Un conte de deux villes, de Dickens – La Révolution vue par le plus grand des romanciers anglais

Charles Dickens photographié par Jeremiah Gurney, vers 1869
Charles Dickens photographié par Jeremiah Gurney, vers 1869

Je ne recommanderai jamais assez aux passionnés de la Révolution française (« le meilleur et le pire des temps, écrivait Dickens, le siècle de la sagesse et de la folie, l’ère de la foi et de l’incrédulité, la saison de la lumière et des ténèbres, le printemps de l’espérance et l’hiver du désespoir »), amateurs de romans, la lecture de l’œuvre de Robert Margerit : L’Amour et le Temps, Les Autels de la peur, Un vent d’acier — auquel il faut ajouter le quatrième tome comme un addendum, Les Hommes perdus. C’est la re-création la plus exhaustive que je connaisse de cette époque terrible et sublime ; on la vit comme au jour le jour ; c’est avec angoisse que l’on attend les actualités de Paris, au fil des pages ; on la comprend ! — et ce qui nous paraît superficiellement grotesque, atroce, aberrant, se succède logiquement, pareil à un balancier : la Constituante et la Législative, la Convention et la Terreur, l’épuration progressive des monarchistes noirs, des constitutionnels et des Girondins, puis des Dantonistes, enfin des Robespierristes.
Aux mêmes passionnés, je recommanderai également, plus court, Les Dieux ont soif d’Anatole France, orienté sur l’art et la philosophie ; ou encore Quatre-vingt-treize de Victor Hugo, indépassable — mais j’abrège, car cet article ne doit pas évoquer les romans sur la Révolution, mais le grand roman sur la Révolution de Charles Dickens, Un conte de deux villes.

Étonnant Dickens ! Étonnant Anglais, d’abord ; car c’est bien une vision tout anglaise de la Révolution qu’il nous propose, noire sans concessions, largement caricaturale — à voir le film de Ridley Scott sur Napoléon, on se dit que nos voisins d’outre-manche n’ont décidément rien compris à notre histoire du tournant du dix-neuvième. La description du faubourg Saint-Antoine tient franchement du registre comique ; même celle du Tribunal dépasse la réalité en exagération, ce qui n’est pas peu dire ! Le style de l’auteur, à dire le vrai, est bien de l’Angleterre, shakespearien ; au grotesque on mélange le sublime, ce qui en France heurte nos yeux habitués plutôt aux règles du classicisme ; les personnages, comme chez Hugo (mais Dickens n’est-il pas, par certains côtés, le Victor Hugo de l’Angleterre ?) sont des types : il y a le Marquis, Monseigneur et le Fermier général, tous les pauvres s’appellent Jacques, les tricoteuses, terribles, tricotent sans relâche ; la beauté de la phrase est négligée (alors même que ce roman, l’un des derniers de Dickens, se veut aussi l’un des plus sombres et des plus stylisés), le fantastique surgit parfois inopinément (« … Lorsque je m’assieds seule, le soir, à cette fenêtre, il me semble que l’écho m’apporte le bruit des pas de tous les êtres qui viendront tôt ou tard se mêler à notre existence »), les digressions abondent : on est à l’opposé d’un Flaubert obsédé par le mot juste et l’effet de réel, ou, pour rester dans l’île d’Albion, d’un Thackeray au moralisme continental !
Mais en revanche, quelle maîtrise de la narration ! Si nous sommes par le style supérieur aux Anglais, ils nous dominent indéniablement dans l’art de raconter les histoires. Il est resté de nos jours, je crois, quelque chose de cette tradition : la narratologie que nous avons fort bien développé puis trop vite abandonné, n’a cessé de s’épanouir outre-Manche, outre-Atlantique ; et c’est en Angleterre, c’est aux États-Unis que l’on trouve actuellement les meilleures universités pour scénaristes, chose impensable en nos terres de France !…
Dans Un conte de deux villes, le schéma narratif est en quelque sorte inversé ; l’on découvre le véritable élément perturbateur, celui qui commande à la progression du récit depuis la première page, au dernier moment, comme une anagnorisis en forme de twist ; entre-temps, les histoires personnelles se croisent et s’entrecroisent, de Londres à Paris, et rejoignent la grande histoire dans une apothéose admirable. Dickens use là d’un procédé typique des pays anglophones : le lecteur suit tout au long du récit des personnages divers très éloignés les uns des autres et sans lien apparent ; ce n’est qu’à la fin que les connections s’établissent. L’ensemble, servi avec une émotion palpable (c’est rare, en littérature) qui dans l’amour, l’héroïsme et la fureur va crescendo, et raccroché toujours à des thèmes traversants, la vengeance, la gémellité qui rejoint — eût analysé Girard — la violence contagieuse du mimétisme, la mort et la résurrection.

Certes, le style, à maints égards, se montre outrancier ; et pourtant la vision de Dickens retranscrit parfaitement, par ces outrances mêmes, ce que fut l’une des deux révolutions parallèles de 1789 : une orgie de violence populaire. Je dis « l’une des deux révolutions », car il y eut bien deux révolutions en 1789 : la révolution des assemblées, celle de Versailles, de la nuit du 4 août et de la Déclaration ; et la révolution populaire, celle de la Commune de Paris, celle des lanternes et de la guillotine. On l’oublie ! mais dès 1789 la Commune entrait en concurrence avec l’Assemblée ; et après les journées des 5 et 6 octobre, c’est elle, la Commune, qui fut à l’origine de toutes les grandes journées insurrectionnelles : le 10 août 1792, les massacres de Septembre, les 31 mai et 2 juin 1793 (le coup d’état contre les Girondins), le 9 thermidor an II (la chute de Robespierre).
Mais on ne s’étonnera guère de la justesse de Dickens quant à la violence révolutionnaire, sachant que l’écrivain s’est appuyé sur Carlyle, qu’il admirait :

Un conte de deux villes est bien un roman à thèse, et il serait absurde de le nier. La thèse est, pour un Anglais de l’époque, et grand admirateur de Carlyle, simple et paradoxale : la Révolution française est née de l’injustice, du mépris et de la cruauté manifestés par les classes dominantes ; elle a mis en branle une mécanique de violences, d’injustices et d’actes cruels, mais d’où naîtront un pays et une civilisation plus justes.
(« Préface » de J. Gattégno, in Un conte de deux villes, éd. Gallimard 1989)

On croirait lire Carlyle, on croirait lire Young, aussi, cet Anglais qui voyagea en France deux ans seulement avant le 14 juillet, et décrivit l’état déplorable de nos campagnes fertiles, appauvries considérablement par l’emprise des taxes et de l’administration.

C’était un beau paysage avec un blé luisant, mais peu abondant. Quelques parcelles de seigle chétif, de pois et de haricots pitoyables ou de légumes plus communs y remplaçaient le froment. Les hommes et les femmes qui cultivaient cette nature inanimée avaient, comme elle, une tendance marquée à végéter tant bien que mal, à se laisser aller, à dépérir.
[…]
Les raisons d’être de leur pauvreté ne manquaient pas : les impôts pour l’État, la taxe pour l’Église, les impôts pour le seigneur, les taxes locales et générales qu’il fallait payer ici, payer là en se conformant aux ordres impératifs affichés dans le petit village.
(Un conte de deux villes, C. Dickens, trad. J. Métifeu-Béjeau)

Moi qui n’apprécie Dickens que modérément, j’ai lu celui-ci tout d’une traite ; d’abord, évidemment, parce qu’il concerne la Révolution, temps extraordinaire de l’histoire de France ; ensuite, parce que ce roman, l’un des derniers de l’auteur, appartient à sa période la plus sombre, où le style a été le mieux ciselé ; enfin, parce qu’il m’aura donné l’idée de lire les œuvres de Carlyle, trop négligé de nos jours. C’est donc volontiers que je le rajoute à ma petite liste citée en préambule, et sur ces mots, je vous salue.

 

Quelques extraits

J’avais noté au passage quelques extraits du roman digne d’être relevés ; comme je n’ai pas voulu les intégrer au corps de l’article, afin ne pas couper la lecture exagérément, je les retranscris ici les uns à la suite des autres :

Monseigneur avait une noble idée fondamentale relativement aux affaires publiques : c’était de laisser les choses aller à leur guise. Quant aux affaires privées de l’État, l’autre noble idée de Monseigneur, c’était de faire aller les choses à sa guise, c’est-à-dire d’augmenter sa puissance et sa fortune. Non moins noble était l’idée qui concernait ses plaisirs généraux et particuliers, car il considérait que le monde n’avait été créé que pour cela. Sa devise (pour laquelle il avait suffi de changer un pronom dans le texte biblique) était : « La terre et tout ce qu’elle contient m’appartiennent, dit Monseigneur. »

C’était un homme somptueux que ce Fermier général : trente chevaux dans ses écuries, vingt-quatre laquais dans ses antichambres, six femmes au service de son épouse. N’ayant d’autre prétention que de piller et fourrager partout où il pouvait, le Fermier général — quelle que fût l’influence de ses relations matrimoniales sur sa moralité sociale — était à tout prendre le plus substantiel des personnages qui se trouvaient en ce moment dans l’hôtel de Monseigneur.

Ici, c’est par vingtaines que l’on comptait des officiers de l’armée dépourvus de toute science militaire, des officiers de marine sans la moindre idée de qu’était un vaisseau, des fonctionnaires ignorant tout de l’administration, des ecclésiastiques effrontés, mondains et pire encore, aux yeux sensuels, aux propos libertins, aux mœurs dissolues ; tous absolument incapables de remplir leurs fonctions, tous mentant horriblement en prétendant qu’ils les exerçaient, mais, comme de près ou de loin ils appartenaient tous à la caste de Monseigneur, s’imposant dans tous les emplois publics où il y avait quelque chose à gagner. Etc.

« Je mourrai en maintenant l’ordre des choses dans lequel j’ai vécu. » « Ici, il flatte le regard ; mais considéré dans son intégrité, en plein jour, ce n’est qu’un amas croulant de désordre, de mauvaise gestion, d’extorsions, de dettes, d’hypothèques, d’oppression, de faim, de nudité et de souffrance. »

« Si l’on te montrait un tas de poupées et qu’on te les offre pour les dépouiller et les mettre en pièces à ton profit, tu choisirais les plus riches et les plus brillantes, n’est-ce pas ? »

Dans la nuit tombante, on entendit sonner les cloches des églises et rouler au loin les tambours de la cour du Palais. Et les femmes tricotaient, tricotaient toujours. L’ombre les enveloppa. Une autre nuit allait se refermer sur elles aussi sûrement lorsque les cloches qui retentissaient si gaiement dans leurs clochers ajourés de France seraient transformées en canons tonnants et lorsque les tambours militaires résonneraient pour étouffer une voix infortunée, à présent toute-puissante, car elle était encore la voix de la Force et de l’Abondance, de la Vie et de la Liberté. Tant d’ombres se serraient ainsi autour des femmes qui tricotaient, tricotaient, qu’elles-mêmes semblaient se serrer autour d’une structure non édifiée encore, près de laquelle elles tricoteraient, tricoteraient sans relâche en comptant les têtes qui tomberaient.

Mer de sombres eaux menaçantes, vagues destructrices se soulevant sans trêve, dont nul ne peut sonder la profondeur et dont la force reste insoupçonnée ! Mer sans remords de turbulentes formes oscillantes, de voix criant vengeance, de visages tellement durcis à la fournaise de la misère que la pitié ne peut plus y marquer son empreinte !

Monseigneur en proie à ses revers avait beaucoup trop l’habitude, ainsi que l’orthodoxie britannique, de parler de la Révolution française comme si c’était l’unique moisson sous la calotte des cieux qui eût mûri sans avoir été semée ; comme si l’on n’avait rien fait ou rien omis de faire pour aboutir à ce résultat ; comme si les observations de ces millions d’êtres misérables, frappés du mauvais emploi des ressources qui auraient dû faire la prospérité du peuple, n’avaient pas vu depuis bien des années se préparer la catastrophe inévitable et n’avaient pas proclamé sans ambages ce qu’ils voyaient.

L’espèce de fanatisme, d’ivresse qui conduisit indubitablement certaines personnes à braver inutilement la guillotine et à mourir, n’était pas une simple bravade, mais l’effet contagieux de la folie universelle.

« Nous étions tellement volés par l’homme qui se tient là, comme nous le sommes toujours, nous autres chiens de manants, par ces êtres supérieurs — taxés par lui sans pitié, obligés de travailler pour lui sans salaire, de moudre notre blé à son moulin, de nourrir des vingtaines de ses volailles à l’aide de nos misérables récoltes, avec défense sous peine de mort d’en élever une seule pour notre compte, pillés et dépouillés à tel point que si par hasard nous avions un morceau de viande, nous le mangions porte close et volets fermés, de peur que ses gens ne vinssent nous l’ôter de la bouche — nous étions, dis-je, tellement volés et pourchassés et réduits à la misère que mon père nous disait que c’était une chose terrible de mettre un enfant au monde et que nous devions prier avant toutes choses pour que nos femmes soient stériles et que notre misérable race s’éteigne ! »

 

Lecture conseillée

  • Dickens, Charles, Un conte de deux villes, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 1989 (trad. J. Métifeu-Béjeau)

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