Moins ta grandeur a de limites
Plus ton courroux doit en avoir
La Fontaine
C’est pour ses qualités que Fouquet sera haï.
P. Morand
Déplaire au roi, ou avoir tort, c’est la même chose.
Bussy-Rabutin
Dès les premiers mots, le style saute aux yeux : Il y a des êtres émergés de la nuit, dont la poussée vitale est celle d’une fusée serpentine : ainsi Colbert. D’autres s’épanouissent goulûment au soleil du bonheur, étendent joyeusement leurs frondaisons, jusqu’au jour où la tempête les punit de leur téméraire porte-à-faux : tel Fouquet. Moins biographie « positiviste » (ainsi le Rimbaud de Lefrère) que vaste prose poétique sur Nicolas Fouquet, Le Soleil offusqué, de Morand, s’égaye ainsi en phrases dansantes, d’esprit baroque, à la fois guillerettes et volantes, esthétiques et surprenantes. Quel bonheur, et si rare, dans le domaine de la biographie moderne !
Un peu plus de cent cinquante pages seulement (format poche), pour une biographie, cela paraît court ; mais il s’agit moins de rapporter jour après jour les événements de la vie de Fouquet, que de décrire des ambiances, des atmosphères. Celle chaotique et corrompue de Mazarin, premier maître (ès recettes et plaisirs) du jeune Fouquet, dont il n’a su imiter la suavité […], ni cette montée en pente douce de l’inimitable Cardinal, ni cette belle hypocrisie de comédien disant au Roi : « Sire, tout ce que je possède est à vous », ni cette pose à l’indifférence vis-à-vis de l’or, commune à bien des milliardaires. Celle de Louis XIV et du Grand Siècle commençant, cette révolution du pouvoir, la mutation de l’axe français de Paris à Versailles, l’extraordinaire déplacement d’équilibre dont [Fouquet] sera brusquement la victime. Celle de Vaux-le-Vicomte, évidemment, cette magnificence — chez Fouquet, elle est naturelle, ce qui déplaît au roi, toujours apprêté — de Gardes françaises et de mousquetaires, de carrosses armoriés, de valets et de pages, de rubans, canons, aiguillettes, vertugadins, rabats de dentelle cousus au col et cravates de batiste passées dans le sixième bouton du justaucorps, rhingraves et perruques, épaules ornées de galants et dames, en robes jusqu’à terre, fanfreluchées et frisées à quatre mèches gonflées de crêpés. Celle du procès, enfin, où l’équité fut violée impudemment : Toujours Colbert derrière les juges, toujours le roi derrière Colbert, à croire que sous cette haine royale se cachait un sentiment plus fort : la peur ; la peur de voir le royaume encore mal assuré après la Fronde se dissoudre, perdre une Bretagne et une Normandie soulevées par le rebelle Fouquet (Louis XIV le dira à plusieurs reprises).
Mazarin mort, Fouquet lui succédait ; le roi n’en voulait pas. C’est que l’écureuil « prêtait comme particulier et se remboursait comme intendant ». (Ce raccourci de Lavisse est parfait). Alors, le roi, pour mieux condamner Fouquet protégé par sa charge de procureur au Parlement, le convainc de vendre sa charge, et, parce qu’il a besoin de monnaie, de lui offrir encore le million de la vente. « Louis XIV, dit Sainte-Beuve, avait, pour perdre Fouquet, employé un artifice dont nous avons peine à supporter l’idée. » Il lui avait promis le collier de l’Ordre, qui en eût fait l’égal des seigneurs…
Des maladresses du Surintendant avec La Vallière, une fête à Vaux-le-Vicomte éblouissante, des fortifications suspectes en Bretagne, auront perdu le pauvre homme aux yeux du roi, en sus des fraudes ; la haine de Colbert, aussi. Un tel homme pouvait-il ne pas haïr Fouquet ? Sa naissance était humble, celle de Fouquet distinguée ; il était entré aux Finances par la porte de derrière, Fouquet par la cour d’honneur ; il besognait dans les bureaux, Fouquet travaillait chez lui en s’amusant. Comment pardonner à Fouquet sa célébrité, sa fortune, son charme, son labeur agile, son esprit prompt, ses tapisseries, ses poètes et sa bibliothèque dont Colbert ne pourrait même pas se servir, ayant fait de petites études ? Et voilà Fouquet saisi, jugé (il faut lire les lettres de Sévigné : la marquise est la plus belle greffière de ce procès historique), puis condamné. « Merci, mon Dieu ! s’écrie sa mère. Je vous avais toujours demandé son salut ; en voilà le chemin. » Le ministre déchu réclame le roi : il a des secrets (ses Défenses, écrites sur des chemises avec de la suie de cheminée, y feront souvent allusion : peut-être l’identité de l’homme au masque de fer ?) Peine perdue ! Toujours, il vit en Louis XIV un arbitre, alors que le monarque n’était que partie, et partie très prenante. Le roi lui refuse l’audience ; d’Ormesson ne le sauvera que de la pendaison ; il finira ses jours à Pignerol. Si même il fut malhonnête et damnable, conclut Morand, Fouquet, du moins, était généreux et bon, tandis que Mazarin, Colbert, Séguier, la Montespan, bien d’autres héros de ce temps, furent à la fois malhonnêtes et méchants. Mais toujours les méchants triomphent.