François Rabelais – Icy, beuvant, je delibere

François Rabelais, coll. Versailles
François Rabelais, coll. Versailles

Pour ce que rire est le propre de l’homme.
Gargantua


Tout le monde connaît ces quelques bribes de la vie de Rabelais : qu’il commença moine, étudia les lettres, exerça la médecine, voyagea beaucoup, écrivit Pantagruel et Gargantua, puis le Tiers livre et le Quart livre, avec la protection de François Ier, contre les censeurs habituels : les doctrinaires en tous genres, lesquels n’ont pas tellement changé, d’ailleurs, puisqu’il s’agit toujours des religieux et des sorbonistes. Peu, en revanche, on vraiment lu Rabelais ; encore moins se souviennent que primitivement, le médecin entendait, pendant le traitement imposé à ses malades, les distraire, les amuser, provoquer le rire même au milieu de leurs souffrances, en leur narrant ce qu’il appelle les mythologies pantagruéliques et les chroniques gargantuines (P.L. Jacob). On a pu rapprocher Léon Daudet de François Rabelais, et c’était de rigueur, en effet : le premier, comme le second, croyait à la puissance du moral sur le physique : corpus sanum per mentem sanam. Certes, les récits d’Alcofribas Nasier, abstracteur de quintessence, critiquent et philosophent, et il faut chercher derrière le burlesque le propos véritable : ce sont les moutons de Panurge, les pèlerins en salade, la bouche de Pantagruel ; mais l’on trouve aussi, surtout dans les deux premiers livres, grand nombre de bouffonneries destinées d’abord à l’hilarité du lecteur. Que les monceaux de glose qui s’accumulent sur l’œuvre n’en recouvrent pas la dimension essentiellement comique ! on évitera bien des commentaires spécieux par des gens que Rabelais moque, justement, pour la spéciosité de leurs commentaires. Le jeune Flaubert l’avait bien analysé :

Quand on lit Rabelais et qu’on s’y aventure, on finit par perdre le fil et par avancer dans un dédale dont vous ne savez bientôt ni les issues ni les entrées ; ce sont des arabesques à n’en plus finir, des poussées de rire qui étourdissent, des fusées de folle gaieté qui retombent en gerbes, illuminant et obscurcissant à la fois à la manière des grands feux ; rien de général ne se saisit, on pressent et on prévoit bien quelque chose, mais quant à un sens clair, à une idée nette, c’est ce qu’il n’y faut point chercher.
(Par les champs et par les grèves, G. Flaubert)

Il est vrai qu’à partir du Tiers livre, le ton devient plus sérieux : Rabelais, qui bénéficie de grandes protections (les Guise, le roi, le cardinal du Bellay), s’est aussi attiré l’ire de nombreuses personnalités, notamment parmi les calvinistes, et désormais le héros de son roman n’est plus Pantagruel, mais Panurge (P.L. Jacob) ; il est vrai aussi que Rabelais lui-même, dans le prologue de Gargantua, invite le lecteur à ne pas demourer [s’arrêter] au sens literal, et à sugcer la substantificque mouelle des dits gargantuesques et pantagruéliques ; mais, tout de suite, il prend soin de préciser que son inspiration lui viendra moins du labeur monastique que de l’inspiration de la dive bouteille : Et prendray autant à gloire qu’on le die de moy que plus en vin aye despendu que en huyle que fist Demosthenes quand de luy on disoit que plus en huyle que en vin despendoit.

Philosophie humaniste que le pantagruélisme ; philosophie de la table aussi, de la bouteille, de la bonne compagnie, de la grand chere et de la grande gueule (c’estoit triumphe de les veoir bauffrer), qui confine parfois à l’hérésie (Epistemon, que Panurge ressuscite, commencza à parler, disant qu’il avoit veu les diables, avoit parlé à Lucifer familierement et fait grand chere en enfer et par les Champs Elisées ; et asseuroit davant tous que les diables estoyent bons compaignons). Récits politiques que Pantagruel et Gargantua ; récits de carabins, aussi, extraordinairement vulgaires, d’un comique lourdaud que l’on qualifiera volontiers de corporel (obscénité énorme, écrivait G. Lanson). « Madame, dit Panurge à la haulte dame à qui il fait la cour, saichez que je suis tant amoureux de vous que je n’en peuz ny pisser ni fianter », avant d’équivoquer sur « à Beaumont-le-Vicomte » (à beau con le vit monte), et de lui montrer sa longue braguette : « Tenez, voici maître Jean Chouart qui demande logis ! » Le style, bien éloigné de Racine, tient de Rubens plutôt que de Raphaël : le docteur qui disséquait les cadavres à la faculté de Montpellier ne recule devant aucune des manifestations naturelles du corps humain. Gargantua, dès sa naissance, barytone du cul ; la matière sort aussi facilement du derrière des géants qu’elle entre par la bouche ; que fait Grandgousier tandis que Picrochole assaille La Roche-Clermaud ? il se chauffe les couilles auprès du feu. Les guerres picrocholines, parlons-en : les bergiers de Gargantua, qui gardent les vignes, réclament de la fouace aux fouaciers de Picrochole : « Bergiers de merde », répondent les fouaciers : aussitôt de se foutre sur la gueule. Es quelles remonstrances rien plus ne respondoient, sinon qu’ilz leurs vouloient aprendre à manger de la fouace. L’humour, bien sûr, sert le propos : le casus belli, excessivement futile, dénonce d’une graveleuse manière l’absurdité de la guerre. Voilà cependant les soldats de Picrochole qui envahissent l’abbaye de Seuillé : et, pénétrant dans le clos, ils dévastent les vignes. Les moines ne font que prier pour se défendre, au grand dam de frère Jan des Entommeurs, qui les exhorte à prendre les armes :
« Troubler ainsi le service divin !
– Mais, dist le moyne, le service du vin ? »

J’abrège : on continuerait longtemps la recension de ces couillonnades, ici et là agrémentées de glorieux proverbes qui prêtent à méditer, du type : à cul de foyrad toujours abonde merde, manière bien rabelaisienne de critiquer les escobars. Car les cibles préférées de Rabelais, ce sont les docteurs, les juristes, les sophistes, tous ceux-là qui tiennent des discours à la fois verbeux et pédants pour dire… de la merde. Il se fût déchaîné sur nostre époque ! Ainsi, le Limousin qui contrefaisoit le françoys (i.e. : qui parlait comme un pédant), Pantagruel le prend par le col, le soulève et le secoue, jusqu’à ce qu’il conchie toutes ses chausses. Le chapitre XL de Gargantua, assassin pour les moines, les qualifie de rien de moins que de « mange merde » inutiles ; quant à frère Jan, s’il trouve grâce aux yeux du narrateur, c’est qu’il n’est poinct bigot, il n’est poinct dessiré, il est honneste, joyeulx, deliberé, bon compaignon. Il travaille, il labeure, il defent les opprimez, il conforte les affligez, il subvient és souffreteux, il garde les clous de l’abbaye. Rabelais, on l’aura compris, déteste l’hypocrisie : ce qui lui importe, ce n’est pas d’être moine, docteur ou juge : c’est de pratiquer la charité, de dire des choses savantes (non point des tartufferies), d’être juste. Comme il croit moins au titre qu’à l’attitude, en matière de religion, il croit moins à la lettre qu’à l’esprit, et pour lui Dieu n’est que prétexte au développement d’une philosophie libérale et naturaliste ; du courant qui sera celui de Molière plutôt que celui de Pascal, il voit dans les bonnes choses de la nature de divines invitations à jouir (c’est viande celeste, manger a desjeuner raisins avec fouace fraiche), se méfie des mortifications hasardeuses, et privilégie l’action sur la superstition. En vain, prient les moines de Seuillé : point de miracle ; mais frère Jan escarbouille les cervelles à grands coups de croix, et c’est lui qui sauve l’abbaye. De même, aux pèlerins qui font de Saint-Sébastien le responsable de la peste, Grandgousier fait la leçon : Et dorenavent ne soyez faciles à ces otieux et inutilles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chascun en sa vacation, instruez vos enfans, et vivez comme vous enseigne le bon apostre Sainct Paoul. Ce faisans, vous aurez la garde de Dieu, des anges et des sainctz avecques vous, et n’y aura peste ny mal qui vous porte nuysance. Alors, les pèlerins, édifiés, louent le bon géant de ses sages conseils : O que heureux est le pays qui a pour seigneur un tel homme ! Nous sommes plus edifiez et instruictz en ces propos qu’il nous a tenu qu’en tous les sermons que jamais nous feurent preschez en nostre ville. Ensuite de quoi, Grandgousier vante le règne des philosophes : et sa messe est dite.

Rabelais, en un mot, confond les postures : la théorie l’intéresse assez peu ; et même il s’en moque, dès qu’elle contrecarre les mouvements de la nature. Il s’en prend violemment aux juges (ces avalleurs de frimars font les procés davant eux pendens et infiniz et immortelz) qui débattent à force lois mais en dépit du bons sens, et tirent aux dés la solution des litiges ; Pantagruel, pour trancher entre les arguments de Baisecul et d’Humevesne, qui n’ont aucun sens, dit n’importe quoi, et contente les deux parties (critique magnifique du jargon judiciaire auquel personne ne comprend rien, et qui confine à la logomachie : on imagine les drôleries qu’il eût pu tirer de nos réglementations délirantes !) ; et le Tiers livre n’est rien d’autre, au fond, qu’une immense parodie de la scolastique, où Panurge et ses contradicteurs rivalisent d’arguments, de citations, de contredits, et font appel à des autorités délirantes (la sibylle de Panzoult) afin de justifier, plus ou moins rationnellement… tout et son contraire. Encore une fois, c’est peut-être Frère Jan des Entommeurs qui le seul voit juste, avec sa science pleine de bon sens (car science sans conscience n’est que ruine de l’ame) : à Panurge qui hésite à se marier, il demande, d’une façon quelque peu abrupte : Vouldrois tu bien qu’on te trouvast les couilles pleines au jugement ? puis, d’un pragmatisme douteux venant d’un moine, mais ô combien sensé, il le met en garde contre l’horloge qui tourne : Par ma soif, mon amy, quand les neiges sont és montaignes, je diz la teste et le menton, il n’y a pas grand chaleur par les valées de la braguette.

Parmi les imposteurs que Rabelais déteste surtout, il y a ceux qui réfrènent la liberté individuelle : moins les beaux parleurs que les inquisiteurs. Je le disais tout à l’heure, l’humaniste, qui aime la vie passionnément (sa confiance en la vie, écrit G. Lanson, [s]a joie invincible de vivre), croit aux bienfaits de la nature : brider l’homme, c’est contrecarrer la nature, et donc diminuer ses bienfaits. Mais qu’on laisse croître l’homme : il beuvera, mangera, deviendra grand comme le monde ; et, parce que chez le médecin fameux, les fonctions corporelles répondent aux fonctions spirituelles, à force de grandir il aura soif de sçavoir, et comme il réclame le lait de quatre mille six cents vaches, réclamera tous les livres de la connaissance. Ainsi fut gouverné Gargantua : il puisait aux sources des antiques, il faisait de l’exercice, et, combien que semblast pour le commencement difficile, en la continuation tant doulx fut, legier et delctable que mieulx ressembloit un passe-temps de roy que l’estude d’un escholier. Plus tard, il écrira à son fils, Pantagruel, la lettre célèbre dans laquelle il l’exhortera à l’étude, maintenant [que] toutes disciplines sont restituées, etc. L’homme a soif de vin autant qu’il a soif de connaissances : n’est-ce pas, que les doctrinaires qui lui imposent l’abstinence sont souvent les mêmes qui le censurent dans ses études et le maintiennent dans sa petitesse ?… Philosophie naturaliste et libérale favorable au désir qui sera aussi celle de Molière (lire Morales du grand siècle, de P. Bénichou). Fay ce que vouldras, dit la devise des Thélémites : par-delà tout dogme, que l’homme s’épanouisse librement, et il deviendra géant de corps, de cœur et d’esprit : car sa nature est gigantesquement bonne.

Ce « grand Panta », c’est un peu notre Dionysos : il célèbre le vin ; il préside à la nature morale et végétale ; et, parce qu’il démasque les imposteurs, il dévoile aux hommes la grande comédie du monde.

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