination, tandis qu’eux ne sont écrits qu’en vue de grossir la bourse ou de procurer des places. Ils ne sont donc pas seulement inutiles, ils sont positivement nuisibles. Les neuf dixièmes de toute notre littérature actuelle ne tendent qu’à faire sortir quelques thalers de la poche du public. Auteurs, éditeurs et critiques ont fait un pacte sérieux à ce sujet.
… littérateurs, écrivains faméliques et à la douzaine ont réussi, contre le bon goût et la vraie culture de l’époque, à mener le monde élégant en laisse, en le dressant à lire à temps toujours la même chose, toujours les nouveautés, pour y trouver, dans les réunions de société, un sujet de conversation. Ce but est atteint par de mauvais romans et des productions analogues de plumes jadis fameuses, telles que celles des Spindler, des Bulwer, des Eugène Sue et autres. Mais quel sort plus misérable que celui d’un pareil public bel-esprit, qui se croit obligé de lire toujours le récent gribouillage de cerveaux plus qu’ordinaires n’écrivant que pour l’argent, et qui par conséquent ne chôment jamais ! Et, en revanche, les œuvres des esprits rares et supérieurs de tous les temps et de tous les pays, ce public ne les connaît que de nom !
A. Schopenhauer
À Monsieur de Balzac, écrit Patrick Rambaud en dédicace de La Bataille, roman sur Essling : avec mes excuses. C’était de rigueur, en effet ; le génie doit se retourner dans sa tombe. Vaine politesse, hélas ! le crime a été commis : what’s done is done. Que l’Académie française ait primé cela en dit long sur notre décadence : on espère qu’elle a cédé au copinage : car peut-elle à ce point manquer de goût ?… quant à l’irrespectable prix Goncourt, c’est autre chose : bouffi de bien-pensance, il s’est laissé complaisamment aspirer dans le tourbillon économique et nauséabond du grand marché éditorial, et est devenu depuis longtemps cette chose ignoble — un honneur pistonné — que les plus illustres de nos écrivains (ceux qui n’ont pas reçu le prix Goncourt, donc) ont caricaturé à l’excès, pour la mieux dénoncer.
Il paraît que Balzac avait projeté un roman sur la bataille d’Essling, celle-là même qui valut à l’Enfant chéri de la victoire, Masséna, son titre de prince. On regrette amèrement qu’il ne l’ait pas fait ; on regrette encore plus que P. Rambaud ait repris le flambeau : c’est ajouter aux regrets du désespoir. Quel réalisme dans les amples descriptions du Père Goriot, dans l’avarice du père Grandet, dans les couloirs de la presse parisienne ! Quelle beauté du style et de la phrase ! Et comme est pauvre en comparaison ce roman sur Essling ! La critique reprochait à Balzac ses fautes de langue et sa vulgarité : c’était de l’or à côté de cette littérature d’une pesanteur proboscidienne, qui ne vaut même pas les brouillons de l’auteur de La Comédie humaine. Les soldats, les officiers ne font que s’insulter, les maréchaux parlent comme des charretiers, Beyle est ridicule, Lejeune insupportable. À propos de Beyle et Lejeune, comment ne pas songer au couple Géricault-Vigny de La Semaine sainte ? mais alors quel abîme, entre la puissance poétique d’Aragon et le style nouvelle de magazine de La Bataille ! Gouffre sans fond : l’un est au Relay, l’autre au Parnasse.
Une telle quantité de poncifs à la ligne, si elle relève du prodige, effraie le lecteur. Poncifs injustes au demeurant, et que contredit l’histoire : ainsi, Napoléon, toujours maussade, mange le poulet avec les doigts et s’essuie aux rideaux du palais de Schönbrunn. Coglione ! jure-t-il, presque à chaque fois qu’on le bouscule ou qu’on s’oppose à lui. Mais alors, comment expliquer qu’un tel rustre ait connu par cœur tout Corneille, dominé l’Europe jusqu’à Moscou, l’Égypte jusqu’à Saint-Jean-d’Acre, et rasé la Prusse d’un sifflement (L’Empereur siffla, écrit Heine, et la Prusse n’existait plus) ? et l’adoration que les soldats lui témoignaient dès qu’il apparaissait ? et le revirement du maréchal Ney, au moment du Vol de l’Aigle ? « Cent mille hommes et moi, cela fait deux cent mille » : le Napoléon qui a dit cela n’est certes pas celui de La Bataille. Ce dernier ressemble trop à l’ogre de Ridley Scott : chez Scott, la caricature l’emportait sur la vérité ; chez Rambaud, c’est un désir outré de réalisme, qui occulte le génie sous la lourdeur de l’homme.
On ne trouvera dans La Bataille ni le pointillisme d’un Flaubert, ni le génie brut d’un Balzac, ni l’ample souffle épique d’un Zola ; mais cette narration facile de prix Goncourt des lycéens, moins drôle qu’agaçante, moins enlevée que pataude, moins picturale que brouillonne. Plus que la vulgarité du langage, c’est la vulgarité des tournures qui dégoûte (« mouais », « bref », ou « Aaaaaah » [sic] pour décrire la souffrance de Lannes : pitié, retrouvons un peu de dignité dans nos œuvres : que l’Art sublime la Nature plutôt qu’il ne la copie trop fidèlement ! les yeux saignent).
Le style, pour ainsi dire, n’existe pas ; des phrases laissent pantois : L’Empereur fit une moue et ses yeux bleus s’égarèrent un moment dans le gris, car il avait, comme les chats, cette capacité d’en changer la couleur selon ses états d’âme. Que l’on compare cette description fumeuse du plus grand homme d’État que la France ait jamais connu avec ces quelques mots de Balzac sur Dante, au début des Proscrits : L’étranger [Dante] gardait cette attitude intrépide et sérieuse que contractent les hommes habitués au malheur, faits par la nature pour affronter avec impassibilité les foules furieuses, et pour regarder en face les grands dangers. Il semblait se mouvoir dans une sphère à lui, d’où il planait au-dessus de l’humanité. La comparaison, cruelle, est sans appel.
Napoléon, c’est un souffle épique : c’est une geste héroïque. Pour en raconter la légende, il aurait fallu un Hugo, un Zola, mais débarrassés des considérations socialistes. S’il était besoin d’une autre preuve, après Ronsard et la Franciade, après Voltaire et la Henriade, que notre nation brille par son absence d’épique, n’en déplaise à Louis Madelin qui croit le contraire, on la trouverait en celle-ci, que nous demeurons résolument incapables d’écrire une grande œuvre sur l’Empereur : toujours on a peur de l’exagération, de la grandeur ; toujours on se bat la coulpe ! et Hugo fait les Petites épopées, Zola La Débâcle, et Rambaud La Bataille, deux cents pages en grosse police non pas sur Austerlitz, sur Friedland ou sur Marengo, mais sur Essling, cette inutile boucherie qui a certes marqué un coup d’arrêt dans l’extraordinaire marche victorieuse de l’Empereur des rois : deux cents pages décrivant la guerre avec moins de réalisme que de fadeur, où le soldat viole et pille, où l’ordre n’est jamais qu’imposé, où les défauts seuls des uns et des autres, leurs vices, leurs petitesses sont complaisamment étalés à la face du lecteur, mais non point leurs grandeurs. « Bas les armes si l’Empereur ne se retire pas ! » crie la Garde, alors que Napoléon vient sur le champ de bataille : ces hommes l’adoraient parce qu’il partageait leurs périls. Dans La Bataille, ils s’agacent, et l’Empereur s’en va en bougonnant (!). Au fait, l’ouvrage eût demandé trois cents pages de plus. Il fallait la vivre seconde par seconde, cette bataille, et que les pages dégoulinent de sang, et que le canon tonne dans les oreilles !… La mort de Pouzet ? Des grenadiers accoururent pour constater que le général n’avait pas eu de chance, et qu’il était mort sur le coup. Mon Dieu, mon Dieu ! Quelle triste épitaphe !
Il y a de bonnes choses, aussi. On ne doute pas de l’exactitude purement factuelle de ce roman très bien documenté ; des réflexions retiennent l’attention, comme celle-ci, sur la lassitude des maréchaux : … la plupart des maréchaux n’aspiraient qu’à la paix des champs. Ces aventuriers, avec le temps, devenaient bourgeois. À Savigny, Davout construisait des huttes en osier pour ses perdreaux et à quatre pattes il leur donnait du pain ; Ney et Marmont adoraient jardiner ; Macdonald, Oudinot ne se trouvaient à l’aise qu’entourés de leurs villageois ; Bessières chassait sur ses terres de Grignon s’il ne jouait pas avec ses enfants. Quant à Masséna, il disait de sa propriété de Rueil, qui regardait la Malmaison proche où se retirait l’Empereur : « D’ici, je peux lui pisser dessus ! » Une page particulièrement bien écrite, à la fin du premier chapitre, frôle même la poésie, et mérite d’être citée dans son intégralité :
Il imaginait la bataille dans les moissons, il entendait le canon, les cris, ce fracas qui terrifiait l’Europe. […] Dans cette plaine de Marchfeld qu’il avait devant lui, Napoléon savait que Marc Aurèle avait écrasé les Marcomans du roi Vadomar comme il allait écraser les Autrichiens de l’Archiduc. L’évocation lui plaisait. À l’époque du Romain il n’y avait pas de blés mais des marais, des roseaux, des hérons, des talus de bruyère. Les légions déboulaient des forêts de Bohême où elles s’étaient taillé une voie à la hache, en massacrant pour l’ordinaire des ours et des bisons. Ce n’était déjà plus cette fameuse armée des paysans du Latium, lourde, ordonnée, mais des centuries hétéroclites qui avançaient derrière les joueurs de cors aux torses à demi vêtus de peaux de fauves, des cavaliers marocains, des arbalétriers gaulois, des Bretons, des Ibères prêts à choisir parmi leurs prisonniers ceux qu’ils enverraient creuser leurs mines d’argent des Asturies, des Grecs, des Arabes, des Syriens mauvais comme des hyènes, des Gètes aux tignasses couleur de paille et pleines de poux, des Thraces en jupes de chanvre. Et Marc Aurèle dans ce flot, sans armes, sans cuirasse, qu’on reconnaissait de loin à son manteau pourpre…
Lignes viriles et qui font frémir, et qui jurent avec le style bas-bleu socialo-féministe habituel de la littérature contemporaine, dominée par des considérations idéologiques de société en perdition ! Évidemment, La Bataille a été encensée par la presse comme par la critique : elle déconstruit l’épopée napoléonienne : quelle audace !… Espérons seulement qu’elle tombera dans l’oubli — comme les autres.