Le Cardinal de Retz – « Voilà un dangereux esprit » (1/2)

Portrait de Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz, par Pierre Mignard, huile sur toile, 1652, collection du château royal de Blois, France
Portrait de Jean-François Paul de Gondi, Cardinal de Retz, par Pierre Mignard, huile sur toile, 1652, collection du château royal de Blois, France

Une vie comme celle de Jean-François-Paul de Gondi serait impossible aujourd’hui, tant est profond l’abîme qui sépare l’Ancien Régime de notre modernité.
Ses Mémoires sont proprement dépaysants : ils racontent l’histoire d’un archevêque volontiers duelliste et coureur de jupons, ennemi de la Couronne en même temps que faiseur de papes, combattant acharné de l’absolutisme sauf quand il y trouve un intérêt personnel, tour à tour emprisonné, fuyard, condamné à l’exil et contraint à la démission – et puis subitement chargé par le roi d’une mission de la plus grande importance à Rome –, enfin presque aveugle et pourtant auteur de plus de trois mille pages d’écriture frénétique !
Le cardinal de Retz est mort à soixante-cinq ans : mais on croirait qu’il a vécu cent ans.

1. Enfance

Ce serait mauvaise foi que de dire que rien ne prédestinait cet enfant, né le 20 septembre 1613 au château de Montmirail (en Brie champenoise), à mener la grande vie : au contraire, tout dans cette société de l’hérédité l’engageait à devenir éminent – car il descendait de la branche cadette d’un puissant lignage d’origine florentine.

Je sors d’une maison illustre en France et ancienne en Italie. Le jour de ma naissance, on prit un esturgeon monstrueux dans une petite rivière qui passe sur la terre de Montmirail, en Brie, où ma mère accoucha de moi. Comme je ne m’estime pas assez pour me croire un homme à augure, je ne rapporterais pas cette circonstance, si les libelles qui ont depuis été faits contre moi, et qui en ont parlé comme d’un prétendu présage de l’agitation dont ils ont voulu me faire l’auteur, ne me donnaient lieu de craindre qu’il n’y eût de l’affectation à l’omettre.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

Les Gondi ayant eu l’heur de s’allier les bonnes grâces du pouvoir royal en soutenant corps et âme la Couronne dans l’épreuve des guerres de religion, ils purent toucher bien vite au milieu de la plus haute aristocratie – en dépit de leur origine étrangère. Jean-François-Paul était donc bien entouré quand il vint au monde : son père Philippe-Emmanuel était devenu général des galères, et son oncle Henri Ier dirigeait le diocèse de Paris – il serait fait cardinal en 1622. À vrai dire, la vie du nouveau-né apparaissait déjà toute tracée : puisque ses deux frères devaient être voués pour l’un au généralat des galères, pour l’autre à l’Église, il ne lui restait plus que la carrière militaire – il aurait le choix entre porter le mousquet au service du roi ou entrer comme chevalier dans l’ordre de Malte.
En 1622, un événement tragique devait cependant bouleverser les plans familiaux : le frère du mémorialiste, Henri – celui qui était voué à l’Église –, tombait de cheval et rendait à douze ans son dernier soupir. Le père ne pouvait laisser l’Église, cette mine d’or, lui glisser des mains aussi facilement : aussi décida-t-il de promettre la soutane à Jean-François-Paul. Et c’est ainsi qu’en 1623, le troisième fils de Philippe-Emmanuel recevait contre toute attente la tonsure et la confirmation.
Un an plus tard, Richelieu devenait principal ministre de Louis XIII. Sa politique étrangère ne pouvait arranger le clan Gondi car, pour faire la guerre à l’Espagne des Habsbourg catholiques, celui qui luttait férocement contre les protestants de France n’hésitait pas à s’allier aux États protestants. Le parti dévot ne pouvait que reprocher au ministre ses amitiés douteuses : une haine tenace naquit dès lors entre la Couronne, soumise à l’emprise de Richelieu, et la Réforme catholique dont les Gondi avaient été les fers de lance…
En 1625, « l’abbé de Buzay » – c’est ainsi que l’on appelait Jean-François-Paul depuis sa tonsure – était emmené chez les jésuites à Clermont afin de poursuivre son apprentissage. Il s’y montrait un élève brillant, quoique fort rétif à la discipline :

Dès le collège, l’abbé fit voir son humeur altière : il ne pouvait guère souffrir d’égaux, et avait souvent querelle.
(Historiettes, G. Tallemant des Réaux)

En 1627, le père de « l’abbé de Buzay » entrait à l’Oratoire après avoir renoncé au monde. La même année son fils devenait, à quatorze ans, chanoine de Notre-Dame.

2. Turbulence

En juillet 1631, Jean-François-Paul de Gondi, qui se faisait désormais appeler « abbé de Retz » – le « nom de Buzay approchant un peu trop de buse » –, commençait à la Sorbonne ses études de théologie.
L’abbé de Retz n’était guère enclin aux choses de la religion ; il préférait bien plutôt les duels et les galanteries (Anne de Rohan, Marie de Cossé-Brissac) – la lecture des Historiettes est à ce propos plutôt édifiante.

Je ne crois pas qu’il y eût au monde un meilleur cœur que celui de mon père, et je puis dire que sa trempe était celle de la vertu. Cependant et ces duels et ces galanteries ne l’empêchèrent pas de faire tous ses efforts pour attacher à l’Église l’âme peut-être la moins ecclésiastique qui fût dans l’univers : la prédilection pour son aîné et la vue de l’archevêché de Paris, qui était dans sa maison, produisirent cet effet. Il ne le crut pas, et ne le sentit pas lui-même ; je jurerais même qu’il eût lui-même juré, dans le plus intérieur de son cœur, qu’il n’avait en cela d’autre mouvement que celui qui lui était inspiré par l’appréhension des périls auxquels la profession contraire exposerait mon âme : tant il est vrai qu’il n’y a rien qui soit si sujet à l’illusion que la piété.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

En 1635, le cardinal de Richelieu contraignait Pierre II – le frère de l’abbé de Retz – à se défaire du généralat des galères au profit de son propre neveu, le marquis de Pontcourlay, sans lui offrir « de contrepartie honorable » (M. Pernot). Cet incident malheureux devait cheviller au corps de l’abbé une haine féroce à l’encontre du premier ministre.

La violence que le cardinal de Richelieu fit au père de Gondy pour la charge des galères qu’il lui fit vendre en dépit de lui, avait outré l’abbé : sans cela, sur ma parole, notre homme n’eût pas laissé d’être son ennemi. Il était trop ambitieux ; il se vantait que son père, son frère et lui avaient été les seules personnes de condition qui n’eussent point plié.
(Historiettes, G. Tallemant des Réaux)

L’abbé allait trouver sa revanche en 1638, en étant reçu premier à la licence de théologie au terme d’une compétition serrée avec l’abbé de La Mothe-Houdancourt – parent et protégé de Richelieu.

Quand il fut question de prendre en Sorbonne le bonnet de docteur, il dédia ses thèses à des saints pour n’être point obligé de les dédier aux puissances. Il voulut l’emporter de haute lutte sur l’abbé de la Mothe-Houdancourt […]. On fit intervenir l’autorité du Cardinal ; on proposa assez de choses à l’abbé de Retz ; jamais il ne voulut démordre, et harangua fort fièrement. Il est vrai que la Sorbonne, en considération du cardinal de Gondy [l’oncle de l’abbé de Retz], soutint ses intérêts, et représenta, je pense, au Cardinal, qu’ils ne pouvaient pas abandonner le neveu d’un prélat à qui ils avaient tant d’obligation. Il l’emporta donc sur l’autre, et le Cardinal depuis cela l’appela toujours ce petit audacieux, et il disait qu’il avait une mine patibulaire.
(Historiettes, G. Tallemant des Réaux)

Cependant le cardinal de Richelieu était un grand fauve à qui il était plutôt dangereux de tirer les moustaches. Les parents de l’abbé de Retz, pour ne pas voir leur fils demeurer à portée d’un mortel coup de griffe, jugèrent utile de l’envoyer pour quelques mois visiter l’Italie ; et c’est ainsi qu’entre mars et Noël 1638 l’étudiant turbulent partait à Florence, Venise et Rome en compagnie des trois frères Tallemant.

Je demeurai à Venise jusqu’à la mi-août, et il ne tint pas à moi de m’y faire assassiner. Je m’amusai à vouloir faire galanterie à la signora Vendranina, noble vénitienne, et qui était une des personnes du monde les plus jolies. Le président de Maillé, ambassadeur pour le Roi, qui savait le péril qu’il y a, en ce pays-là, pour ces sortes d’aventures, me commanda d’en sortir. Je fis le tour de la Lombardie, et je me rendis à Rome sur la fin de septembre. M. le maréchal d’Estrées y était ambassadeur. Il me fit des leçons sur la manière dont je devais vivre, qui me persuadèrent ; et quoique je n’eusse aucun dessein d’être d’Église, je me résolus, à tout hasard, d’acquérir de la réputation dans une cour ecclésiastique où l’on me verrait avec la soutane.
J’exécutai fort bien ma résolution. Je ne laissai pas la moindre ombre de débauche ou de galanterie : je fus modeste au dernier point dans mes habits : et cette modestie, qui paraissait dans ma personne, était relevée par une très grande dépense, par de belles livrées, par un équipage fort leste, et par une suite de sept ou huit gentilshommes, dont il y en avait quatre chevaliers de Malte. Je disputai dans les Écoles de sapience, qui ne sont pas à beaucoup près si savantes que celles de Sorbonne ; et la fortune contribua encore à me relever.
Le prince de Schemberg, ambassadeur d’obédience de l’Empire, m’envoya dire, un jour que je jouais au ballon dans les thermes de l’empereur Antonin, de lui quitter la place. Je lui fis répondre qu’il n’y avait rien que je n’eusse rendu à Son Excellence, si elle me l’eût demandé par civilité ; mais puisque c’était un ordre, j’étais obligé de lui dire que je n’en pouvais recevoir d’aucun ambassadeur que de celui du Roi mon maître. Comme il insista, et qu’il m’eut fait dire, pour la seconde fois, par un de ses estafiers, de sortir du jeu, je me mis sur la défensive ; et les Allemands, plus par mépris, à mon sens, du peu de gens que j’avais avec moi, que par autre considération, ne poussèrent pas l’affaire. Ce coup porté par un abbé tout modeste à un ambassadeur qui marchait toujours avec cent mousquetaires à cheval, fit un très grand éclat à Rome, et si grand que Roze, que vous voyez secrétaire du cabinet, et qui était ce jour-là dans le jeu du ballon, dit que feu M. le cardinal Mazarin en eut, dès ce jour, l’imagination saisie, et qu’il lui en a parlé depuis plusieurs fois.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

L’abbé terrible ne revenait nullement refroidi de son tour du pays romain. Tenace dans sa rancœur, il composait aussitôt revenu en France un ouvrage intitulé La Conjuration de Fiesque, une apologie à peine voilée de la conspiration contre les tyrans.

[Le cardinal de Richelieu] ordonna […] à M. de Lingendes […] de me mener chez lui.
Voilà la source de ma première disgrâce ; car au lieu de répondre à ses avances et aux instances que M. le Grand Maître me fit pour m’obliger à lui aller faire ma cour, je ne les payai toutes que de très méchantes excuses. Je fis le malade, j’allai à la campagne ; enfin j’en fis assez pour laisser voir que je ne voulais point m’attacher à M. le cardinal de Richelieu, qui était un très grand homme, mais qui avait au souverain degré le faible de ne point mépriser les petites choses. Il le témoigna en ma personne ; car l’histoire de La Conjuration de Jean-Louis de Fiesque, que j’avais faite à dix-huit ans, ayant échappé, en ce temps-là, des mains de Lozières, à qui je l’avais confiée seulement pour la lire, et ayant été portée à M. le cardinal de Richelieu par Boisrobert, il dit tout haut, en présence du maréchal d’Estrées et de Senneterre : « Voilà un dangereux esprit. »
(Mémoires, Cardinal de Retz)

En 1641 le Père de Gondi, toujours soucieux de l’avenir de sa lignée, proposait au ministre de Louis XIII que son fils devînt un jour le coadjuteur et successeur de son frère l’archevêque. Est-ce parce que le cardinal soupçonnait l’abbé d’avoir participé à la conjuration du comte de Soissons, dénouée la même année par la mort de son auteur, qu’il refusa la requête du Père ? C’est ce que prétend Retz dans ses mémoires : on ne sait si c’est là la raison véritable. Toujours est-il que Jean-François-Paul de Gondi, se voyant débouté de ses prétentions, prenait son mal en patience en sermonnant à l’église des petites carmélites – en présence d’Anne d’Autriche –, tout en courtisant la petite fille naturelle de Henri IV : Mademoiselle de Vendôme.

Mlle de Vendôme n’était pas ce que l’on appelle une grande beauté ; mais elle en avait pourtant beaucoup, et l’on avait approuvé ce que j’avais dit d’elle, et de Mlle de Guise : qu’elles étaient des beautés de qualité ; on n’était point étonné, en les voyant, de les trouver princesses. Mlle de Vendôme avait très peu d’esprit ; mais il est certain qu’au temps dont je vous parle, sa sottise n’était pas encore bien développée. Elle avait un sérieux qui n’était pas de sens, mais de langueur, avec un petit grain de hauteur ; et cette sorte de sérieux cache bien des défauts. Enfin elle était aimable à tout prendre et en tout sens.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

Richelieu rendait son dernier soupir au début du mois de décembre 1642. Aussitôt après sa mort, l’archevêque de Paris – le frère du Père de Gondi – demandait au roi Louis XIII de faire de son neveu – le mémorialiste – son coadjuteur, et recevait un nouveau refus.
En mai de l’année 1643, le roi rendait à son tour l’âme à Dieu. Jamais deux sans trois, dit le proverbe : pour la troisième fois, la famille de Gondi mendiait la place de coadjuteur pour l’abbé de Retz, cette fois-ci à la reine mère Anne d’Autriche. Le miracle s’accomplit : désireuse de rallier les grands à son pouvoir fragilisé par la mort de son époux et la minorité de son fils, la régente accordait enfin à Jean-François-Paul le brevet de coadjuteur de son oncle. En octobre, le pape Urbain VIII confirmait sa nomination et lui conférait en outre le titre d’archevêque de Corinthe in partibus.
C’était une grande victoire pour la famille.

Il me semble que je n’ai été jusques ici que dans le parterre, ou tout au plus dans l’orchestre, à jouer et à badiner avec les violons ; je vais monter sur le théâtre, où vous verrez des scènes, non pas dignes de vous, mais un peu moins indignes de votre attention.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

3. Désobéissance

Le coadjuteur avait l’âme rétive. Que l’on en juge : ni son père ni les jésuites, ni Louis XIII ni même Richelieu ne purent le soumettre à l’obéissance. Un sang trop fier coulait dans les veines de celui qui ne vivait que par l’esprit de contradiction.
À l’été 1643 Retz refusait pourtant, par égard à sa protectrice la régente Anne d’Autriche, de prendre part à la « cabale des Importants » dirigée contre Mazarin – le successeur de Richelieu au poste de premier ministre et déjà nouvel objet de haine du coadjuteur. Cette docilité ne pouvait être que de courte durée : en mai 1645, Retz, redevenu tout à la fois rétif et fougueux, prononçait à l’Assemblée du clergé (une réunion quinquennale des députés des provinces ecclésiastiques traitant de questions religieuses) une allocution sévère contre le roi défunt et son cardinal-ministre. Dans la lutte ayant opposé l’absolutisme centralisateur à l’ensemble de ceux qui souffraient de cette inexorable poussée, et qui devait déboucher sur la Fronde et finir sur le long terme par la victoire de l’autorité régalienne, il embrassait résolument la cause de la noblesse rétive et du Parlement contestataire.

Il y a plus de douze cents ans que la France a des rois ; mais ces rois n’ont pas toujours été absolus au point qu’ils le sont. Leur autorité n’a jamais été réglée, comme celle des rois d’Angleterre et d’Aragon, par des lois écrites. Elle a été seulement tempérée par des coutumes reçues et comme mises en dépôt, au commencement dans les mains des états généraux, et depuis dans celles des parlements. Les enregistrements des traités faits entre les couronnes et les vérifications des édits pour les levées d’argent sont des images presque effacées de ce sage milieu que nos pères avaient trouvé entre la licence des rois et le libertinage des peuples. Ce milieu a été considéré par les bons et sages princes comme un assaisonnement de leur pouvoir, très utile même pour le faire goûter aux sujets ; il a été regardé par les mal habiles et par les mal intentionnés comme un obstacle à leurs dérèglements et à leurs caprices. L’histoire du sire de Joinville nous fait voir clairement que saint Louis l’a connu et estimé ; et les ouvrages d’Oresmieux, évêque de Lisieux, et du fameux Jean Juvénal des Ursins, nous convainquent que Charles V, qui a mérité le titre de Sage, n’a jamais cru que sa puissance fût au-dessus des lois et de son devoir. Louis XI, plus artificieux que prudent, donna, sur ce chef, aussi bien que sur tous les autres, atteinte à la bonne foi. Louis XII l’eût rétablie, si l’ambition du cardinal d’Amboise, maître absolu de son esprit, ne s’y fût opposée. L’avarice insatiable du connétable de Montmorency lui donna bien plus de mouvement à étendre l’autorité de François Ier qu’à la régler. Les vastes et lointains desseins de messieurs de Guise ne leur permirent pas, sous François II, de penser à y donner des bornes.
Sous Charles IX et sous Henri III, la cour fut si fatiguée des troubles, que l’on y prit pour révolte tout ce qui n’était pas soumission. Henri IV, qui ne se défiait pas des lois parce qu’il se fiait en lui-même, marqua combien il les estimait par la considération qu’il eut pour les remontrances très hardies de Miron, prévôt des marchands, touchant les rentes de l’Hôtel de Ville. M. de Rohan disait que Louis XIII n’était jaloux de son autorité qu’à force de ne la pas connaître. Le maréchal d’Ancre et M. de Luynes n’étaient que des ignorants, qui n’étaient pas capables de l’en informer.
Le cardinal de Richelieu leur succéda qui fit, pour ainsi parler, un fonds de toutes ces mauvaises intentions et de toutes ces ignorances des deux derniers siècles, pour s’en servir selon ses intérêts. Il les déguisa en maximes utiles et nécessaires pour établir l’autorité royale ; et la fortune secondant ses desseins par le désarmement du parti protestant en France, par les victoires des Suédois, par la faiblesse de l’Empire, par l’incapacité de l’Espagne, il forma, dans la plus légitime des monarchies, la plus scandaleuse et la plus dangereuse tyrannie qui ait peut-être jamais asservi un État.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

Deux mois plus tard – le 30 juillet 1645 –, au discours de clôture de l’Assemblée du clergé, le coadjuteur réitérait par deux fois ses provocations contre la Couronne en affirmant que les rois devaient être soumis à la volonté divine interprétée par les ecclésiastiques, puis en s’élevant contre la participation du clergé aux dépenses de l’État – ce que depuis cent ans plus personne ne contestait.
Le ver était dans le fruit.
En 1648, les magistrats parisiens des grandes cours souveraines utilisaient tous leurs pouvoirs pour contrer la montée de l’absolutisme. Le 26 août de cette année, la régente Anne d’Autriche, furieuse, mettait aux fers ses deux opposants les plus populaires : le président René Potier de Blancmesnil et le conseiller Pierre Broussel. À la suite de cette arrestation plutôt audacieuse de la part du pouvoir royal, les rues de Paris grondaient si fort que le coadjuteur, afin de ramener le calme, devait se rendre auprès de la régente et de son ministre le cardinal Mazarin pour les supplier de libérer Broussel.

Le chancelier entra dans le cabinet à ce moment. […] Il parla, et il parla selon ce que lui dictait ce qu’il avait vu dans les rues. Mais Senneterre [le lieutenant général], qui entra presque en même temps, effaça en moins d’un rien ces premières idées, en assurant que la chaleur du peuple commençait à se ralentir, que l’on ne prenait point les armes, et qu’avec un peu de patience tout irait bien.
Il n’y a rien de si dangereux que la flatterie dans les conjonctures où celui que l’on flatte peut avoir peur. L’envie qu’il a de ne la pas prendre fait qu’il croit à tout ce qui l’empêche d’y remédier. Ces avis, qui arrivaient de moment à autre, faisaient perdre inutilement ceux dans lesquels on peut dire que le salut de l’État était enfermé. Le vieux Guitaut, homme de peu de sens, mais très affectionné, s’en impatienta plus que les autres, et il dit, d’un ton de voix encore plus rauque qu’à son ordinaire, qu’il ne comprenait pas comme il était possible de s’endormir en l’état où étaient les choses. Il ajouta je ne sais quoi entre ses dents, que je n’entendis pas, mais qui apparemment piqua le Cardinal, qui d’ailleurs ne l’aimait pas, et qui lui répondit : « Eh bien ! Monsieur de Guitaut, quel est votre avis ? — Mon avis est, Monsieur, lui repartit brusquement Guitaut, de rendre ce vieux coquin de Broussel mort ou vif. » Je pris la parole et je lui dis : « Le premier ne serait ni de la piété ni de la prudence de la Reine ; le second pourrait faire cesser le tumulte. » La Reine rougit à ce mot, et elle s’écria : « Je vous entends, Monsieur le Coadjuteur ; vous voudriez que je donnasse la liberté à Broussel : je l’étranglerais plutôt avec ces deux mains. » Et en achevant cette dernière syllabe, elle me les porta presque au visage, en ajoutant : « Et ceux qui… » Le Cardinal, qui ne douta point qu’elle ne m’allât dire tout ce que la rage peut inspirer, s’avança ; il lui parla à l’oreille. Elle se composa, et à un point que, si je ne l’eusse bien connue, elle m’eût paru bien radoucie.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

La régente finissait par renvoyer le coadjuteur de manière fort humiliante (dont on trouvera tous les détails dans les Mémoires), ce qui engageait ce dernier, déjà peu amène à l’égard de la Couronne, à entrer franchement dans le parti de la rébellion.
Cependant la Cour finissait par céder en octobre 1648 face au peuple en colère : le 24 octobre, elle concédait des droits prépondérants au Parlement de Paris et acceptait de libérer les prisonniers.
Retz, manquant cruellement d’obligés et ne se sentant plus si confiant, chercha un temps à récupérer la charge de gouverneur de Paris – il eût ainsi rallié dans ses mains le temporel et le spirituel. Mazarin, point fol, sut heureusement mettre un frein brutal aux dangereuses ambitions du diable d’archevêque : et s’il attira contre lui les foudres redoublées de ce dernier, il put néanmoins se consoler par la satisfaction de l’avoir maintenu dans son impuissance.

Voici le point où je donnai dans le panneau. Le maréchal d’Estrées traitait du gouvernement de Paris avec M. de Montbazon. Le Cardinal l’obligea […] à essayer de me l’inspirer comme une chose qui me concernait fort […]. Si j’eusse eu bien du bon sens, je n’aurais pas seulement écouté une proposition de cette nature, laquelle m’eût jeté, si elle eût réussi, dans la nécessité de me servir de la qualité de gouverneur de Paris contre les intérêts de la cour, ce qui n’eût pas été assurément de la bienséance, ou de préférer les devoirs d’un gouverneur à celui d’un archevêque, ce qui était cruellement et contre mon intérêt et contre ma réputation. Voilà ce que j’eusse prévu si j’eusse eu bien du bon sens […]. Je m’éblouis d’abord à la vue du bâton, qui me parut devoir être d’une figure plus agréable quand il serait croisé avec la crosse ; et le Cardinal, ayant fait son effet, qui était de m’entamer dans le public sur l’intérêt particulier, sur lequel il n’avait pu jusque-là prendre sur moi le moindre avantage, rompit l’affaire par le moyen des difficultés que le maréchal d’Estrées, de concert avec lui, y fit naître.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

Le coadjuteur, fier comme un coq, devait en vouloir à mort au ministre responsable de cette humiliation. Il allait bientôt trouver l’occasion de s’en venger : car la Cour, malgré ses soumissions, n’en avait toujours pas fini avec les barricades et la révolte grondait toujours. En effet, elle ne pouvait accepter la déclaration d’octobre qui freinait brutalement la montée de l’absolutisme royal, en dotant le Parlement de grands pouvoirs. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649, Anne d’Autriche et Mazarin, réagissant enfin, quittaient Paris pour Saint-Germain-en-Laye, d’où ils commandaient au prince de Condé de préparer le siège de la capitale. Ordre était aussitôt adressé aux grands de rejoindre la régente et son ministre. Retz, échauffé par la contestation, refusait d’obéir et s’imaginait déjà commandant la rébellion.

Le Roi sortit de Paris justement à ce moment, et je l’appris, à cinq heures du matin par l’argentier de la Reine, qui me fit éveiller, et qui me donna une lettre écrite de sa main, par laquelle elle me commandait, en des termes fort honnêtes, de me rendre dans le jour à Saint-Germain. L’argentier ajouta de bouche que le Roi venait de monter en carrosse pour y aller, et que toute l’armée était commandée pour s’avancer. Je lui répondis simplement que je ne manquerais pas d’obéir. Vous me faites bien la justice d’être persuadée que je n’en eus pas la pensée.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

Retz qui, d’une part, n’avait pas la légitimité suffisante pour prendre la tête de la Fronde, et qui, d’autre part, répugnait à quérir secours auprès de l’Espagne alors en guerre contre la France, manœuvra pour que le prince de Conti, un prince du sang – le frère de Condé – commandât la rébellion « malgré son âge tendre (à peine vingt ans), sa difformité (il est bossu) et sa nullité intellectuelle » (M. Pernot).
Hélas, tout ne se passa pas comme prévu : Conti, que son frère soupçonnait trop, non seulement fut retenu par la Cour à Saint-Germain où elle avait trouvé refuge, mais quand il parvint à s’en échapper, ne sut montrer suffisamment de génie pour mener la révolte.
Retz, déçu, pouvait trouver du réconfort dans sa position tout de même avantageuse de ténor de la Fronde. Protégé par le puissant duc de Beaufort, il haranguait au Parlement où il s’était fait admettre au nom de son oncle l’archevêque, intriguait sans cesse avec M. de Bouillon et les généraux, faisait rédiger des pamphlets et libelles, et recrutait même à ses propres frais un régiment de chevau-légers.

Je ne m’arrêterait pas à vous rendre compte du détail de ce qui se passa dans le siège de Paris qui commença le 9 de janvier 1649 et qui fut levé le premier avril de la même année, et je me contenterai de vous en dater seulement les journées les plus considérables. Mais, avant que de descendre à ce particulier, je crois qu’il est à propos de faire deux ou trois remarques qui méritent de la réflexion.
La première est […] qu’on peut dire que l’on n’y reçut presque aucune incommodité ; et l’on doit ajouter qu’il ne parut pas que l’on en eût seulement peur, que le 23 de janvier, et le 9 et le 10 de mars, où l’on vit dans les marchés une petite étincelle d’émotion, plutôt causée par la malice et par l’intérêt des boulangers que par le manquement de pain.
La seconde est qu’aussitôt que Paris se fut déclaré, tout le royaume branla. Le parlement d’Aix, qui arrêta le comte d’Alais, gouverneur de Provence, s’unit à celui de Paris. Celui de Rouen, où M. de Longueville était allé dès le 20 de janvier, fit la même chose. Celui de Toulouse fut sur le penchant, et ne fut retenu que par la nouvelle de la conférence de Ruel, dont je vous parlerai dans la suite. Le prince de Harcourt, qui est M. le duc d’Elbœuf d’aujourd’hui, se jeta dans Montreuil, dont il était gouverneur, et prit le parti du Parlement. Reims, Tours et Poitiers prirent les armes en sa faveur. Le duc de La Trémouille fit publiquement des levées pour lui ; le duc de Rais lui offrit son service et Belle-Isle. Le Mans chassa son évêque et toute la maison de Lavardin, qui était attachée à la cour ; et Bordeaux n’attendait pour se déclarer que les lettres que le parlement de Paris avait écrites à toutes les compagnies souveraines, et à toutes les villes du royaume, pour les exhorter à s’unir avec lui contre l’ennemi commun. Ces lettres furent interceptées du côté de Bordeaux.
(Mémoires, Cardinal de Retz)

Nous passons sur les détails du siège : les Mémoires en sont prolixes.
Le siège dura trois mois et s’acheva sur un résultat en demi-teinte, sans vainqueur ni vaincu, quoique l’avantage fût peut-être légèrement en faveur de la Couronne, qui, malgré ses concessions, avait habilement su prendre l’ascendant sur le Parlement.
Le royaume retrouvait une forme de calme que l’on sentait néanmoins destiné à n’être que provisoire : la Fronde était encore loin d’être terminée.
À la paix de Rueil, signée le 11 mars 1649 entre une régence paniquée à l’idée d’une révolution régicide et un peuple de Paris lassé par le siège interminable de la cité de Notre-Dame, le coadjuteur gardait la tête basse tandis que la reine mère et son ministre, Mazarin que Retz ne désirait que voir partir en exil, le foudroyaient du regard.
À la fin de l’année 1649 la Couronne, profitant de ce que quelques-uns des partisans de Retz avaient fait tiré sur le carrosse vide de Condé qui traversait le Pont-Neuf, inculpait Gondi de tentative d’assassinat – ainsi que Beaufort et Broussel.
L’avenir devait alors sembler bien sombre au coadjuteur défait… Saurait-il trouver la force de se relever ?

 

Lecture conseillée :

  • Cardinal de Retz, Mémoires, Paris, éd. Gallimard, coll. « Folio classique », 2003 (édition de Michel Pernot)

Si vous aimez ces articles ainsi que la littérature classique, découvrez mes ouvrages publiés.

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