Petite personne que Rivarol : fils aîné d’une famille piémontaise, né en 1753, mort en 1801, sa vie n’offre rien de vraiment remarquable, et sans doute il eût été ignoré de l’histoire s’il n’avait connu la Révolution française. Il apprécie Pascal et connaît ses classiques. Fils obédient de Voltaire (V.-H. Debidour), il manie l’ironie, ne croit pas en Dieu, raille l’hypocrisie des dévots ; cependant la Révolution, l’exil, l’éloignent de son père spirituel, et il juge finalement sa pensée vaine, superficielle, moqueuse, dissolvante, essentiellement propre à détruire, et voilà tout. Alors, il défend l’Église, mais comme Maurras, Chateaubriand ou Barrès, c’est-à-dire en incroyant, à la fois par émotion d’esthète et par conviction politique (V.-H. Debidour).
Petite personne, petits écrits. Le Discours sur l’universalité de la langue française, le Petit dictionnaire des grands hommes de la Révolution, valent à son auteur, au moment qu’ils paraissent, une certaine réputation : ouvrages que plus personne ne lit. Sa traduction de L’Enfer de Dante a moins survécu à ses lettres, articles et discours : encore, ne connaît-on généralement ceux-ci que par morceaux et citations. De cet homme qui professait contre ceux qu’il n’aimait pas des opinions assassines, on a dressé ce lieu-commun d’une simplicité cruelle : il ne serait qu’un moqueur dont l’esprit nuirait au talent, la parole à la plume : un Voltaire, moins le génie. C’était l’opinion de Chateaubriand ; celle du prince de Ligne, aussi, qui regrettait « son abus d’esprit ».
Il voit juste pourtant, — et plus souvent qu’un de Maistre dont la pensée relative à la providence confine à l’agitation mystique. Sur Shakespeare par exemple, le délire du génie, sur Racine, qu’il préfère à Voltaire par la raison que j’aime mieux le jour et les ombres que l’éclat et les taches, sur Rousseau, éloquent et vrai seulement quand il raconte ses sensations, sur Laclos, dont il dit, à propos des Liaisons dangereuses : ouvrage très moral dans le fond. Par les écrivains qu’il dédaigne, on reconnaît encore la sûreté de son goût : Vauxcelles, Raté (sa manière est tellement à lui qu’on nomme ses couplets les Ratés), François de Neufchâteau, André de Murville, l’abbé Barthe, Berardier de Battant, Carrière d’Oisin, Grouvelle, Mérard de Saint-Just, Plouvié, Royou, Saint-Hulet, Longchamps, de Villars, et d’autres ; aucun parmi eux, en effet, n’est passé à la postérité.
Esprit réaliste, qui croit que s’il existait sur la terre une espèce supérieure à l’homme, elle admirerait souvent notre instinct, mais elle se moquerait souvent de notre raison, Rivarol exprime quelquefois l’intelligence du siècle, sans tomber pour autant dans les errements d’un rationalisme exacerbé qui justifie bien des inepties : ainsi, la religion ne sert qu’à faire supporter son malheur au peuple et justifier son oppression, et la morale, qui apprend à l’homme sa véritable dignité, est plus nécessaire que la religion qui le courbe ; les philosophes peuvent être despotes autant que les dévots ; la politique, qui ne peut se séparer du réel, doit s’appuyer sur la morale, et non la faire. Et, dans tout cela, les formules tombent, comme des couperets : un vrai chrétien n’est qu’un marchand qui place à gros intérêt ; ou : en déliant les hommes on les déchaîne ; ou encore : règle générale : toutes les fois qu’on est mieux chez soi que dans la rue, on doit être battu par ceux qui sont mieux dans la rue que chez eux (théorie de la tour d’ivoire). Sa hauteur de vue, ici et là, touche à celle des grands moralistes : on reconnaît en lui du La Rochefoucauld, dont il a connu la trajectoire inverse, relève utilement Victor-Henry Debidour ; des lumières le traversent par éclairs, comme dans cette observation brillante du travail de l’Assemblée nationale, que nos meilleurs historiens (L. Madelin) n’auraient pas désavouée : Il faut que la tête qui représente les pouvoirs législatif et judiciaire, soit calme et lente dans ses décrets, et que le bras, représentant du pouvoir exécutif, ait la promptitude et la force. Mais nous verrons bientôt comment l’Assemblée nationale n’a fait agir que la tête, et a paralysé le corps politique.
Bien sûr, par sa croyance en l’inégalité naturelle (les hommes et les rangs étant inégaux, l’inégalité est le fondement de la politique), par sa justification (certes tardive) de la nécessité de la religion, par sa défense du roi et sa méfiance des assemblées (règle générale : les nations que les rois assemblent ou consultent, commencent par des vœux et finissent par des volontés), il se range du côté des anti-modernes, des contre-révolutionnaires, des ennemis des institutions républicaines. À tort, y verrait-on l’unique raison de son oubli relatif ; ses tours alambiqués, ses aphorismes fumeux, ses propos amusants mais négligeables, ont mieux contribué à le perdre que ses opinions politiques (après tout, Maurras, de Maistre persistent). Rivarol représentait trop bien son siècle, hélas ; quand on est venu au monde sous le règne de Louis XV, et qu’on en est sorti après le coup d’État du 18-Brumaire, on ne badine pas avec la politique : c’est une faute que l’histoire ne pardonne pas.