Du baroque, d’Eugenio d’Ors – Une définition baroque du baroque

Le Corrège, "Noli me tangere", coll. Musée du Prado
Le Corrège, "Noli me tangere", coll. Musée du Prado

Qu’est-ce que le baroque ?… un mouvement esthétique assigné à des bornes temporelles, pense-t-on généralement ; un éon, affirme Eugenio d’Ors — dans la continuité d’Heinrich Wölfflin —, c’est-à-dire un genre qui régulièrement alterne avec le classique, et qui a ses sous-espèces : le baroque alexandrin, le baroque gothique, le baroque rococo, le baroque romantique, etc. Et pourquoi pas ? dualité simple et observable, par ailleurs naturelle : le baroque et le classique, comme le carnaval et le carême, la nature et la civilisation, le chaos et l’ordre ; le mouvement contre la pesanteur, la passion contre la raison, la pluralité contre l’unité, les formes qui s’envolent — contre celles qui pèsent. On citerait à l’envi ces dualités sur lesquelles est calquée l’opposition du baroque et du classique : la vie contre l’intelligence, la spontanéité contre la discipline, la normalité, l’autoritarisme contre l’abandon et le libertinage. Si le classique est la règle, et le baroque ce qui la brise, alors est baroque le sommeil contre l’état de veille, les troubles de la personnalité contre la conscience, la barbarie contre la société. Saint Augustin a dit que « la raison humaine est une force qui tend à l’unité » ; et nulle part ailleurs qu’en cette phrase, précise E. d’Ors, « le classicisme essentiel du grand théologien et grand philosophe pessimiste ne se révèle-t-il plus clairement et plus synthétiquement ». C’est la parfaite harmonie de Versailles, la concentration racinienne, les parallélismes d’un Poussin. Le baroque a contrario, en tant qu’opposition fondamentale au classique, se retrouvera dans toute œuvre animée d’intentions contradictoires (Noli me tangere), et d’une manière générale dans tout phénomène de rupture de l’ordre et de l’unité (la féodalité anarchique contre l’empire unifié, le dimanche de repos contre les jours de travail, « le chant naturel du rossignol » contre « le jeu savant de la flûte »).

1° Le Baroque est une constante historique qui se retrouve à des époques aussi réciproquement éloignées que l’Alexandrisme de la Contre-Réforme ou celle-ci de la période « Fin de siècle », c’est-à-dire la fin du ⅩⅨè et qu’il s’est manifesté dans les régions les plus diverses, tant en Orient qu’en Occident. 2° Ce phénomène intéresse, non seulement l’art, mais toute la civilisation, et même, par extension, la morphologie de la nature […]. 3° Son caractère est normal […]. 4° Loin de procéder du style classique, le Baroque y est opposé d’une manière plus fondamentale encore que le romantisme qui, lui, n’est en somme qu’un épisode dans le déroulement de la constante baroque.
(Du baroque, E. d’Ors, trad. A. Rouart-Valéry)

Mais le lecteur veut encore des exemples ; cela tombe bien, d’Ors en dispense à foison. À commencer par Churriguera, architecte espagnol (les porches de l’église madrilène Saint-Sébastien et de l’Académie San Fernando, l’Hôtel de Ville à Salamanque), dont le nom a donné l’adjectif « churrigueresque », pour d’aucuns synonyme de mauvais goût — mais pour Eugenio d’Ors, Churriguera « se souvient du chaos primitif comme les œuvres classiques se souviennent du Parthénon antique, — un chant tragique d’abîme et d’océan. » D’ailleurs Milton et l’Apocalypse, en tant qu’arts de réminiscence et de prophétie, constituent les deux colonnes qui marquent l’entrée de la « forêt du baroque ». Plus généralement, doit être considérée comme baroque toute incursion de la nature sauvage dans la civilisation : ainsi de Robinson Crusoé, de Jean-Jacques Rousseau, de Paul et Virginie, de Chateaubriand ou encore de Paul Gauguin. Phèdre, qui boit ses larmes, qui règle « dans la décence les battements que la passion eût désordonnés », est classique ; Hernani qui meurt sur scène, et Doña Sol par-dessus lui, et Ruy Gomez par-dessus eux, sont éminemment baroques. Autant que Bérénice en son palais figure le classicisme, autant René, chez les Natchez, incarne le pur Baroque romantique. Si le miroir est classique, le miroir brisé est baroque ; car est baroque tout ce qui brise le classique. Le Greco, la Contre-Réforme, les Poètes maudits (de Verlaine, dont Rimbaud) : baroque, baroque, baroques ! — et j’ajoute, avec la certitude que l’auteur ne m’eût point contredit, Les Grotesques de Théophile Gautier : Théophile de Viau, Saint-Amant, Paul Scarron. Comme Racine, Fénelon et Bernardin de Saint-Pierre forment une progression qui va du classique au baroque, Descarte, Malebranche et Jean-Jacques Rousseau, ou bien Poussin, le Lorrain et Watteau, passent sensiblement de l’un à l’autre.

À côté de Racine, mettez Fénelon : vous observerez que les éléments baroques, si bien soumis par le premier, tendent à prévaloir chez le second, déjà sentimental, déjà dessinateur troublé, et même timide coloriste, de paysages délicieux. Plus tard, avec Bernardin de Saint-Pierre, les facteurs baroques l’emportent décidément. À cette échelle littéraire, Racine, Fénelon, Bernardin de Saint-Pierre, correspond, dans le domaine de la pensée, l’échelle Descartes, Malebranche, Jean-Jacques Rousseau. Or, par une très précieuse coïncidence, la morphologie de la culture peut compléter ce schéma français en suivant, dans l’histoire de l’art, le passage de Poussin à Claude le Lorrain, et du Lorrain à Watteau.
(Du baroque, E. d’Ors, trad. A. Rouart-Valéry)

Le baroque c’est aussi le dynamisme, la profondeur, le pittoresque dont l’art portugais se veut l’archétype. Mais que reste-t-il au classique, à la fin ?… alors qu’Eugenio d’Ors évoque le « baroquisme relatif » de Poussin, Molière, Racine, Voltaire et Montesquieu, qu’il le voit partout, chez Mozart de par son génie « individuel », chez Proust et Rembrandt, chez Képler, dans certaines thèses mathématiques, et même dans les troubles de la personnalité ! Et nous arrivons là sans même nous en rendre compte à un paradoxe : qu’une œuvre baroque fasse école, elle devient la règle, et la voilà classique ; ainsi de Salammbô, considéré en 2025. Donc, un même élément peut être jugé à la fois baroque et classique, selon l’histoire et les sensibilités. Mais les définitions trop mouvantes, trop larges, finissent par perdre toute valeur, et ne plus désigner que ce que celui qui les utilise veut bien y intégrer ; ne vaudrait-il pas mieux s’en tenir à des catégories plus précises, le baroque stricto sensu (c’est-à-dire, en tant que mouvement du ⅩⅦè siècle), le gothique, le romantisme, le rococo ?… Puis, l’Occident se caractérisant précisément par le renouvellement des formes, contrairement à l’Égypte antique dont l’art n’a guère varié pendant trois mille ans, l’Occident pris dans son entièreté serait donc, selon l’académicien — je veux dire, si l’on adhère sincèrement à sa définition — un perpétuel Baroque en mouvement, reléguant en permanence son propre baroquisme au classicisme… Syllogisme intéressant : lorsque pour faire triompher le classicisme, Boileau fixe des règles, certes inspirées de normes anciennes, mais adaptées à l’évolution de la langue (l’Antiquité ne connaît pas l’alexandrin) et qui brisent un état de fait, est-ce qu’il ne renouvelle pas les formes ? or, une entreprise qui renouvelle les formes, parce qu’elle brise les règles, n’est-elle pas profondément baroque ? ainsi, le classicisme lui-même ne doit-il pas être qualifié de mouvement… baroque ? Pour l’amoureux du genre, c’est commode : toute l’Égypte classique ! tout l’Occident baroque ! — mais voilà qui, sans doute, eût ravi Eugenio d’Ors.

 

Lecture conseillée :

  • Ors, Eugenio (d’), Du baroque, trad. A. Rouart-Valéry, Paris, éd. Gallimard, coll. « Idées », 1983

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