Scandale chez Grasset : la foire aux hypocrites

C’est écœurant comme les journaux, les artistes, les chroniqueurs en tous genres aboient (presque) unanimement contre une opération qui ne devrait, au fond, soulever aucun commentaire, dans la mesure où elle regarde la politique économique d’une entreprise privée. On fixe des règles (capitalistes et libérales), et on voudrait qu’elles s’appliquent à certains mais pas à d’autres, dans certaines circonstances, mais pas dans d’autres : il fallait réfléchir avant. On proclame les droits de l’homme, on invoque la liberté à tout bout champ : mais il faut croire que la liberté ne devrait être réservée qu’à ceux qui l’exercent dans le sens de la marche ? Antoine Gallimard, Arnaud Lagardère auraient le droit de posséder des maisons d’édition et d’y imprimer leur marque, mais pas Vincent Bolloré ? et pourquoi ?… On n’est plus dans un pays libre, si on interdit tout ce qui nous révolte ; sentence banale que tous ceux qui, pendant des années, ont tenu les rênes de l’empire éditorial, ont eu tendance à oublier ; tout allait bien tant qu’ils possédaient les livres : il n’empêche que Richard Millet était censuré sur pétition, que Zemmour était prié de s’éditer par lui-même, que d’autres allaient s’exiler en Suisse. Et ils n’avaient que ce mot à la bouche : « liberté » ! Bolloré, qui assume ses opinions, publiera donc des écrivains de ses opinions : il n’agira pas autrement que ses prédécesseurs. Tant mieux : il en naîtra une contradiction qui manquait, décidément.

Au nom de quoi le propriétaire (du capital, j’entends) d’un journal, ou d’un groupe éditorial, devrait-il s’interdire d’imposer une idéologie par le biais de ses moyens propres ? Ces sociétés privées n’existeraient pas sans l’argent des propriétaires. Matthieu Pigasse, le Bolloré de gauche, qui détient un certain nombre de médias de ce bord, via notamment le groupe « Combat » (ce dont la gauche ne s’indigne pas), revendique le combat culturel et politique contre l’extrême-droite, et assume à France Inter, le 13 janvier 2026, vouloir « peser » sur la présidentielle 2027 : ce n’est rien autre chose que ce que l’on reproche à Bolloré ; au passage, si celui-ci avait tenu les mêmes propos, c’eût été partout un gigantesque scandale : mais on ne voit pas les gens de gauche, les artistes, les écrivains de cour, se bousculer à la dénonciation, comme ils savent si bien le faire quand il s’agit de décapiter l’ennemi. Sous la Révolution, les journaux fleurissaient : chacun y versait librement sa propagande. Les grands possédants de la Troisième République assumaient leurs convictions et n’y allaient pas de main morte : on ne voyait pas les opposants se rouler par terre comme ils le font aujourd’hui, assez pitoyablement, d’ailleurs. Des milliardaires de gauche tiennent des médias de gauche ; qu’on laisse les milliardaires de droite tenir des médias de droite : c’est leur argent.

Scandale chez Grasset, donc : les écrivains claquent la porte. Bon débarras ! cela fera de la place pour les nouveaux talents, et il n’en manque pas, en France : ces copains qui copinent, au style médiocre, bouchaient toutes les voies, s’échangeant prix et récompenses, garantissant tel juteux bénéfice, par le calcul de la différence entre le nombre d’exemplaires vendus et le coût du matraquage publicitaire. J’entendais l’éloge larmoyant d’Olivier Nora dans cette émission terrible, C ce soir, où l’on exalte la liberté et vilipende l’autoritarisme, mais sans souffrir la moindre contradiction : non, M. Nora n’était pas un vulgaire commercial en recherche de rendement, comme ce diable de Bolloré, mais un amoureux des lettres, un éditeur exigeant et passionné. On s’étouffe ! la publication du dernier livre d’Arthur (je parle en effet de l’animateur), le travail d’un ami des poètes ? Allez, à d’autres ! — et il faut voir le reste du catalogue, auto-témoignages victimaires et autres bondieuseries écolo-féministes. Si j’évoque ceci, c’est parce qu’après ses convictions politiques, on va reprocher à M. Bolloré ses vilaines intentions : faire du chiffre. Curiosité de la pensée moderne : comme elle croit en des médias neutres et gratuits, elle feint de ne pas voir un produit dans l’objet artistique : et ainsi la gauche, qui a la passion de l’assistanat, fait penser que l’art ne devrait jamais intégrer le marché économique. C’est oublier commodément que depuis l’Antiquité, l’artiste doit vivre de son talent ou bénéficier de la protection d’un mécène : que ce système, dans l’un et l’autre cas, a donné des œuvres dignes d’une culture admirable, ce que ne fait plus le système de la subvention publique. Quand est-ce qu’on en tirera les leçons ?

Mais revenons au sujet : tout ce qu’on reproche à Bolloré, on le reprochait déjà à Lagardère. Car il faut revenir en arrière : qu’est-ce que Grasset, juridiquement ? une filiale du groupe d’édition Hachette, avec Fayard, Stock, Calmann-Lévy, entre autres. Et qui contrôle le groupe Hachette ? la société Lagardère, elle-même contrôlée, depuis 2023, par la société Vivendi, c’est-à-dire Vincent Bolloré. Grasset, donc, avant Bolloré, se trouvait dans les mains de Lagardère : or, on reprochait à Lagardère à peu près ce que l’on reproche aujourd’hui à Bolloré. Mais ces écrivains qui s’indignent, que faisaient-ils, le jour où M. Lagardère donnait un avertissement au directeur du JDD, à cause d’une couverture jugée trop complaisante à l’égard de Marine Le Pen (c’était le 11 octobre 2015) ? et le jour où il faisait pression pour obtenir le licenciement d’Alain Genestar, parce qu’une couverture de Paris Match avait déplu (c’était en 2005) ? Rien : il faut croire que dans ce sens-là, on peut attenter à la liberté de la presse et adopter des comportements autoritaires. Quelle hypocrisie ! Marcel Aymé se serait régalé. Mais poursuivons : comment s’est fait le passage de Lagardère à Bolloré ? par une OPA de la société Vivendi contre le groupe Lagardère ; et comment une telle OPA a-t-elle pu être menée aussi facilement ? à cause d’une dette massive qu’il a bien fallu régler en vendant les actions. Au fait, M. Lagardère est toujours président du groupe Lagardère : comme quoi, si les drames se succèdent dans le grand théâtre du monde, les acteurs ne changent pas.

On ne saurait dire où les écrivains signataires de la lettre ouverte du 15 avril ont trouvé leurs curieuses affirmations, qui font tantôt hausser les épaules et tantôt pouffer de rire : aux éditions Grasset se côtoyaient, paraît-il, des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. C’est plutôt leurs désaccords qui n’étaient pas « grand-chose », puisque les écrivains ayant de grands désaccords étaient priés d’aller voir ailleurs. Une fois de plus, poursuivent les signataires, Vincent Bolloré dit « je suis chez moi et je fais ce que je veux » . En effet, Vincent Bolloré, indirectement actionnaire majoritaire de Grasset, est chez lui et fait ce qu’il veut : c’est ce qu’on appelle la liberté. Ces hypocrites s’indignent de ce que Bolloré droitise le marché de l’édition : ils ne s’indignaient pas de ce que Zemmour était contraint de créer sa propre maison pour se faire éditer, au temps pas si lointain où la bien-pensance de gauche ne connaissait pas d’opposition : voilà qui en dit long sur leurs caractères, leurs valeurs, et leurs convictions.

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