L’Anthologie de la poésie française, de Georges Pompidou – L’œuvre d’un président amoureux des lettres

Photographie d'Eric Koch du 1er décembre 1969
G. Pompidou, photographie d'Eric Koch, 1er décembre 1969

La littérature est infinie, et nos jours sont brefs : si bien qu’à défaut d’espérer tout lire, il nous faut nous résoudre aux choix – de là l’intérêt des anthologies, ouvrages de choix. À ce sujet, si l’on avait un doute sur le caractère infini de la littérature, il suffirait de dresser une liste des anthologies déjà composées : elle serait infinie !
Il y en a pour tous les genres, et pour tous les goûts : mais à en juger par la quantité, c’est encore la poésie qui se prête le mieux à l’exercice. L’on ne compte plus les universitaires, académiciens, et autres pontes, qui succombèrent au plaisir des « morceaux choisis » : même André Gide, qui, pourtant, ne fut pas toujours tendre avec la poésie française, s’y livra avec délectation. Et bien sûr Georges Pompidou, l’un de ces présidents de la République française comme on aimerait en voir élus plus souvent, agrégé de lettres classiques, qui publia la sienne en 1961.

Il existe en général deux manières d’établir des recueils de textes disparates : l’académique, et la personnelle. Jean d’Ormesson, dans l’avertissement de son admirable anthologie – Et toi mon cœur pourquoi bats-tu –, expose ainsi les deux procédés :

Il y a deux catégories d’anthologies : des anthologies de type universitaire, qui se piquent d’une objectivité toute relative et qui passent en revue, sur les quelques mille ans de notre histoire littéraire, les genres, les écoles, les styles, les génies et les talents ; et puis, personnelles et partisanes, les anthologies d’humeur qui, en tout arbitraire, s’efforcent d’imposer une conception métaphysique, éthique, esthétique, et parfois politique, de la littérature.
Les deux formules ont leurs charmes et leurs périls. La première est plus honnête, la seconde est plus excitante. La première est plus utile et risque de tomber plus souvent que de raison dans quelque chose qui ressemble à l’ennui ; la seconde est toujours neuve, amusante, mirobolante – et, par définition, d’une profonde injustice.
(Et toi mon cœur pourquoi bats-tu, J. d’Ormesson)

Georges Pompidou opère, quant à lui, une sorte de synthèse entre ces deux approches. Si, dans un premier temps, il tient à avertir le lecteur que son recueil sera celui de ses « poèmes préférés », il ne recule pas pour autant devant un certain académisme – académisme au sens où il ne se privera pas de citer les poèmes les plus connus, approuvés de longue date comme de petites pièces d’art –, qu’il ne juge en rien négatif :

M’adressant à un public que je souhaite large, j’ai renoncé à faire le délicat devant des poèmes connus de tous : s’ils me paraissaient les plus beaux, je les ai cités. J’ai même délibérément réagi contre la tendance trop facile et trop à la mode ces dernières années qui consiste à mépriser les poètes traditionnellement les plus connus au profit de « révélations annoncées », suivant le caractère de l’inventeur, avec grand bruit ou avec le clin d’œil du connaisseur.
(Anthologie de la poésie française, G. Pompidou)

Cette double volonté, l’anthologiste l’assume encore plus clairement dans son post-scriptum : « [Une anthologie] répond, certes, aux goûts de son auteur, mais elle doit donner une vue générale d’une littérature. »
Si Pompidou ne craint pas de puiser aussi facilement dans les sources académiques, celles des manuels scolaires, c’est parce qu’il a une haute vision de la poésie : une vision de poète. Cette vue lui permet de prendre du recul, de sortir des affectations de spécialiste : il ne se demande jamais si tel ou tel poème est convenu, trop convenu pour être rappelé – mais si tel ou tel poème est, ou non, de la poésie.

De la poésie… mais qu’est-ce que la poésie ? Le lecteur, à ce – vaste – sujet, lira l’admirable introduction de celui qui était alors membre du Conseil constitutionnel, et en passe de devenir Premier ministre de Charles de Gaulle. Celle-ci est divisée en deux parties : la poésie, et les poètes.

1. La poésie

La première partie, donc, sur la poésie, est une tentative de définition ; une définition un peu niaise : pas de cette niaiserie d’imbécile, mais de celle qui tient, plutôt, à l’ingénuité de l’enfance innocente (si chère à Bernanos), qui, dans sa pureté, touche souvent au vrai et au sublime.

Qu’est-ce donc que la poésie ? Bien savant qui le dira. Qu’est-ce que l’âme ? On peut constater chez un homme toutes les manifestations de la vie, les analyser et les décrire ; on peut – nous l’avons tous fait au collège – analyser un poème, étudier composition, vocabulaire, rythme, rime, harmonie. Tout cela est à la poésie ce qu’un cœur qui bat est à l’âme. Une manifestation extérieure, non une explication, encore moins une définition. Si donc je voulais m’approcher davantage d’une définition de la poésie, je la chercherais plutôt dans ses effets. Lorsqu’un poème, ou simplement un vers provoque chez le lecteur une sorte de choc, le tire hors de lui-même, le jetant dans le rêve, ou au contraire le contraint à descendre en lui plus profondément jusqu’à le confronter avec l’être et le destin, à ces signes se reconnaît la réussite poétique.
(Anthologie de la poésie française, G. Pompidou)

Définition ô combien suggestive ! – le « don divin d’être poète », existe-t-il dans l’absolu ? N’est-il pas seulement un miroir de l’âme, dont le reflet change, selon la conscience qui se place devant ? L’on pardonne, deux fois : et parce qu’il a prévenu d’emblée le lecteur que cette nouvelle anthologie était « d’abord, pour soi-même », et parce que ses choix sont si bons – n’est pas normalien qui veut –, que l’on ne peut que les trouver incontestables.

2. Les poètes

Et nous voici tournant les pages, et pénétrant dans l’histoire de France, au travers des vers éternels, ceux de nos plus beaux poètes, poètes avec qui le compilateur n’est pas toujours tendre. François Villon ? « Il a peu écrit et encore y a-t-il dans son œuvre beaucoup de vers inutiles » ; ce qui ne l’empêche pas de citer toutes les pièces maîtresses du turbulent rimeur, Le Testament, La Ballade des dames du temps jadis chantée par Brassens, L’Épitaphe (ou ballade des pendus). François de Malherbe ? « De l’œuvre même de Malherbe, on estimera peut-être que je ne cite pas grand-chose. À dire vrai, rien d’autre ne m’a paru valoir d’être retenu. » L’on regrettera, en la matière, son omission du sonnet sur la mort de son fils (« Que mon fils ait perdu sa dépouille mortelle… »), et, bien sûr, le très fameux « Ce que Malherbe écrit dure éternellement » ; mais l’on se consolera avec la Consolation à M. du Périer sur la mort de sa fille (« Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle… »), et surtout la Paraphrase du psaume CXLV, qui plaisait tant à J. d’Ormesson :

N’espérons plus, mon âme, aux promesses du monde ;
Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
Que toujours quelque vent empêche de calmer.
Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre ;
C’est Dieu qui nous fait vivre,
C’est Dieu qu’il faut aimer.
(Paraphrase du psaume CXLV, F. de Malherbe)

L’on pourrait encore égrener longtemps les jugements sévères de Pompidou : Voltaire, « habile versificateur, est la plupart du temps sans âme » ; Lamartine : « Rien de plus ennuyeux que la Chute d’un Ange si ce n’est Jocelyn » ; de Hugo, « la facilité verbale des premiers recueils irrite et plus encore peut-être le prétentieux délire des derniers » ; quant à Vigny, « beaucoup de ses œuvres sont médiocres et, dans les meilleures, il n’évite pas toujours le mauvais goût ou la platitude. » Etc.
Ce qui ne l’empêche pas, à chaque fois, de reconnaître le génie quand il apparaît, fût-il rare – un poème, un vers seulement, dans toutes les œuvres d’une vie ! – et de citer, de ces poètes qu’il aime tant détester, tout ce qu’il considère comme des chefs-d’œuvre : Le Lac, La mort du loup, Demain, dès l’aube, et j’en passe et des meilleurs.

Georges Pompidou châtie bien parce qu’il aime bien ; il est dur, parce qu’il ne supporte pas la médiocrité. Ce qu’il y a d’admirable, dans le jugement de l’Exigence, c’est qu’il écrème avec une telle rigueur, que seules demeurent les beautés pures, comme l’or sur le tamis. Le regard de Pompidou est sévère, mais juste : le lecteur peut être tranquille – ceux qui ont été gratifiés de sa sélection méritent tous, assurément, d’être lus, et relus.

 

Lecture conseillée :

  • Pompidou, Georges, Anthologie de la poésie française, Paris, éd. LGF, coll. « Classiques Livre de poche », 1961

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