J’ai écrit il y a quelques mois un article sur La Bataille, de P. Rambaud, pour dire tout le mal que je pensais de cet ouvrage (au point de vue du style, j’entends). Pour qu’on ne m’accuse pas de critiquer sans rien faire (ou, si vous préférez, de rester à l’arrière pendant que les autres se battent au front), je publie ici ma propre version de la bataille d’Essling, issue d’un ouvrage plus vaste sur Napoléon qui paraîtra prochainement. L’action, évidemment, est nettement plus resserrée que dans l’ouvrage de Rambaud : ma bataille ne forme pas l’unique objet de tout un roman ; elle n’en est qu’une parmi cent autres. Le lecteur curieux pourra malgré tout comparer les styles et se faire son propre avis (je rappelle, à ce propos, qu’il est toujours possible d’imprimer mes articles en cliquant sur le bouton « imprimer » en bas à droite).
Le 8 mai, l’Empereur dormait à Schönbrunn.
Avec Masséna, il avait repoussé les Autrichiens à Ebersberg puis contraint Hiller ainsi que l’archiduc Louis, qui défendaient Vienne, à passer la rive gauche, abandonnant la ville. Quant à l’archiduc Charles, il était positionné sur les hauteurs de Wagram : seul le Danube le séparait du gros des forces de Napoléon.
Toute la difficulté, à présent, consistait à faire franchir le fleuve, large de mille mètres et dont chaque bras, grossi par la fonte des neiges, menaçait de déborder, à cent cinquante mille hommes et mille canons, cela sous les yeux de l’ennemi. Les haquets de transport, justement, arrivaient avec les nacelles ; il manquait les ancres, en revanche, égarées en route. Après un premier échec devant l’île de Schwartze-Laken, il fut décidé qu’on passerait par l’île Lobau grâce à des ponts de bateaux maintenus par des poids lourds (des caisses remplies de boulets, surtout), munis de cordes et précipités dans le lit du fleuve.
La responsabilité des ponts de bateau revenait habituellement à l’artillerie ; le général Pernéty supervisa donc la construction du pont sur le grand bras : il s’agissait d’une file de quatre-vingts grandes barques et dix forts radeaux — alignés sur huit cents mètres.
Une brigade de la division Molitor passa la première. Le 17 mai, l’armée occupait l’île. Des batteries de canons à mitraille, disposées sur la rive en face de l’autre bord, vitupéraient à s’en érailler la gueule cependant que le deuxième pont était monté à la hâte ; et les divisions d’infanterie de Masséna, que commandaient Legrand, Boudet, Carra-Saint-Cyr et Molitor, s’ébranlant, débarquaient finalement sur la rive gauche, bientôt suivies du reste de l’armée (les cavaleries d’Espagne, de Lasalle et de Marulaz).
Tout de suite à l’est se trouvaient les villages d’Essling, d’Aspern, puis la plaine du Marchfeld, et, plus loin, le village de Wagram. Le duc de Montebello, accompagné de Masséna, immédiatement après avoir débarqué, investit les villages, Boudet dans Essling, la division Legrand en réserve, au sud-est d’Aspern. Lasalle, d’Espagne et Marulaz assuraient la liaison.
Les Autrichiens attaquèrent les premiers. Hiller, Bellegarde, Hohenzollern, Lichtenstein descendaient les hauteurs depuis Wagram : c’étaient cinq colonnes, quatre-vingt-dix mille hommes, trois cents canons.
Un bataillon, expédié par Molitor, traversait le champ en direction d’Aspern ; les soldats couraient penchés en avant au milieu des blés, les voltigeurs à gauche, les chasseurs au centre. Un soldat avec une lunette, en haut du clocher, les voyait s’approcher. Il regarda vers le nord ; des masses remuaient par-delà les épis mûrs ; et les mélodies des piccolos, déroulés dans le vrombissement des tambours, faisaient dans l’air des fumerolles musicales.
« Les Autrichiens ! »
Nordmann, qui conduisait l’avant-garde de Hiller, débouchait sur Aspern. Les Français ne s’attendaient pas à de telles quantités d’ennemis ; ils avaient négligé de créneler les maisons et de couvrir les approches : une grosse avoinée de mitraille grésilla sur les murs en pierre ; des grêles de verre brisé, qui chutaient dans les rues, pépiaient sur les pavés. Des boulets d’artillerie heurtaient les barricades à pleine charge : elles sautèrent ; une déferlante d’ennemis envahit la place. Les Français ne pouvaient pas tenir le nombre ; abandonnant les maisons, ils se replièrent en arrière du champ ; les Autrichiens, qui les talonnaient, les tiraient comme du gibier de garenne. Molitor, furieux, sautait à pieds joints sur son chapeau.
Il appela une brigade en renfort.
Les régiments se réunissaient dans un hourvari de trompettes, d’éclats, de jurons, de gueulantes et de galopades. La brigade était en ordre de marche : elle bondit. Les trains d’artillerie descendaient encore la légère déclivité du terrain lorsque les Français refluèrent à l’intérieur du village. Une salve de toute la ligne coucha des rangs entiers d’Autrichiens ; le reste recula hors d’Aspern. Hiller cependant, pareil à Molitor, assemblait ses régiments, revenait à l’assaut. Une lutte acharnée s’engagea. Des morceaux humains valdinguaient dans la poussière des cartouches ; la grande détonation d’un canon, tout à coup, passait par-dessus les cris étouffés des hommes, démolissait un toit. Le sang coulait par filets jusqu’à la place de l’église où il s’accumulait en une espèce de boue épaisse. Les cadavres brûlaient comme des torches.
Bellegarde rejoignit le général Hiller ; les Autrichiens poussaient en avant ; les maisons étaient reprises une à une, investies, débarrassées, saccagées. Molitor, à quatre heures de l’après-midi, avait perdu la moitié du village ; heureusement, la cavalerie de Marulaz accourait pour le soutenir.
Le général, en sueur, l’écume aux lèvres, tous les brandebourgs de son dolman tranchés par les coups de sabre, une épaulette pendante, les pistolets fumants, magnifique, opposait aux charges ennemies sa force de titan. Mais les Autrichiens s’acharnaient, et d’ailleurs les chevaux, tellement fatigués qu’ils piétinaient les corps, peinaient dans les rues encombrées des charniers.
D’âcres effluves parvenaient jusqu’à Vienne ; le village, aperçu depuis Lobau, paraissait déborder d’une espèce de brume ; les soldats sur la berge, les mains serrées sur les fusils, imaginaient qu’il devait se livrer là-bas des combats terribles.
Les premières lignes d’Hohenzollern débouchaient de Breitenlee. Les chevaux qui traînaient les trains d’artillerie allaient au trot, renversant les caissons, cognant les fûts des pièces démontées. On débâchait les batteries des trois colonnes : au commandement, elles déflagrèrent. La plaine autour d’Aspern, creusée d’impacts, s’enflammait par endroits ; le village n’existait plus. Les cavaliers de Marulaz, toujours repoussés, enchaînaient les charges inutiles. Lasalle, envoyé pour le soutenir, pris en flanc par la cavalerie de réserve, était contraint de se battre lui aussi. En même temps, la droite autrichienne, contournant le village, s’approchait du Gemeinde-Au que le 16e défendait héroïquement.
Les clochers de Vienne sonnaient six heures : d’autres Autrichiens couraient au pas de charge en direction d’Aspern ; les canons allumaient des incendies ; l’archiduc préparait la grande attaque. Mais Legrand rejoignait Molitor et Bellegarde, chassé d’Aspern, éprouvait de nombreuses pertes.
Jusqu’à la nuit, les bataillons de l’archiduc s’entêtèrent contre le village. Hiller, Bellegarde l’assaillaient à l’ouest, Hohenzollern à l’est ; et les soldats, de tuerie en tuerie, occupaient le cimetière, l’église, toute la partie sud. Carra-Saint-Cyr, fraîchement débarqué, remplaçait Legrand : alors, la lutte reprenait, plus terrible. Le 26e léger, le 18e de ligne accouraient à leur tour ; la fusillade s’intensifiait ; lorsqu’on tira le dernier coup, le cimetière, ainsi que l’église, appartenaient toujours aux Autrichiens.
À gauche, l’ennemi renonçait à déborder les Français par le Gemeinde-Au. À droite, les obusiers bombardaient Essling. Deux colonnes fondaient sur le village mais les Français, solidement retranchés, provoquaient des dégâts extraordinaires et les renvoyaient.
Lannes, au centre, pestait contre Bessières ; il le détestait parce qu’il était l’ami de Murat, et qu’il lui avait fait perdre la main de Caroline au profit du général de cavalerie. Puis, le duc de Montebello ayant dépassé de trois cent mille francs le crédit alloué pour l’équipement des soldats de la garde consulaire, le duc d’Istrie l’avait dénoncé, et le premier eût été ruiné sans l’intervention généreuse du duc de Castiglione (Augereau).
« Allez dire à Bessières, cria Lannes à Marbot, que je lui ordonne de charger à fond ! »
Cela voulait dire l’épée dans le corps ; et aussi que jusqu’alors, la cavalerie de Bessières n’avait que tâtonné.
Bessières, fou de colère, eût giflé Marbot, si le hussard n’avait tourné les talons à temps ; cependant l’Empereur le plaçait directement sous le commandement du duc de Montebello ; il obéit.
Lasalle, suivi d’Espagne, courut à la noce contre la cavalerie autrichienne ; un tumulte de mort agitait toute la ligne. Les rouleaux de cuirassiers se peignaient les uns les autres. D’Espagne menait la 3e division ; un boulet le frappa en pleine poitrine ; sa cuirasse, pliée, lui défonçait le thorax ; blême et les bras ballants, il se laissa emporter sur son cheval, évanoui, presque mort.
L’arrivée de Lasalle fit l’effet d’une tempête : les fantassins renversés roulaient sous les sabots, avec les tripes et le sang. L’infanterie d’Hohenzollern commençait de se débander ; elle se fût dispersée sans l’intervention de la cavalerie autrichienne. Mais Nansouty réunit trois régiments de cuirassiers ; et, formant trois colonnes, il les lâcha contre cette cavalerie.
Un boulet heurta d’Albuquerque au bas des reins ; le marquis bascula par-dessus la tête de son cheval et atterrit aux pieds du maréchal Lannes — tout désarticulé.
« La belle mort ! s’esclaffait le duc. C’est la fin du roman de ce pauvre garçon ! »
Un autre boulet de canon s’engouffra entre la selle et le dos du cheval de La Bourdonnaye ; les fers de l’arçon étaient rentrés dans les cuisses de l’officier, qui hurlait. Un aide de camp du général Boudet se précipita pour aider le maréchal à s’éloigner : un troisième boulet lui enleva la tête. Le reste détala.
De part et d’autre, les troupes, harassées, combattaient mollement ; la pénombre augmentait ; la bataille s’interrompit.
Des rougeoiements, au fond des ténèbres, sur les lignes de crête de la campagne noire, indiquaient les villages incendiés ; les échos monstrueux des poutres craquant résonnaient à tout instant ; les charpentes s’effondraient dans les ronflements du feu.
Lannes, au front de bandière du camp d’Aspern, s’engueulait avec Bessières. Il lui rappelait les états de service de Marbot, blessé en Espagne, monté le premier à Ratisbonne :
« Tandis qu’il est de prétendus militaires qui de leur vie n’ont reçu aucune égratignure, et n’ont fait leur avancement qu’en dénonçant leurs camarades !
— Monsieur, répondit Bessières, ulcéré, votre aide de camp est venu me dire que vous m’ordonniez de charger à fond : c’est inconvenant !
— C’est moi, Monsieur, qui lui ai dicté ceci ! L’Empereur ne vous a-t-il pas dit que vous étiez sous mes ordres ? »
Le duc d’Istrie, mal à l’aise, répondait qu’en effet, l’Empereur l’avait prévenu qu’il lui faudrait obtempérer. L’autre ne se contenait plus :
« Dans l’état militaire, Monsieur, on n’obtempère pas, on obéit ! Si l’Empereur avait la pensée de me placer sous votre commandement, je lui offrirais ma démission ; mais, tant que vous serez sous le mien, je vous donnerai des ordres et vous obéirez ! sinon, je vous retirerai la direction des troupes ! Quant à charger à fond, je vous l’ai prescrit parce que vous ne le faisiez pas, et que, depuis ce matin, vous paradiez devant l’ennemi sans l’aborder franchement !
— Monsieur, c’est un outrage, et vous m’en rendrez raison ! »
Bessières, fils de chirurgien, camarade de Murat depuis le collège, n’était guère fin ; Lannes mettait la main à l’épée ; autour, des soldats s’attroupaient. Le vieux Masséna les sépara :
« Je ne souffrirai pas que vous donniez à mes troupes, dans mon camp, et devant l’ennemi, le spectacle scandaleux de deux maréchaux qui se battent en duel ! »
L’Empereur, au dîner, reçut fort mal le maréchal Bessières. Il appela Davout pendant la nuit et donna l’ordre à Bernadotte de marcher sur Vienne immédiatement ; les Autrichiens, afin de rompre les ponts, précipitaient dans le fleuve des troncs, des débris, un moulin entier. Ils tenaient pourtant : trente-quatre mille Français réussirent encore à franchir le Danube. Il s’agissait des trois divisions des grenadiers d’Oudinot (Davout, Claparède et Tharreau), de la division Saint-Hilaire et des cuirassiers de Nansouty. La Garde suivait derrière.
Les Autrichiens, retranchés dans Aspern, craignaient une attaque et restaient sur leur garde ; à trois heures, la division Legrand, positionnée en colonnes, s’élança simultanément contre l’église et le cimetière.
La pénombre augmentait la terreur des plus timorés — et la fureur des autres. Un tir dans le clocher branla la tige : elle vibrait du glas de la mort. Le parvis disparaissait sous les cadavres. Les troupes de Legrand, violemment contre-attaquées par Bellegarde, puis par Hiller, reculaient dans l’impressionnant barouf des fusillades. Alors, le 24e léger, le 4e et le 46e de ligne, — les régiments de Carra-Saint-Cyr —, brusquant l’action, rallièrent leurs camarades par un large mouvement en avant ; et, faisant plier en retour les Autrichiens, ils enlevèrent l’église, le cimetière et six canons. Jusqu’à sept heures, on se disputa les alentours du sanctuaire : Hiller réoccupait le cimetière ; le 4e le reprenait ; les Autrichiens repoussaient les Français ; le 46e le reprenait encore puis devait reculer, de nouveau, les talons dans le sang. Mais, grâce aux Hessois, on demeurait maîtres du village, à l’ouest.
Au Gemeinde-Au, la division Molitor, abritée derrière un épaulement de terre et des abattis, empêchait les blancs d’avancer. À droite, Dedowich, Rosenberg et Klenau attaquaient Essling en même temps par différents points ; mais la division Boudet défendait la position vigoureusement.
Les troupes de Klenau progressaient malgré tout. L’Empereur, par précaution, donna consigne à la division Demont de former échelon en arrière et à droite, afin de s’opposer à un contournement des Autrichiens par le sud. Les cuirassiers d’Espagne et de Lasalle reprirent du service : quatre fois consécutives, ils piquèrent des deux contre les régiments de Rosenberg.
À la fin, les Français tenaient toujours Essling.
Les ailes étant solidement défendues, Lannes, avec Saint-Hilaire, Tharreau et Claparède, se porta en avant contre le centre autrichien. Les grenadiers d’Oudinot, marchant sur Breitenlee, heurtaient les troupes du corps de Hohenzollern ; les trois divisions les suivaient, en échelons.
On avançait irrégulièrement, par haltes et départs successifs. Des fantassins saignaient et ne s’en rendaient pas compte. Derrière un arrondi du terrain, une fumée s’élevait, le bruit des détonations s’amplifiait ; et, la crête franchie, le plomb giclait des fusils, on se baroudait sans ordre, à la fourchette, à la crosse. Les fusiliers surtout, au centre, de jeunes recrues, mangeaient la mort, et goulûment. Ils pissaient leurs verres de kirsch dans leurs culottes ; poussés par derrière, entraînés par les grenadiers à droite, ils allaient s’éventrer sur les baïonnettes, la gueule fracassée. Les plumets, verts, jaunes, rouges, les cordons des shakos, les ganses, les coquerelles, les houppettes, les plaques en métal, et les glands, les pompons, les écailles des jugulaires, tout se mêlait, se déchirait, se salissait, finissait par terre, foulé, cogné, martelé. Des airs de fanfare flottaient par-dessus ce ramdam considérable, des ordres de manœuvre qui alternaient avec des refrains triomphaux. Des piquets de dragons, près d’un étang, menaient par la bride les chevaux des cavaliers tués. Les hussards solitaires, portant des messages, galopaient au milieu de cette pagaille, entre les soldats égarés. Des compagnies se mettaient à courir dans un sens ; elles revenaient dans l’autre ; on n’y comprenait rien. Des blessés mutilés, qui braillaient, s’entassaient derrière une charrette de vivandière renversée sur le flanc. Les soldats se prenaient les pieds dans les lanières des bagages, butaient sur les armes éparpillées. Des êtres informes, les membres déjetés, ouverts, terminaient de se vider, telles des baignoires éventrées. Une colonne, brusquement happée par une espèce d’appel d’air, repartait au pas de charge ; on criait des grossièretés : « foutre ! au diable ! merde ! mort aux Autrichiens ! vive l’Empereur ! » ; les officiers des compagnies, le buste contre l’encolure, tempêtaient à se casser la voix ; les troupiers couraient sans trop savoir pourquoi, parce qu’ils voyaient courir leurs camarades ; l’action étourdissait. Mais, après quelques enjambées, une illumination d’étincelles, suivie d’un pétard d’explosions, foudroyait toute une moitié de ligne : alors, on s’arrêtait, on donnait du chien et on se jetait dessus, on se saignait, on s’assassinait.
Les Autrichiens perdaient un bataillon, un drapeau, cinq pièces de canon.
Le duc de Montebello répétait à l’envi que les officiers devaient paraître sur le champ de bataille comme s’ils étaient à la noce ; en grande tenue de colonel, les bottes lustrées, le manteau de fourrure sur le dolman à brandebourgs, tête nue, l’écharpe en travers de la poitrine, il regardait la guerre avec horreur, et murmurait :
« Quel métier ! quel métier ! »
Les Autrichiens s’amassaient près du village de Breitenlee, à mi-côte ; les fronts devenaient gigantesques ; on se disputait chaque mètre du champ de bataille.
Les Français brisaient la première ligne autrichienne, les cuirassiers chargeaient la deuxième ; l’archiduc, en ralliant les fuyards, contenait les grenadiers, et sa cavalerie se ruait contre les cuirassiers. Alors, Lasalle et Marulaz, inassouvis, chargeaient l’infanterie, encore. Cette grosse foule ondulant sur les pentes, à cause des retroussis écarlates, jonquille, aurore ou cramoisis, selon les régiments, semblait une grande vague portant des coraux. Et, avant qu’ils ne surgissent avec leurs lances, les lourds gémissements des cors transperçaient déjà les fantassins d’épouvante. Que la Garde donnât, l’Autriche perdait la bataille !
Mais, soudain, les cavaliers se ralentirent.
Les ponts de l’île Lobau avaient rompu ; Friant, Gudin, la Garde à cheval, six régiments de cuirassiers de la cavalerie Colbert et le reste de la division Nansouty se trouvaient encore sur la rive droite ; surtout, les caissons d’artillerie, les vivres, les munitions allaient manquer, cruellement. Ces troupes étaient chargées de renforcer les ailes ; on ne pouvait s’avancer sans leur appui.
Le maréchal recevait des courriers de plus en plus pressants : il fallait suspendre le mouvement, rétrograder sur Essling et s’y maintenir.
L’archiduc, devant l’indécision des Français, rappelait Bellegarde. En face, on sonnait la retraite : l’ennemi reculait ! Les Autrichiens se vengeaient de leurs humiliations : ils les agressaient, mitraillant les soldats dans le dos, égorgeant les blessés, chassant les compagnies égarées. L’archiduc tapait des mains.
« Die kanonen ! die kanonen ! » beuglait le Teuton.
L’entièreté du corps de Bellegarde dévalait la pente à présent, s’engageant à la poursuite des Français, tirant à vue. Les canonniers poussaient l’artillerie en ahanant ; les officiers criaient : « Schneller ! Schneller ! » ; une longue rangée de plusieurs batteries de canons se trouva bientôt positionnée sur la crête surplombant la retraite des soldats.
« Feuer ! »
Et les bouches vomirent leurs feux.
Saint-Hilaire, debout sur les étriers, au-dessus du massacre, ordonnait le départ des régiments : un boulet lui rentra dans le pied gauche qui éclata ; le général, étouffé par la douleur, bascula en avant sur l’encolure de son cheval ; et la bête, les flancs aspergés de morceaux humains, d’éclats d’os et de gerbes pourpres, l’emmena hors de la bataille, hennissant que c’était pitié. Ses troupes, environnées d’Autrichiens, se dégageaient à la baïonnette et regagnaient les arrières tant bien que mal, mais avec combien de pertes ! Plus loin, la réserve des grenadiers, alignée en joue, exécutait les Français ; les tas de cadavres avoisinaient les restes des chevaux morts ; de vastes souffles de feu, régulièrement, parcouraient la plaine et fauchaient la piétaille. Si Lasalle et Marulaz n’avaient pas continué de multiplier les charges, au petit trot, parce que les chevaux harassés n’en pouvaient plus, l’armée eût été anéantie.
Lannes pleurait de colère. Son instructeur et son ami, Pouzet, baron de Saint-Charles, venait de mourir sur ses bottes. Presque tout son état-major, Labédoyère, Wateville, gémissait sur les civières des carabins. Les trois divisions qu’il commandait gagnaient le fossé entre les deux villages ; mais les Autrichiens, pris de fièvre, s’acharnaient à l’extermination, et la canonnade se prolongeait.
« Jusqu’à quand cela va-t-il continuer ? »
Il ne voulait plus voir Pouzet qu’on emportait dans un manteau ; il se détourna et monta sur son cheval. Un boulet craché par une pièce de huit, de l’autre côté du fossé, lui fracassa la rotule de la jambe gauche ; il perdit connaissance et s’écroula par terre ; la jambe droite aussi avait été touchée : des flux de sang dévalaient du jarret — ouvert en deux.
Cependant Molitor tenait la ligne contre Hiller entre Aspern et le Danube ; Legrand reprenait le village, un immense brasier ; mais, débordé, il l’évacuait progressivement.
Séruzier ordonna la formation de l’artillerie en triangles et garnit les intervalles avec de l’infanterie. L’ensemble reculait, pas à pas, en dégorgeant le feu.
Mouton, de son côté, avec les fusiliers de la jeune Garde, défendait Essling du mieux qu’il pouvait. Les fantassins, regroupés sur une place au milieu du village, derrière des sacs, des caisses de vivres, des bourriches, et tout un empilement de tables renversées, de planches, de madriers, de matelas de crin, de tonneaux, de timons, de roues, de ridelles, de volets, de tabourets, de briques et de moellons, tiraient sans cesse. Des bouteilles éclataient ; la farine, les grains s’écoulaient des toiles éventrées ; il neigeait des épluchures. Un arbre en feu brûlait.
Les Autrichiens apparaissaient, mouraient, d’autres surgissaient, mouraient également. Le village était perdu, puis repris, et reperdu. Des pyramides de cadavres montaient en tumulus, s’éboulaient parfois à l’intérieur des boutiques — par les devantures éclatées. On se retranchait derrière. Pendant ce temps-là, les obus pleuvaient ; et les projectiles dont la course rayait l’envergure du ciel atterrissaient dans des explosions, arrachant les têtes, emportant les clochers, détruisant les parapets.
La division Boudet ne mettrait pas longtemps avant de plier ; les soldats, retirés au grenier comme dans une citadelle, ne se défendaient plus que pour l’honneur. Les boulets enlevaient des files de trois hommes à la fois ; les bonnets à poils des grenadiers sautaient à vingt pieds de haut.
L’Empereur redoutait la fracture des lignes de front si le reste des troupes retraitait vers Lobau ; la main sur l’estomac, l’œil dans la lorgnette, il grimaçait, plein de l’angoisse d’une possible défaite.
Il sauta en selle et galopa plus près du champ de bataille.
« Sire ! criait le général Rapp, ne restez pas là ! »
Autour, le feu soufflait. Les chevaux, couverts de boue, s’ébrouaient. Un aide de camp, touché à la poitrine, ne put retenir une exclamation malheureuse avant de mourir. Les balles tapaient les fourniments des grenadiers. La botte gauche de Napoléon béait, et du sang coulait par la déchirure. Rapp, blême de peur, criait aux hommes :
« Bas les armes si l’Empereur ne se retire pas ! »
Napoléon retourna en arrière.
Il se laissait porter par les événements. Les bras ballants, le menton penché contre la poitrine, épuisé, il oscillait sur son cheval ; et il s’endormait sous l’effet d’une fatigue invincible, la tête embrumée de visions — et dans les tempes le bruit de la guerre.
On l’avait conduit par la bride jusqu’à un corps de ferme situé loin des combats ; les murs, en vieille pierre, disparaissaient entièrement sous des débordements de lierre. Un grenadier en faction se tenait raide devant une sorte d’ouverture en cintre. Dans la cour, des soldats dévêtus, des linges de pansement sur la tête, ou bien les jambes étendues, presque évanouis, incapables d’un mouvement, poussaient des râles. Ça puait le laudanum et la colophane. Une marmite sur le feu, qui cuisait des tablettes de bouillon, répandait des vapeurs. Autour, les infirmiers traçaient des lignes, à la craie, sur la chair nue des membres ; et de jeune chirurgiens à moitié nus, les manches retroussées, sciaient les jambes, les bras, les épaules, à la manière de bûcherons, les pieds dans la merde, les mains rouges, tachées, dégoulinantes ; les commis, ahuris, renversaient des seaux de sang qui se répandaient par terre, sur la paille, avec les morceaux ; et, au milieu de cette grande foire au dépècement, entre les amoncellements d’ossements, de troncs, de moignons, on emportait les mutilés, livides, sur des brancards de sangles, vers les hôpitaux de la ville de Vienne.
On manquait de linge et de charpie ; alors, les carabins, après avoir fouillé au tribulcon dans les chairs à vif pour en arracher les balles, remplissaient les plaies avec la grosse étoupe qui sert à bourrer les canons : les malades hurlaient de douleur.
Un officier en uniforme, le tablier sur les épaules, travaillait, penché sur un homme d’une blancheur de spectre dont on reconnaissait seulement les épaulettes et la veste de maréchal. Le blessé tourna la tête en gémissant. Napoléon le reconnut.
Il se précipita.
Lannes, allongé sur son manteau, la jambe droite amputée, délirait. Larrey, derrière, près d’une bassine de fer d’où s’exhalait une odeur nauséabonde, essuyait ses mains à un vieux chiffon tout taché. L’Empereur prit la main du maréchal.
« Sire, murmurait le Roland des soldats, faites la paix, pour la France ! »