« Il faut qu’on vous ait mise à quelque bonne école. »
Arnolphe
Que c’est drôle, que c’est osé, Molière ! On en voit des interprétations terribles et d’un ennui prodigieux, des mises en scènes faites pour les sorties scolaires qui rebutent même les professeurs, quand il faudrait jouer cela prestissimo (Molière partageait les scènes des troupes italiennes). C’est une faute que de donner une comédie sans égard pour le rythme : autant jouer une partition sans tenir compte du tempo. Du reste, le dramaturge, paraît-il, tordait de rire le public à force de grimaces et donnait volontiers de sa personne sur scène : lire Le Roman de Monsieur de Molière, de Boulgakov — le de Funès de L’Avare doit pas mal ressembler au Molière en représentation. On rêverait de remonter le temps, d’assister à la première de L’École des femmes, cette pièce d’un ressort comique exceptionnel dont même ses détracteurs (particulièrement vindicatifs) s’accordaient à reconnaître les qualités : « Jamais comédie, écrit Donneau de Visé (Nouvelles nouvelles) ne fut si bien représentée, ni avec tant d’art, chaque acteur sait combien il y doit faire de pas, et toutes ses œillades sont comptées. »
Certes, il y a de quoi rire. Arnolphe, vieux barbon, modèle selon ses désirs une jeune créature dans le but de s’en faire l’épouse idéale : c’est-à-dire sotte mais fidèle (car il craint par-dessus tout le cocuage), honnête et pudique, ignorante.
Et s’il faut qu’avec elle on joue au corbillon
Et qu’on vienne à lui dire à son tour : « Qu’y met-on » ?
Je veux qu’elle réponde : « Une tarte à la crème » ;
En un mot, qu’elle soit d’une ignorance extrême.
Précision : le corbillon est un jeu où l’on devait répondre à « Qu’y met-on ? » par une rime en -on… L’affaire semble aller pour le mieux : l’ingénue, en âge de se marier, croit encore qu’on fait les enfants par les oreilles et s’occupe de coiffes et cornettes. C’était sans compter sur la venue d’Horace : « Vous pouvez librement disposer de mon bien », lui déclare le barbon ; le jeune homme lui prend cent pistoles et sa promise. Sublime inversion des caractères, Agnès l’ingénue trompe le monde malgré elle par son intelligence naturelle et fait rire le public aux dépens du tuteur, quand Arnolphe le savant endosse malgré lui, de la première à la dernière scène, le costume de l’innocent toujours trompé : ainsi dès l’acte I, en donnant à Horace les cent pistoles qu’il réclame (avec la bourse), sans savoir que c’est pour séduire Agnès… cent pistoles dont on apprendra encore, quelques scènes plus loin, qu’ils « n’étaient pas de poids » !
Vaines précautions du bourgeois : il suffit qu’il s’absente quelques jours et la jeune fille rencontre un jeune homme (Horace, donc) qui lui prend le… ruban qu’Arnolphe lui avait offert (entendre : le sexe) ; et la fausse ingénue de répondre laconiquement lorsque le barbon, revenant au logis, demande des nouvelles : « Le petit chat est mort » (entendre : j’ai perdu mon innocence). Mais bientôt le vieux comprend tout ; sa colère dépasse toute mesure.
La femme est en effet le potage de l’homme ;
Et quand un homme voit d’autres hommes parfois
Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts,
Il en montre aussitôt une colère extrême.
Arnolphe, qui veut corriger les égarements d’Agnès, lui assène une leçon à faire dresser les cheveux sur la tête : le mariage n’est pas un badinage, du côté de la barbe est la toute puissance, etc. La jeune fille, tout émue, semble consentir ; mais
Il le faut avouer, l’amour est un grand maître :
Ce qu’on ne fut jamais il nous enseigne à l’être.
Alors, Agnès, n’écoutant que son cœur, attache un billet pour Horace à la pierre qu’Arnolphe la force à lui jeter sur la tête. Le bourgeois découvre rapidement la supercherie ; il prévient ses domestiques qu’ils ne devront pas se laisser gagner par les belles paroles de l’amant repoussé ; et l’imitant, afin de les mettre à l’épreuve, il se fait traiter de sot, de nigaud, de benêt, de fripon. « Hors d’ici » ! crient même les valets avant de le pousser dehors. Finalement, Agnès parvient à s’échapper et tout est bien qui finit bien, par un rebondissement inattendu et quelque peu invraisemblable : les amoureux triomphent et le barbon, vaincu, quitte la scène en s’étouffant.
On aura reconnu là l’esprit de cour, cette philosophie libérale propre aux premières années du règne de Louis XIV, celle de la Psyché de La Fontaine, excellemment décrite par Paul Bénichou (morale mondaine centrée sur la recherche du plaisir par abandon sans aigreur aux instincts naturels du désir, dressée contre « l’antique sévérité », indulgente pour les élans naturels de la vie et qui se moque des règles qui les brident trop sévèrement ; mouvement favorable au désir, donc, avec lequel est solidaire la monarchie — « la monarchie, surtout dans ses périodes de bonheur, était solidaire d’un certain épanouissement de la vie, au moins dans les hautes classes » : P. Bénichou). Morale de la liberté individuelle qui accorde une grande confiance à la nature humaine et méprise tout ce qui la refrène comme atteinte à ses bienfaits. « Il faut qu’on vous ait mise à quelque bonne école », s’écrie Arnolphe devant Agnès ; l’école du désir, évidemment (de l’amour, diront les romantiques).
La façon dont Molière pose un regard neuf sur la société qui l’entoure, cette manière qu’il a, dans L’École des femmes, de secouer les idées reçues et de faire passer un grand souffle de jeunesse n’est pas pour déplaire à un monarque jeune, préoccupé d’amour et de plaisir. Les débuts du règne sont, en effet, marqués par une liberté de ton et de mœurs dont la « nouvelle cour » donne l’exemple, face aux tenants de la « vieille cour », partisans d’un rigorisme mondain et moral, qui se regroupent autour de la reine mère.
(J. Serroy, « Préface », in L’École des femmes, Molière, éd. Gallimard, 2000)
Cette philosophie libérale dont Rabelais fut l’un des plus illustres ambassadeurs (fay ce que vouldras), si caractéristique de l’esprit français, détonne avec la rigueur morale d’un Bossuet qui, l’année même de L’École des femmes, prêche le carême au Louvre devant la cour réunie. L’Aigle de Meaux, dans un pamphlet célèbre (Maximes et réflexions sur la comédie), s’en prendra vertement au théâtre. Le disciple de saint Augustin, loin de réduire sa critique à une indignation de bigot, voit dans la comédie une source de vanité : Molière, en un mot, promeut la liberté dans les penchants naturels ; ce faisant, il abîme les traditions ; mais, dans la pensée d’un Bossuet, le respect des traditions permet de prévenir la maladie des sens (Quiconque s’attache au sensible, etc.) ; ainsi, Molière, en se moquant des cadres dans lesquels on veut faire entrer les individus de force, en ridiculisant la morale, non seulement favorise l’esprit de révolte (celui de l’individu contre le précepte, qui met l’obéissance en doute), mais nourrit la concupiscence. Critique moraliste qui sera aussi celle de Rousseau dans sa Lettre à d’Alembert : Molière, par-delà la bouffonnerie, ridiculise la vertu et rend sympathiques la ruse, le mensonge et l’insolence.
Son plus grand soin est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule, et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt ; ses honnêtes gens ne sont que des gens qui parlent, ses vicieux sont des gens qui agissent et que les plus brillants succès favorisent le plus souvent ; enfin l’honneur des applaudissements, rarement pour le plus estimable, est presque toujours pour le plus adroit.
(J.-J. Rousseau, Lettre à d’Alembert)
Le génie de Molière réside en cela qu’il touche à une question éternelle, hautement philosophique : dans quelle mesure la liberté individuelle doit-elle primer sur le respect des normes établies ? « Aimez, aimez, répondra le libertin reprenant le vers de La Fontaine ; tout le reste n’est rien » ; et le moraliste : « Voilà par où commence l’esprit de révolte. On raisonne sur le précepte, et l’obéissance est mise en doute » (Bossuet). Molière, ce génie de notre langue, ce représentant si pur de notre conscience collective, descend de Rabelais : il était l’ami de La Fontaine.