Sören Kierkegaard – « La foi commence précisément là où s’arrête la pensée »

Dessin de Sören Kierkegaard, vers 1840
Dessin de Sören Kierkegaard, vers 1840. Basé sur un dessin de Niels Christian Kierkegaard. Source : Librairie Royale du Danemark.

Sören Kierkegaard, philosophe danois, est né le 5 mai 1813 à Copenhague. Gide et Mauriac voyaient dans les romans les meilleures autobiographies, celles qui ne mentent pas : le premier écrivait que les mémoires « ne sont jamais qu’à demi sincères », et qu’on approche peut-être plus de la vérité dans le roman, quand le second affirmait, sentencieux, que « seule la fiction ne ment pas » ; nous pourrions faire la même réflexion à propos des ouvrages de philosophie – et la pensée de Kierkegaard n’y ferait pas exception car, comme nous allons le voir, elle est une retranscription, quasi littérale, des grandes étapes de sa propre vie.

1. Le stade esthétique

Cadet de sept enfants, Sören est élevé dans une famille chrétienne très conservatrice qui fait peser de lourdes charges sur ses épaules et lui cause de violents accès de mélancolie. Pourtant, la jeunesse se passe, et à dix-sept ans, Kierkegaard obtient son bac, puis entame des études de théologie à l’Université de Copenhague. Nous sommes alors en 1830. Deux ans plus tard, une série de drames s’abat sur la famille Kierkegaard : six décès consécutifs qui s’échelonnent sur deux années seulement ne laissent en vie que le père et deux de ses enfants, dont le futur philosophe.
Le jeune Sören est fortement ébranlé par ces deuils consécutifs. Il parle en 1834 d’un « grand tremblement de terre » et devient peu à peu persuadé que sa famille est maudite, et que son père est condamné par Dieu à voir périr tous ses enfants. Il se voit alors comme la prochaine victime, et, désireux de profiter de son passage sur terre, se jette dans une vie de plaisir et de jouissance. Il abandonne ses études, rompt avec sa famille, fréquente les milieux des écrivains et des acteurs, et enchaîne les phases d’excitation et de dépression.

La philosophie de Sören Kierkegaard voit la vie comme un apprentissage progressif. Cet apprentissage s’effectue par stades successifs qui se suivent dans le temps. Le premier stade de la vie est le stade esthétique : c’est le stade du moi égoïste et de l’immédiateté, le moment où seules les passions instantanées commandent l’individu. Le philosophe ne résume cependant pas le stade esthétique à la seule jouissance ; si certains sont pris dans leur jeunesse au milieu des tourbillons des plaisirs, d’autres s’enfoncent dans des abîmes de dépression. Kierkegaard distingue en réalité trois types d’individus pris dans le stade esthétique : Don Juan (le jouisseur), Faust (celui qui doute) et le Juif errant Ahasvérus (le désespéré).
Le stade esthétique est le stade de la liberté individuelle totale : l’individu qui s’y trouve s’efforce de n’avoir aucun principe supérieur qui puisse le contraindre. Il fuit l’amitié, le mariage ou la citoyenneté.

Il faut toujours se garder de mener une vie par laquelle on risque de dépendre des autres. C’est pourquoi l’amitié déjà est dangereuse, et encore plus le mariage. On dit, il est vrai, que les époux ne font qu’un, mais c’est un propos très énigmatique et très mystique. Dès qu’on est plusieurs, on perd sa liberté, on ne peut pas se préparer au voyage suivant ses désirs, on ne peut pas courir les champs suivant ses caprices. […]
L’amitié déjà est dangereuse, le mariage l’est encore plus ; car la femme est et restera la ruine de l’homme dès qu’il contracte des rapports continus avec elle. Imaginez un jeune homme, ardent comme un cheval arabe, qu’il se marie et il est perdu. La femme est fière pour commencer, ensuite elle s’effondre, puis lui aussi et, à la fin, toute la famille s’effondre. L’amour d’une femme n’est que feinte et faiblesse. […]
Qu’on n’accepte jamais une charge d’État. Si on le fait on ne devient qu’un simple Pierre ou Paul, un tout petit pivot dans la machine du corps politique ; on cesse d’être soi-même le chef d’entreprise et les théories ne servent alors plus à grand-chose. On obtient un titre, et il enferme tout ce que comporte le péché et le mal. On travaille alors en esclave sous une loi qui est toujours aussi ennuyeuse, que l’avancement soit rapide ou lent. On ne se défait jamais de son titre, sauf peut-être par un crime qui vous fait encourir la fustigation, et même ce ne serait pas sûr, car on peut être gracié par ordonnance royale et recouvrer son titre.
(« L’Assolement », in Ou bien… ou bien…)

2. Le stade éthique

1838. Le père de Sören Kierkegaard meurt à quatre-vingt-deux ans. Sören comprend qu’il s’était trompé : la malédiction qu’il croyait peser sur sa famille est brisée. Il décide alors de reprendre sa vie en main et retourne à ses études de théologie, passe son examen en 1840, et se fiance avec Régine Olsen.

Le stade éthique est la suite logique du stade esthétique. L’individu qui s’est perdu dans le moi et dans l’immédiateté comprend que la vie n’est qu’insatisfaction permanente, que chaque jouissance appelle toujours plus de jouissance, et finit par rendre malheureux. Le stade éthique est celui de la résignation, celui du temps long par opposition à l’immédiateté esthétique. L’individu accepte enfin le général. Il comprend que des principes supérieurs doivent peser sur les volontés égoïstes pour les cadrer, et empêcher le désespoir de l’inassouvissement permanent.

L’esthétique dans un homme est ce par quoi il est immédiatement ce qu’il est ; l’éthique est ce par quoi il devient ce qu’il devient.
(« L’Équilibre entre l’esthétique et l’éthique », in Ou bien… ou bien…)

Kierkegaard ajoute :

Je rappellerai ici la définition de l’éthique que j’ai indiquée plus haut : elle est ce qui fait que l’homme devient ce qu’il devient ; elle ne fait donc pas de l’individu quelque chose d’autre que lui-même ; elle n’anéantit pas l’esthétique, mais elle la transfigure. Pour qu’un homme puisse vivre éthiquement, il est nécessaire qu’il prenne conscience si profondément de lui-même qu’aucune contingence ne lui échappe. L’éthique n’efface pas cette concrétion, mais voit en elle sa tâche, voit la matière avec laquelle elle doit former et ce qu’elle doit former. On regarde généralement l’éthique comme quelque chose de tout à fait abstrait, et on l’abhorre par conséquent en secret. On regarde alors l’éthique comme quelque chose d’étranger à la personnalité, et on ne peut pas se décider à s’y abandonner, parce qu’on ne sait pas au juste à quoi cela peut vous mener à la longue. Aussi, beaucoup de gens craignent la mort, parce qu’ils s’imaginent, obscurément et confusément, que l’âme, dans la mort, passe à un nouvel état de choses où règnent des lois et des observances tout à fait différentes de celles dont ils avaient fait la connaissance dans le monde. La raison de cette crainte de la mort est donc la répugnance de l’individu à devenir transparent à lui-même ; s’il y consent une telle crainte serait absurde. Et c’est la même chose en ce qui concerne l’éthique ; lorsqu’un homme craint la transparence, il fuit toujours l’éthique, qui ne veut pas au fond autre chose.
(« L’Équilibre entre l’esthétique et l’éthique », in Ou bien… ou bien…)

On le voit, Kierkegaard n’est pas hégélien, penseur du général. Il reste le philosophe de l’individu ; aussi prend-il garde de ne jamais faire des devoirs du stade éthique un précipice du général dans lequel devrait sombrer l’individualité :

Par contraste avec une conception esthétique de la vie, qui a pour but la jouissance, on entend souvent parler d’une conception de la vie qui préconise l’accomplissement des devoirs comme but de la vie. On veut désigner par cela une conception éthique de la vie. Mais l’expression est très imparfaite, et on dirait presque qu’elle a été inventée afin de desservir l’éthique ; […] L’erreur est que l’individu est mis en rapport extérieur avec le devoir. L’éthique est déterminé comme devoir, et le devoir de son côté comme une multiplicité de propositions particulières, mais l’individu et le devoir se trouvent l’un en dehors de l’autre. Une telle vie remplie de devoirs est naturellement fort laide et ennuyeuse, et si l’éthique n’avait pas une liaison beaucoup plus profonde avec la personnalité, il serait toujours fort difficile de la soutenir contre l’esthétique. J’avoue qu’il y a beaucoup de gens qui acquiescent à une telle vie ; mais la cause réside non pas dans le devoir, mais dans les hommes.
(« L’Équilibre entre l’esthétique et l’éthique », in Ou bien… ou bien…)

3. Le stade religieux

Alors que l’avenir de Sören Kierkegaard semble assuré, ce dernier, en proie au doute, peut-être à la suite de l’une de ses crises morales, rompt subitement les fiançailles, au motif que sa nature mélancolique ne pourra que rendre malheureuse la jeune fille qu’il aime.
Kierkegaard, qui n’exerce pas de profession et vit alors sur la rente laissée par son père, part à Berlin en 1841 et écrit Ou bien… ou bien… qui explique les stades esthétique et éthique. L’ouvrage est un succès.
Le philosophe compose alors, en seulement trois ans, la totalité de sa production écrite. Il rédige entre 1843 et 1846 l’ensemble de ses ouvrages, parmi lesquels Crainte et tremblement, La Répétition et Le Concept d’angoisse.
Kierkegaard meurt à Copenhague le 11 novembre 1855, à seulement quarante-deux ans.

Le stade esthétique amène irrémédiablement au désespoir (c’est Madame Bovary). Le stade éthique est une voie qui permet de contourner cette impasse ; mais le stade éthique en lui-même et pour lui-même est trop rigide, trop difficile à tenir sur le temps long. Madame Bovary, dans ses tromperies à répétition, n’est pas que victime du stade esthétique ; elle est aussi victime, dans son mariage ennuyeux, de la prison du stade éthique. Doublement enfermée dans un conflit qui la mène à l’impasse dans tous les cas de figure, elle finit par se suicider. Ce n’est heureusement pas là le destin de tous les hommes. Raskolnikov – le personnage principal de Crime et châtiment – est lui aussi, comme Bovary, pris dans un double piège qui l’amène au désespoir le plus complet. Lui aussi passe d’abord par le stade esthétique – quand il assassine sa créancière pour ne pas payer sa dette – puis par le stade éthique – quand il se repent violemment de son crime dans la suite de l’ouvrage. Mais il finit par trouver la voie ultime, celle de l’infini, dans la foi religieuse qui seule va pouvoir l’aider à surmonter ses charges morales – c’est la conclusion du roman. Raskolnikov a atteint le dernier stade qui est celui que Kierkegaard appelle « religieux ».
Le stade religieux est celui du moi ayant un rapport absolu avec l’absolu. L’esthétique était le temps de l’immédiateté, l’éthique celui du temps long ; le religieux est celui de l’infini.

Dans Crainte et tremblement, Kierkegaard prend l’exemple d’Abraham pour expliquer le stade religieux. Dieu commande au patriarche de sacrifier son fils. Abraham s’exécute en silence ; il se rend sur la montagne et s’apprête à tuer son enfant. Mais au dernier moment, Dieu arrête son bras et remplace Isaac par un bélier.
Kierkegaard voit dans ce récit une dualité : soit la foi existe et alors elle transcende la morale, et Abraham est un saint. Soit la foi n’est rien, et alors Abraham est un simple meurtrier.

Ou bien un devoir absolu envers Dieu existe, et il coïncide alors avec le paradoxe décrit ici, lequel veut que l’individu, comme individu, soit plus haut que le général et qu’il se trouve, par conséquent, dans un rapport absolu avec l’absolu – ou bien la foi n’a jamais été, parce qu’elle a toujours été, ou encore, pour situer les choses autrement, Abraham est perdu.
(Crainte et tremblement)

Le philosophe se pose alors la question suivante : d’où vient le fait que la foi légitime certaines actions ? Il répond qu’il ne faut pas confondre la foi et la résignation. Abraham ne s’est jamais résigné. Il a tout fait promptement, et au terme de son épreuve, loin de s’en plaindre, il a fait la fête avec son fils. S’il avait fait tout cela par résignation, il serait resté au stade éthique ; il aurait parlé du malheur qui l’accablait à sa femme et à son fils. Or, il n’en a rien fait ; c’est donc qu’il était déjà sorti du devoir éthique. Abraham était sorti du stade éthique car il était en lien direct avec Dieu ; Dieu lui avait commandé directement de sacrifier son fils ; et puisque Abraham avait une foi religieuse en Dieu, il n’a jamais songé à remettre en cause son commandement. Pour Kierkegaard, cela montre que le propre du stade religieux est d’avoir une relation privée et silencieuse avec Dieu. Mais comment définir cette relation ? Dieu ne nous parle pas tous les jours directement comme à Abraham… La foi est en effet le monde du silence ; elle est un rapport privé avec Dieu ; elle dépasse le monde public du général et de l’éthique. Cette relation à Dieu silencieuse et personnelle est de fait une incertitude permanente qui est terriblement angoissante, car lorsque nous sommes amené à accomplir un acte absurde, nous ne pouvons jamais savoir si nous sommes élu ou simplement égoïste ; ainsi, Kierkegaard s’est toute sa vie demandé si sa rupture avec Régine était une bêtise ou un saut dans l’absurde du stade religieux. Cette angoisse est cependant nécessaire, car c’est ce « concept d’angoisse » qui nous fait savoir que nous sommes dans la foi et non pas dans la résignation propre au stade éthique.

La foi est une chose merveilleuse, et cependant nul homme n’en est exclu ; car ce par quoi la vie humaine trouve son unité est la passion, et la foi est passion.
(Crainte et tremblement)

L’acte d’Abraham est extérieurement absurde : le stade religieux est un saut dans l’absurde. Abraham est ce que Kierkegaard appelle un « chevalier de la foi ». Il diffère du héros tragique (Agamemnon ou Brutus qui tous deux doivent sacrifier leurs enfants) en ce que le héros tragique reste dans l’éthique : il contrevient à un principe éthique pour obéir à un autre principe éthique supérieur. Ainsi, Agamemnon sacrifie sa fille pour le devoir supérieur de la victoire de son royaume, et Brutus sacrifie son fils pour le devoir supérieur de l’obéissance aux lois. Le chevalier de la foi, lui, sort du champ de l’éthique, du monde du fini (celui de la raison et de la morale). Il entre dans la passion de l’infini où la morale ne suffit plus à régler une situation. Agamemnon est résigné, Abraham est croyant.

Les sots et les jeunes gens vont déblatérant qu’à l’homme tout est possible. C’est là cependant une grande erreur. Spirituellement parlant, tout est possible, mais, dans le monde de la finitude, bien des choses sont impossibles. Cependant, le chevalier rend possible l’impossible en l’exprimant spirituellement, et il le fait en y renonçant.
(Crainte et tremblement)

Ce devoir absolu envers Dieu, qui met l’individu au-dessus de la morale collective hégélienne et de la raison, est ce que Kierkegaard appelle la suspension téléologique de l’éthique. L’individu qui dépasse l’éthique semble extérieurement accomplir une action absurde : cela suppose, de son point de vue, une foi inébranlable.

La foi commence précisément là où s’arrête la pensée.
(Crainte et tremblement)

Kierkegaard est le père de l’absurde et de l’existentialisme (repris plus tard par Sartre et Camus). L’individu, en s’extrayant du collectif hégélien, prend conscience de son individualité et sombre dans l’angoisse. Mais chez lui, croyant, l’absurde est considéré comme un dépassement individuel béni, alors que chez Sartre et Camus, incroyants, l’absurde est vu comme une malédiction humaine.

Kierkegaard critique les penseurs hégéliens de l’éthique qui, en doutant de tout, sont incapables de comprendre l’absurde du stade religieux. Il est le philosophe de l’individu et de l’absolu, par opposition à Hegel, qui est le philosophe du collectif et de la raison.
En effet, le stade religieux de Kierkegaard est un paradoxe pour l’éthique hégelienne : car l’individu, en tant qu’individu, est placé sur un niveau plus grand que le général.

 

Lectures conseillées :

  • Ou bien… ou bien…, S. Kierkegaard, 1843
  • Crainte et tremblement, S. Kierkegaard, 1843

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