Alphonse Daudet – Trente ans de Paris

Alphonse Daudet
Alphonse Daudet

Petit livre incomparable que ces Trente ans de Paris, d’Alphonse Daudet, où l’auteur des Lettres de mon moulin, du Petit Chose, de Tartarin de Tarascon raconte son Paris, celui des intellectuels, des écrivains et des artistes de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Est-ce peu dire que l’on méconnaît Daudet ! De sa vie, presque rien ne nous vient à l’esprit spontanément : il lui manque une biographie de référence comme il en existe pour Flaubert (Troyat, Sartre, Winock), Balzac (Zweig, Maurois, des centaines d’autres), ou Rimbaud (Lefrère) ; à peine si le fils, Léon, est resté dans les mémoires, pour des raisons qui sentent le soufre ; et je ne parle pas du petit-fils (Philippe), victime d’un incroyable fait-divers, comme il en fleurissait sous la Troisième République.

De ses œuvres, quelques titres résonnent lointainement, les Contes du lundi, La Chèvre de monsieur Seguin ; c’est oublier de plus grandes, Sapho, Les Rois en exil, d’autres que je n’ai pas lues encore et qui promettent des heures délicieuses (Fromont jeune et Risler aîné, Jack, Le Nabab). Et pourtant ! par le style, par l’observation, Daudet mérite bien sa place parmi les grands romanciers du siècle. Sapho, l’histoire d’un couple, dédiée à ses fils « quand ils auront vingt ans », — cette relation parsemée de séparations, qui, progressivement, va de la femme qui brûle de désir pour l’homme qui la dédaigne, à l’homme qui se prend à aimer la femme qui se désintéresse, — est remplie de belles choses. Heredia lui a fourni deux vers de son invention : « Pour animer le marbre orgueilleux de ton corps, / Ô Sapho, j’ai donné tout le sang de mes veines », mais l’on se demande s’il n’a pas confondu Sapho et Galatée, car il n’est nulle part question d’une quelconque passion créatrice dans ce roman d’un réalisme brutal. Réalisme brutal qui s’exprime admirablement, par exemple, dans cette trahison du sommeil que note l’écrivain lorsque le héros, Jean, regarde dormir Sapho dont il vient d’apprendre le passé corrompu : le silence de mort enveloppant cela, c’était grand, c’était sinistre ; un champ de bataille à la nuit, avec toute l’horreur qui se montre et celle qu’on devine aux vagues mouvements de l’ombre. Alors, naturellement, il vient à l’enfant une grosse envie de pleurer : et là le style, d’une encre mâle, évoque Flaubert. Pauvre femme, à la fois victime et coupable ! car, après que son passé l’a trahie, elle abandonne les premières pudeurs et lâche les caresses perverses, les mots de délire, se livrant dans sa « gloire horrible » ; et Daudet d’en tirer cette réflexion d’une grandeur de moraliste : Les hommes sont tous pareils, enragés de vice et de corruption […]. Les appâter avec ce qu’ils aiment, c’est encore le meilleur moyen de les tenir. Et ce qu’elle savait, ces dépravations du plaisir qu’on lui avait inoculées, Jean les apprenait à son tour pour les passer à d’autres. Ainsi le poison va, se propage, brûlure de corps et d’âme, semblable à ces flambeaux dont parle le poète latin, et qui couraient de main en main par le stade. Je relevais le style, viril : comment ne pas penser à la Vieille maîtresse de Barbey d’Aurevilly dans cette fin qui pourrait sembler paradoxale et qui était pourtant inévitable ? ( je veux parler de la figure vieillie, flétrie, qu’il revoit malgré lui dans le visage aux purs contours) ; non, point de « maléfice » dans cette « vie à deux » : seulement, un amour qui n’est qu’un désir, puis, comme une éclosion, la naissance d’un amour — dans la mort du désir !

Avec les Rois en exil, Daudet, toujours dans cette veine moraliste qui lui va si bien, interroge la vanité du plaisir. Paris l’inspire, lui qui ne décrit jamais que d’après modèle, comme il le répète à l’envi. Déjà, dans Sapho, Divonne s’écriait depuis sa province, tout en montrant le poing vers l’ennemi : « ce Paris !… ce qu’il nous donne et ce qu’il nous renvoie ! » Eh bien, le même cri retentit contre le roi Christian, exilé dans notre capitale et perverti par ses nuits de débauche : Ville sans foi, ville railleuse et maudite, pavés sanglants, toujours levés pour la barricade et l’émeute ! Et quelle rage avaient-ils donc tous, ces pauvres rois tombés, de se réfugier dans cette Sodome ! Mais la débauche, d’abord exaltante parce que nouvelle, s’affadit, si bien qu’il en faut toujours plus pour être contenté ; et, à mesure que le plaisir se banalise, la volonté s’épuise.

Les mots changent ; mais ce qui reste immuable et monotone, ce sont les restaurants fameux où la chose se passe, les salons d’or et de fleurs où les filles haut cotées s’invitent et se reçoivent, c’est l’énervante banalité du plaisir se dégradant jusqu’à l’orgie sans pouvoir se renouveler ; ce qui ne change pas c’est la classique bêtise de cet amas de gandins et de catins, le cliché de leur argot et de leur rires, sans qu’une fantaisie se glisse dans ce monde aussi bourgeois, aussi convenu que l’autre, sous ses apparences de folie ; c’est le désordre réglé, la fantaisie en programme sur l’ennui bâillant et courbaturé.

N’est-ce pas admirable ?… Roman extraordinaire qui vraiment se hisse aux sommets de la littérature : les personnages vivent, les rues sentent, la musique bourdonne. Quand le vieux Leemans, levant son verre, s’exclame : « À la brocante, mes enfants ! », c’est l’obsession de l’argent qui resurgit, le cynisme du grand consumérisme, celui des Saccard et des journalistes des Illusions perdues !

Mais je m’égare ; revenons aux Trente ans de Paris, récit autobiographique où l’auteur entremêle à ses souvenirs d’anciens articles retrouvés sur le tard, qui lui rappellent un peu de son passé : l’arrivée à Paris avec la littérature comme unique but de [s]es rêves, la mansarde, les vers inventés fiévreusement, le soir, la plume déchirant le papier… je voyais l’avenir s’ouvrir tout grand devant moi… Puis, les débuts désastreux avec Augustine Brohant, la première pièce à l’Odéon, le succès qui s’installe, peu à peu. De temps en temps, à l’occasion d’un chapitre, passe une évocation des grandes œuvres : Le Petit Chose, écrit trop jeune ; la bien triste anecdote derrière Jack ; ce que fut vraiment le moulin des Lettres de mon moulin (« c’est encore là mon livre préféré, non pas au point de vue littéraire, mais parce qu’il me rappelle les plus belles heures de ma jeunesse ») ; Tartarin de Tarascon, qui fit si mal à sa chère Provence et lui valut quelques menaces ; Les Rois en exil, évidemment, certainement celui de tous mes livres qui m’a donné le plus de mal à mettre debout, celui que j’ai le plus longtemps porté, gardé dans ma tête, à l’état de titre et d’obscure ébauche, tel qu’il m’apparut un soir d’octobre, sur la place du Carrousel, dans la déchirure tragique faite au ciel parisien par l’écroulement des Tuileries.

Bazar d’anecdotes que ces Trente ans, où le lecteur côtoie Barbey d’Aurevilly (à propos duquel Alphonse Daudet cite, justement, la Vieille maîtresse), Jules Vallès, Gustave Planche, et même Baudelaire (correct et froid, d’un esprit coupant comme l’acier anglais, d’une politesse paradoxale) ; où, de sept heures du soir jusqu’à deux heures du matin, il dîne avec Flaubert, Zola, Goncourt et Tourguenieff (mais, à la fin, Daudet apprend, stupéfait, que le Russe l’éreintait dans ses souvenirs !). Et voilà que sous la plume du romancier renaît le Paris de la Commune et de la Troisième République, tout frémissant de politique, ce qui n’empêche pas, d’ailleurs, Zola de juger avec Drumont la pièce de Paul Delair adaptant pour le théâtre Les Rois en exil, au cours d’une soirée d’anthologie ! Paris d’un autre temps, remuant de figures étonnantes, de natures pleines et entières, qui pour certaines ont marqué l’histoire : Gambetta, heureux de vivre, heureux de parler, loquace Romain greffé sur une souche gauloise, et qui s’étourdissait lui-même du cliquetis de ses discours, faisait trembler les vitres aux éclats de sa tonitruante éloquence, et finissait le plus souvent par de bruyants éclats de rire ; l’extravagant Philoxène Boyer, le despotique Henry Monnier, les comédiens capricieux, autolâtres, mais talentueux ; et les grands journalistes, Hippolyte de Villemessant, Henri Rochefort que le pamphlet révéla, qui traitait l’empereur d’animal, et dont la renommée s’enflait dans la succession des duels.

Ah ! Vraiment, quel voyage, que ce livre qui sent moins la poussière des bibliothèques que les presses du Figaro, la confiture de gingembre et les pavés de la République !

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