Le matin elle fleurissait ; avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée.
Bossuet
Il faut bien l’avouer, on a quelque peu oublié, sous le dépôt de matière de l’histoire s’écoulant, Henriette d’Angleterre, dite Madame, fille de Charles Ier d’Angleterre, sœur de Charles II, et belle-sœur de Louis XIV par son mariage avec Philippe d’Orléans, frère du Roi-Soleil. Preuve nouvelle s’il en fallait de la vanité de la gloire, que Bossuet vivant n’eût point manqué de relever pour notre instruction ; car c’est de la vanité que l’Aigle de Meaux traite principalement dans son oraison funèbre prononcée à l’occasion de la mort de Madame, et qui devait ajouter à sa popularité une célébrité séculaire : Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable ! où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte !
Elle était la fille d’Henriette-Marie de France ; élevée au couvent Sainte-Marie de Chaillot après que sa mère eut été forcée à l’exil par les parlementaires, elle reçut l’éducation d’une reine tout en connaissant l’humanité des conditions ordinaires (Madame de Lafayette). À la restauration, elle recouvra son rang, et, mariée au duc d’Orléans, fut présentée à la cour de France : ce fut une nouvelle découverte de lui trouver l’esprit aussi agréable que tout le reste. Mille témoignages attestent de sa popularité, à commencer par l’épître dédicatoire de Molière au début de L’École des femmes (« de quelque côté qu’on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire, et qualités sur qualités. […] Cette douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez ; cette bonté tout obligeante, cette affabilité généreuse que vous faites paraître pour tout le monde »). Hélas, courtisée par Vardes, Guiche, Soissons, Marsillac, le roi… et même l’archevêque de Sens, elle devait se retrouver mêlée, mi contrainte, mi consentante, à mille intrigues impliquant des amours secrètes, des lettres anonymes et d’autres compromettantes, avant de mourir subitement, à vingt-six ans, après avoir bu un verre d’eau de chicorée — en criant qu’elle était empoisonnée.
La réunion géographique de la noblesse, allant de pair avec la centralisation absolutiste de la monarchie, forme un monde à part aussi dépaysant qu’une planète étrangère, et l’on ne s’étonne guère que Dumas se soit inspiré de cette société pour écrire Le Vicomte de Bragelonne. D’ailleurs, l’histoire de Madame, par Madame de Lafayette, ressemble à bien des égards à La Princesse de Clèves, et sans les indications de l’auteur attestant qu’il s’agit bien là d’une biographie, on croirait lire un énième roman historico-psychologique de la spécialiste du genre, fait d’intrigues, de rumeurs et de trahisons. Ici, la réalité s’efface au profit d’un monde clos purement artificiel peuplé de personnages plutôt que d’êtres humains — à force d’étiquette —, et dont les Mémoires de Saint-Simon donnent la description la plus complète : dans cet univers, Madame ne peut avoir péri d’un choléra-morbus : elle doit avoir été empoisonnée. Ne nous moquons pas : c’est vrai qu’il y aura l’affaire des poisons. Les récits de ce microcosme (Saint-Simon, Madame de Lafayette) finissent par créer une esthétique particulière, proprement surréaliste (je m’étonnais déjà, à l’occasion d’un article sur La Fontaine, que nos surréalistes n’aient pas puisé plus largement dans les œuvres de ce temps), qui donne le caractère de cette époque : encore aujourd’hui, le Grand Siècle n’évoque que Versailles et son cérémonial ; quant à l’état réel de la France, on l’ignore à peu près. Alors même que chez Madame de Lafayette les machinations de Malicorne, de Vardes, de la Montalais et du comte de Guiche prennent des importances considérables, les bouleversements du monde : la révolution anglaise, le traité des Pyrénées, la mort de Mazarin, l’arrestation de Fouquet, les traités de Londres et de Douvres, la prise de Marsal ne sont jamais qu’évoqués au milieu des amours du roi et des jalousies de Monsieur, telles des futilités qui risqueraient d’ennuyer le lecteur. On songe à l’extraordinaire Marie-Antoinette de Sofia Coppola : même esthétique de la frivolité ; mais chez l’une (Lafayette) elle est naturelle, chez l’autre elle est délibérée.
On dit de ce siècle qu’il fut celui des grands moralistes ; et certes jamais morale (chrétienne) n’a tant justifié ses mises en garde. Bossuet fut trop clément : mais il avait gardé un attachement particulier à la jeune princesse qu’il assista au moment de sa mort. Ne l’a pas épargnée en revanche le chanoine de Saint-Cloud, Nicolas Feuillet, arrivé le premier à son chevet : je ne doute point, lui dit-il, que vous ne vous soyez confessée d’avoir tant de fois violé les vœux de votre baptême ; et encore : votre vie n’a été que péché, Madame, vous n’êtes qu’une misérable pécheresse qui se cassera en pièces, et de toute cette grandeur il ne restera aucune trace. Voyez-vous la pauvre enfant terrifiée devant la mort, et cet horrible confesseur qui lui fait entrevoir les tourments éternels ? Elle confesse : les plaisirs qu’elle a pris aux parfums, les regards illicites, les médisances, les ardeurs de la concupiscence, les attouchements. Mon Dieu, souffle-t-elle, au supplice, mes grandes douleurs ne finiront-elles pas bientôt ? Et le chanoine, cruel : Quoi, Madame, vous vous oubliez, il y a vingt-six ans que vous offensez Dieu, et il n’y a environ que six heures que vous faites pénitence !
On a reproché sa dureté à Nicolas Feuillet ; elle agonisait, elle avait vingt-six ans. Mais la leçon devait valoir la faute ; est-ce que Dieu ne l’a pas sauvée des vanités dans lesquelles l’aurait plongée sa gloire ?…