Hitler, de Ian Kershaw — 1889-1936 : Hubris


La seule chose qui soit stable, c’est l’émotion : la haine.
A. Hitler

Il voulait parler, non pas écouter. Il voulait être le marteau, non pas l’enclume.
O. Dietrich

Et toujours, la chance lui sourit.
L. Solmitz


L’éloquence distingue Hitler comme le génie militaire caractérisait Bonaparte. L’Autrichien, devenu Allemand sur le tard (en 1932, à quarante-trois ans), excelle dans le discours, démagogique de préférence. Nul raisonnement savant dans ces conférences furieuses débitées d’abord dans les brasseries, au cirque (!), puis au Sportpalast, et au Reichstag : mais des plaidoiries pathétiques, vibrantes, et qui touchent la corde de l’émotion avec un art consommé de la grandiloquence. Hitler a été assurément l’un des plus grands orateurs du monde. Trois notes griffonnées au brouillon, toujours sur les mêmes thèmes, et de tenir la scène pendant deux, trois heures, la sueur au front, les poings crispés et les larmes aux yeux ; la foule, en transe, hurle des serments ; tout un état-major, qui l’accompagne, le soutient, le réhydrate, l’aide à descendre de scène, entre deux discours, comme un boxer sur le ring. Pendant les périodes électorales, il lui arrive de parler quatre à cinq fois par jour, pendant plusieurs semaines. Saint Augustin nous avait prévenus : méfions-nous des orateurs.

À Vienne, après avoir échoué à l’Académie de peinture, Hitler connaît la misère. Désespérantes années de jeunesse et qui fussent demeurées touchantes, s’il n’était devenu là cet antisémite racial et maniaque associant la juiverie pêle-mêle au capitalisme, au marxisme et à la social-démocratie, et le Juif à la fois à l’exploiteur du peuple et à la sous-race comparable à la vermine (rappelons qu’en Allemagne, lorsque Hitler arrive au pouvoir, les Juifs ne représentent que 0,76 % de la population, ne bénéficient d’aucune réglementation de faveur, subissent pour la plupart les crises répétées de l’avant et de l’après-guerre, comme les autres, et ne font montre d’aucune velléité de se séparer du peuple allemand ou autrichien). Après la guerre, la Räterepublik, un gouvernement communiste, instaure le chaos en Bavière et conforte Hitler dans ses obsessions : les Juifs, au service du communisme soviétique, provoquent les révolutions afin de détruire les nations de l’intérieur, comme ils l’ont fait en Russie. Hitler, qui hait les bolcheviques, prône la révolution socialiste, mais nationale. Au Gruko bavarois (une force contre-révolutionnaire), il suit des cours d’art oratoire. Devenu lui-même instructeur, il plaide le nationalisme et l’anti-bolchevisme aux troupes, à Lechfeld. Presque par hasard, écrit I. Kershaw (trad. P.-E. Dauzat), il avait découvert son plus grand talent. Le DAP (parti ouvrier) en fait sa machine à discours : alors que la violence contre-révolutionnaire se banalise, Hitler, escorté par le service d’ordre du parti (la SA créée en 1921), provoque, insulte, en rajoute dans la surenchère. Point là de prévention mesquine contre celui que le nom de France faisait vomir ; mais il l’écrit lui-même : « Peu importe qu’ils se moquent de nous, ou qu’ils nous injurient ; qu’ils nous représentent comme des polichinelles ou des criminels ; l’essentiel, c’est qu’ils parlent de nous […]. » Stratégie du tapage, ordinaire au système démocratique, du reste, où il convient de gueuler fort et flatter l’instinct de la masse. Régime populaire qui promeut la popularité, la démocratie favorise l’émergence des figures : Pour le public munichois, en 1921, le NSDAP, c’était Hitler.

Pur produit de la démocratie, Hitler en révèle tous les vices. Abstraction faite du putsch raté de 1923, le nazisme a conquis le pouvoir par les urnes : et le peuple a plébiscité son Führer, en témoignent les élections postérieures à 1933, ou les résultats du référendum sur le rattachement de la Sarre. La paysannerie, la bourgeoisie, directement touchées par l’essor de la société industrielle, ne pouvaient qu’adhérer aux idées antisémites et anti-bolcheviques : elles constituaient un électorat massif propre à hisser un nazi sur le pavois. Car la démocratie ne repose ni sur l’honneur, ni sur l’intelligence, mais sur la masse : régime purement quantitatif, elle ne favorise que celui qui agrège le plus de voix, c’est-à-dire qui emporte la foule ; régime qui repose sur l’effet de foule, elle en prête le flanc à tous les excès. Hitler a été porté par les publics délirants et les armées d’hommes. Mais il y a autre chose. Un poète espagnol, aimait rappeler Jacques Bainville, donnait cette définition de l’utopie : tout ce qui n’est pas arrivé dans l’histoire romaine ; eh bien, Hitler ne fait qu’illustrer, une fois de plus, le phénomène récurrent du césarisme, qui suit invariablement, dans les régimes de pouvoir au peuple, la décomposition de la société par la guerre des partis et la promotion de l’intérêt privé. Lorsque la haine des opinions contradictoires succède à la recherche du bien commun, le clientélisme à la politique, la collectivité tourne à la haine de tous contre tous (populares contre optimates, royalistes contre jacobins, nazis contre bolcheviques) — l’acceptation d’un haut niveau de violence politique, note Ian Kershaw, est l’une des marques de la culture politique en Allemagne entre les deux guerres : la SA, force paramilitaire du parti nazi, compte quatre cent mille hommes au moment de l’accession de Hitler au pouvoir ! Bientôt, de ce chaos émerge un chef (l’appel au soldat) autoritaire et charismatique, issu de l’armée ou de la force partisane, qui rétablit l’unité et que le peuple idolâtre : car le peuple n’a pas seulement consenti à César, Napoléon ou Hitler, il les a divinisés (César), il les a encensés, il leur a offert, les mains tendues, plus de pouvoir, plus de témoignages de servitude. Le Führer, rappelle Ian Kershaw, gêné de tant de soumission, refusait les demandes répétées des villes d’Allemagne de rebaptiser des places séculaires à son nom !

Communiquant par excellence, Hitler, dans une Allemagne minée par la défaite militaire et la crise économique, joue d’abord sur le charisme de sa personne et de son parti. Il s’adresse à la population d’en bas, multipliant les discours faciles et poignants auquel le dernier de cordée peut adhérer, suffisamment vagues, cependant, pour que les couches plus éduquées puissent se laisser le bénéfice du doute. Pourtant, l’idéologie hitlérienne, largement inspirée de Lueger et Schönerer (le « Heil » du salut, le titre de « Führer » et son allergie à tout semblant de décision démocratique au sein de son mouvement sont autant d’éléments durables légués par Schönerer), presque purement abstraite, regorge de contradictions invincibles. Qu’elle est-elle ? pour les intellectuels fine bouche, une vision du monde fondée sur le rejet des « idées de 1789 », de la raison et du relativisme de la pensée libérale au profit d’une plongée délibérée dans l’irrationalisme, de la quête du sens non pas dans l’individualité, mais dans la « communauté nationale » et du sentiment d’un « réveil national » libérateur ; pour les autres, une vision profondément raciste mêlée de lutte contre le bolchevisme révolutionnaire, teintée de nationalisme pangermaniste typique du darwinisme social. Dans cette conception, le Juif, éternel coupable, représente à la fois la sous-race, le capitaliste international (l’esclavagiste par l’intérêt, concept cher à Feder), et le bolchevique révolutionnaire ; de surcroît, il dérange la grandeur et l’unité d’une Allemagne décadente et morcelée (Ian Kershaw, à propos de la weltanschauung hitlérienne, évoque l’antisémitisme fondé sur une théorie raciale et la création d’un nationalisme unificateur reposant sur la nécessité de combattre la puissance extérieure et intérieure des Juifs). Bêtement complotistes (voir le protocole des sages de Sion), les nazis, qui cultivent l’adoration au chef et un certain romantisme culturel (mélange de Nietzsche et de Wagner), combattent farouchement la république de Weimar, sociale-démocrate, supposée protéger l’avancée du « judéo-bolchevisme ». Ainsi, les Juifs, race inférieure, capitalistes, bolcheviques et protégés par les sociaux-démocrates, cumulent toutes les fautes ! Point de psychologie de comptoir : mais Hitler a passé les plus rudes années de sa jeunesse dans un quartier misérable de Vienne, Brigittenau, où les Juifs, correspondant à 17 % de la population, alimentaient un antisémitisme sauvage (alors pourtant qu’ils subissaient la pauvreté comme les autres). L’auteur de Mein Kampf, ajoutant à ces considérations barbares des notions d’un destin quasiment mystique, propose également d’attaquer la Russie à l’est afin de détruire le judéo-bolchevisme et assurer le Lebensraum (espace vital). Une fois encore, on serait tenté de suspecter de mauvaise foi ce relevé à peine croyable de contradictions criminelles et mégalomaniaques : preuve que Hitler n’ignorait pas l’incohérence de cette weltanschauung, il a déclaré lui-même, à propos du programme de 1920 : « le Nouveau Testament fourmille lui aussi de contradictions : cela n’a pas empêché l’essor du christianisme ». Dont acte.

Mais ne jetons pas la pierre : on comprendra mieux les choix du peuple allemand en s’intéressant de manière plus approfondie au contexte économique, historique et social de l’accession de Hitler au pouvoir. La révolution industrielle, en même temps qu’elle a facilité la production, plutôt que d’enrichir équitablement la population, a fortement bénéficié aux détenteurs des moyens de production, au détriment de la qualité d’emploi et de la rémunération des travailleurs : d’où le marxisme. Le Juif, assimilé au « capitaliste » (avec toute l’ambiguïté que cette notion comporte), de par sa relégation historique aux professions financières, libérales et commerciales, alors qu’il fallait un coupable, a été tenu pour responsable de ce nouveau rapport de classes perçu comme odieux. En même temps, l’essor des nationalismes a contribué à sa mise à l’écart : étranger à l’unification désirée du pays, exploiteur du prolétariat, tout le désignait à la vindicte populaire : il est devenu le « capitaliste international ». Les publications antisémites d’avant la Première Guerre mondiale valent largement les discours ultérieurs d’Adolf Hitler : le dictateur a baigné dans cet antisémitisme racial comparant la juiverie à la peste, et appelant par conséquent à son éradication (à Vienne, au tournant du siècle, des extrémistes réclamaient que l’on punît les relations sexuelles entre Juifs et non-Juifs comme relevant de la sodomie et que l’on plaçât les Juifs sous surveillance autour de Pâques pour empêcher les meurtres rituels d’enfants). Après la guerre (les plus belles années d’Adolf Hitler), le traité de Versailles impose à l’Allemagne d’énormes sanctions financières. Le pays, sous la république de Weimar incapable de gouverner, connaît des crises inimaginables. En 1914, un dollar vaut un peu plus de quatre marks ; en 1923, il en vaut quatre mille deux cent milliards ; le jour du putsch de la brasserie, un simple journal coûte cinq milliards de marks. En 1932, quelques mois avant la nomination de Hitler à la chancellerie, le taux de chômage dépasse les cinquante pour cent de la population active. Pour beaucoup d’épargnants, les économies d’une vie de travail s’évaporent en quelques heures ; et ceux qui ne pensaient jamais la connaître un jour subissent la misère de plein fouet (pour le commun des mortels, les conséquences matérielles de l’hyperinflation étaient dévastatrices, les effets psychologiques incalculables). Alors, à l’homme qui se présente comme le soldat inconnu, évoque la misère comme il l’a connue, lui aussi, et promet de « déchirer page après page ce traité qui contenait dans ses quatre cent quarante-huit articles les plus infâmes violations jamais infligées à des nations et à des êtres humains », mais encore la fin du parlementarisme, l’ordre et la prospérité, le retour au nationalisme par la guerre déclarée contre les fautifs : les Juifs, les bolcheviques et les sociaux-démocrates, le peuple applaudit.

L’héritage de la guerre perdue, écrit Ian Kershaw, créa les conditions grâce auxquelles les chemins de Hitler et de la population allemande commencèrent à se croiser. Et d’ajouter : les événements de 1917 en Russie ne firent qu’attiser les haines, y ajoutant un ingrédient vital qui allait devenir par la suite la clé de voûte de l’agitation antisémite : les Juifs dirigeaient des sociétés secrètes internationales qui avaient pour but de fomenter une révolution mondiale.

Le lecteur curieux lira les détails de la résistible ascension d’Adolf Hitler dans la biographie monumentale de l’historien britannique : la Räterepublik, le Gruko, la nouvelle humiliation de l’occupation de la Ruhr par les Français, l’hyperinflation, le putsch raté de 1923, puis la présidence du NSDAP, la tactique parlementaire (gagner le pouvoir légalement plutôt que violemment), la propagande énorme, les défilés de la SS, les querelles internes (nationalisme ou socialisme, alliance avec la droite bourgeoise conservatrice ou révolution totale), et le krach de 1929, puis l’affaire sordide : Geli Raubal. Le 14 septembre 1930, le NSDAP, avec 107 sièges au Reichstag (plus de 18 % des votes), devient officiellement le deuxième parti national (il semble que les résultats des élections au Reichstag aient contribué à persuader Hitler que la tactique parlementaire, à dessein mise en œuvre dans un esprit pragmatique, promettait des dividendes). On imputerait par erreur les succès de Hitler au grand capital. À l’époque colportée par la gauche, précise Ian Kershaw, l’idée que le mouvement nazi était la créature du grand capital qui avait été son bailleur de fonds, ne résiste pas […] à l’analyse. Les grands industriels, plutôt conservateurs, à quelques exceptions notables comme Thyssen, se méfient du nationalisme völkisch anti-capitaliste, qu’ils jugent barbare et primitif ; et la pétition d’industriels levée par Keppler pour demander à Hindenburg la nomination d’Hitler au poste de chancelier ne recueille, péniblement, qu’une vingtaine de signatures. Au cours du mois de janvier [1933], ce sont non pas les « capitaines d’industrie », mais les gros propriétaires terriens qui, à travers leur lobby du Reichslandbund (Ligue agraire du Reich), allaient apparaître comme les ennemis mortels du cabinet Schleicher et les principaux partisans d’une élévation de Hitler à la chancellerie. De même, l’alliance de la droite conservatrice avec le nazisme ne doit pas faire oublier que cette alliance visait d’abord à contenir l’avancée nazie, dans le cadre d’une stratégie politique classique : dernier à s’opposer publiquement au nazisme, en juin 1934 (discours de Marbourg), Von Papen sera acquitté pour cette raison au procès de Nuremberg. L’élément déterminant du succès rapide et sans appel du parti nazi a surtout été d’offrir aux jeunes chômeurs, nombreux, une structure d’entraide, des formes d’activisme politique et la vision d’une société meilleure. Et, le 30 janvier 1933, Hindenburg, cédant aux pressions, nomme finalement Adolf Hitler chancelier du Reich.

Ce jour historique fut une fin et un commencement. Il sonna le glas d’une république de Weimar que personne ne pleura et fut le point culminant de la crise généralisée de l’État qui avait précipité sa chute. En même temps, la nomination de Hitler à la chancellerie marqua le début du processus qui devait conduire dans les abîmes de la guerre et du génocide, puis consommer la destruction de l’État-nation allemand. Elle inaugura le début de l’abandon étonnamment rapide de tout ce qui pouvait faire obstacle au chemin de l’inhumanité, qui allait aboutir à Auschwitz, Treblinka, Sobibor, Majdanek et aux autres camps de la mort, dont les noms sont synonymes des horreurs du nazisme.

Hitler, au pouvoir, subordonne l’économie de l’Allemagne à la préparation et à la conduite de la lutte future entre les nations, et donne ainsi la priorité à l’armée. Ni vraiment socialiste, ni vraiment capitaliste libéral, il ne touche pas au système de la propriété privée, de l’entreprise individuelle et de la concurrence, mais oriente, par le biais de l’État, l’économie dans la direction qu’il veut : loin de porter atteinte au capitalisme, il en fit un auxiliaire de l’État. Il relance l’industrie automobile, entreprend un vaste plan autoroutier, résorbe le chômage, et, surtout, remet le peuple d’accord. À Brême, à Lubeck, au Schaumburg-Lippe, en Hesse, dans le Bade, au Wurtemberg, en Saxe, en Bavière, il impose un commissaire du Reich sous prétexte de rétablir l’ordre. La purge des universités ne soulève guère de protestations : véritable objet de culte, le Führer se voit adresser des poèmes, des serments, des protestations de fidélité ; on plante des arbres en son honneur. Et Hitler, confiant de plus en plus, se retire de la Société des Nations, signe avec la Pologne un pacte de non-agression, négocie avec la Grande Bretagne un traité naval autorisant le Reich à se doter d’une marine, remilitarise la Rhénanie : la Sarre vote à plus de 98 % sa rentrée dans l’Allemagne.

En l’espace de trois ans, son génie — c’est du moins ce que proclamait la propagande et croyait la majorité de la population — avait organisé la reprise économique, éliminé le fléau du chômage et, fût-ce en donnant l’ordre d’abattre ses propres chefs SA, rétabli l’ordre public. Apparemment, il avait aussi brisé tout seul les fers de Versailles, rendu à l’armée sa fierté et fait de l’Allemagne une fois de plus une force avec laquelle il fallait compter dans les affaires internationales — tout cela en évitant habilement les conflits et en défendant les objectifs pacifiques du Reich.

Hitler eût été un grand homme d’État, même en dépit de l’interdiction des partis et de la concentration totale du pouvoir entre ses mains, après l’incendie du Reichstag et la mort de Hindenburg (« Aujourd’hui, Hitler est toute l’Allemagne » titre un journal, le 4 août 1933), sans les crimes : à la nuit des longs couteaux, il élimine la SA et assassine ses concurrents, avant de légitimer ces meurtres par une loi rétroactive ; par eugénisme, il ordonne la stérilisation obligatoire des handicapés ; symptôme grave d’ensauvagement, le 10 mai 1933, les étudiants, les professeurs, les SS brûlent joyeusement des milliers de livres dans toutes les grandes villes d’Allemagne : Goebbels jouit dans son journal : à ce propos, s’il fallait une preuve du dérèglement mental de ces gens, il suffirait de lire les écrits intimes de ce fou furieux. Alors que les premiers camps de concentration ouvrent leurs portes, que Göring, Himmler, d’autres se déshonorent par des actions répréhensibles à la fois sur le plan légal et sur le plan moral, les lois de Nuremberg, qui confondent la race et la religion, privent les Juifs et plusieurs milliers de non-Juifs de citoyenneté allemande, interdisent les mariages mixtes et les relations sexuelles, interdisent aux Juifs d’employer des femmes allemandes de moins de quarante-cinq ans (!). Les exactions quotidiennes des membres du parti, partout dans l’Allemagne, font froid dans le dos : le chancelier ferme allègrement les yeux sur les tortures et la barbarie commises en son nom. Hitler n’est pas un homme d’État qui a commis des crimes : c’est un criminel qui a été homme d’État.

La weltanschauung hitlérienne (« vision du monde ») explique la radicalisation des violences. Hitler, darwiniste social, pense en termes de races plutôt qu’en termes de classes, et croit à la vertu de la lutte à mort : alors, plutôt que de protéger le faible contre le fort, ce qui distingue la civilisation de l’état de barbarie, il laisse faire et rallie le parti du plus fort : d’où cette sauvagerie du système, perceptible dès 1933. Il faut vous manger les uns les autres comme des araignées dans un pot, dit Vautrin à Rastignac : ainsi pense, juge et gouverne Hitler. Le tempérament personnel de Hitler, précise Ian Kershaw, son style peu bureaucratique, son inclination darwinienne à prendre le parti du plus fort, et la distance que nécessitait son rôle de Führer — tout concourut à créer un phénomène des plus extraordinaires : un État éminemment moderne et avancé, sans la moindre instance centrale de coordination et avec un chef de gouvernement largement désengagé de la machine gouvernementale. Quelque chose du jeune Hitler, cette âme d’artiste dilettante, anti-bourgeoise, chevaleresque au sens féodal, esthète, demeure dans l’action du chancelier. Il monologue jusqu’à pas d’heure, se lève tard, discute architecture, n’administre que de manière ponctuelle, privilégiant l’obéissance spontanée, laissant macérer les tensions dans cette fameuse vision raciste, naturaliste et compétitive du monde. La désintégration, écrit encore I. Kershaw, de la machine gouvernementale et la radicalisation idéologique qui l’accompagna furent la conséquence directe et inexorable du pouvoir personnalisé propre à Hitler. Cet abandon total de l’appareil administratif au profit de sa seule personne considérée comme Idée ressemble à l’anarchie : et en effet, de l’hitlérisme il ne restera rien, pas une loi, pas une institution : mais des ruines et des charniers.

Si vous aimez ces articles ainsi que la littérature classique, découvrez mes ouvrages publiés.