La Pléiade sans Ronsard ni Du Bellay

Les Sept Pléiades, illustration d'Elihu Vedder, 1900
Les Sept Pléiades, illustration d'Elihu Vedder, 1900

En 1549, le poète Joachim Du Bellay publie La Défense et illustration de la langue française, un traité de style qui se veut manifeste littéraire. La doctrine portée par le poète des Regrets est de facture classique : Du Bellay prône une imitation de la poésie antique – mais dans le but, fondamental, de la renouveler en faveur d’un français enrichi. Cette publication est à l’origine d’un véritable engouement, qui met en concurrence amicale plusieurs poètes du seizième siècle. Parmi eux, Ronsard est sans conteste le plus fameux. C’est oublier un peu vite ses compagnons, ayant appartenu à ce que la postérité a nommé, sur inspiration de Ronsard, la Pléiade : Baïf, Belleau, Dorat, Jodelle, Peletier et Pontus de Tyard.

1. Baïf : le maître du rythme

Jean-Antoine de Baïf est le fils de Lazare de Baïf, un humaniste égal, selon Du Bellay, à Guillaume Budé. Lazare, obéissant à ses préceptes, met un soin particulier à l’éducation de son fils. Aussi Jean-Antoine de Baïf grandit-il au milieu d’un champ de culture et de connaissances prodigieux et va jusqu’à suivre les leçons de Dorat, accompagné d’un certain Ronsard. Outre sa participation au mouvement de la Pléiade, Baïf met en place, avec le musicien Thibault de Courville, une académie de poésie et de musique qui voit le jour en 1570. L’œuvre de Baïf obéit aux principes de la Pléiade : forger le français tout en imitant les poètes antiques.
Jean-Antoine de Baïf excelle dans la rythmique. Il est à l’aise aussi bien dans les hexamètres que dans les décasyllabes ou les alexandrins. Humaniste de la Renaissance, il invoque tour à tour l’Amour, la nature et les divinités païennes.
La spécialité de Baïf est « l’amour qui le tourmente ». Dans ces vers rapides il évoque cette sensation grisante.

L’Amour qui me tourmente :
Je trouve si plaisant
Que tant plus il s’augmente
Moins j’en veux être exempt.
Bien que jamais le somme
Ne me ferme les yeux
Plus amour me consomme
Moins il m’est ennuyeux.

Dans les tercets de ce beau sonnet, il se soumet à sa dame.

Mets-moi au pied plus bas ou sur les hauts sommets
Des monts plus élevés, ô Méline, et me mets
En une triste nuit ou en gaie lumière ;
Mets-moi dessus le ciel, dessous terre mets-moi,
Je serai toujours même, et ma dernière foi
Se trouvera toujours pareille à la première.

Et dans ces quelques décasyllabes, il compare sa muse à Phébus, c’est-à-dire au soleil.

Phebus, jaloux de ta lumière sainte,
Couvrit le ciel d’un ténébreux nuage,
Mais l’air, malgré sa clarté toute éteinte,
Fut plus serein autour de ton visage.
Ainsi le dieu d’une rage contrainte
Versa de pleurs un large marécage.

Baïf ne peut vivre sans amour. Même la chaleur du printemps ne peut le consoler d’un manque sentimental.

Après les vents, après le triste orage,
Après l’hiver, qui de ravines d’eaux
Avait noyé des bœufs le labourage,
Voici venir les ventelets nouveaux
Du beau printemps : déjà dedans leur rive
Se vont serrer les éclaircis ruisseaux.
Mon Dieu, pour moi cette saison n’arrive.
Le triste hiver dure toujours pour moi
Si bien Amour de mon printemps me prive !
Bien que tout rit, rien de gai je ne vois :
Bien que de pleurs le ciel serein s’essuie,
Donner la fin à mes pleurs je ne dois.
Sans fin mes yeux versent leur triste pluie,
Et quand chacun se montre plus joyeux,
C’est quand plus fort plus triste je m’ennuie.
Sous la fraîcheur des bois délicieux
Vénus la gaie, et les Grâces compagnes,
Et ses Amours font un bal gracieux.

Comme Du Bellay est le poète des regrets, comme Ronsard est le poète de la nature, des roses et du temps, Baïf, qui manie le rythme poétique mieux que n’importe qui d’autre, est le poète de l’amour-tourment.

2. Belleau : la poésie en puzzle

Nous ne savons qu’assez peu de choses de ce poète qui est surtout connu par ses œuvres. Ce qui est sûr, c’est que ses fréquentations lui ont permis d’intégrer le groupe étroit de la Pléiade. La première œuvre connue de Rémy Belleau est une traduction, en 1556, des Odes d’Anacréon. En 1565, il compose son ouvrage le plus célèbre : La Bergerie. En 1576, il publie les Amours et Nouveaux Échanges des pierres précieuses.
La poésie se mélange comme un puzzle chez Belleau. On trouve de tout dans ses recueils : des blasons, des chansons, des complaintes, des épitaphes, qui traitent de divers thèmes allant du scientifique au mythologique, et sur des registres tantôt lyriques et tantôt satyriques.
Rémy Belleau est peut-être le poète qui se rapproche le plus de François Villon. Comme l’auteur du Testament, Belleau fait de la mort un thème poétique qu’il mêle admirablement bien à l’amour. Dans ce poème, par exemple, il s’empresse de profiter de sa jeunesse avant que l’âge ne le rattrape.

Ainsi, ma douce guerrière
Mon cœur, mon tout, ma lumière,
Vivons ensemble, vivons
Et suivons
Les doux sentiers de la jeunesse :
Aussi bien une vieillesse
Nous menace sur le port,
Qui, toute courbe et tremblante,
Nous entraîne chancelante
La maladie et la mort.

Et dans ces octosyllabes il compare, comme Ronsard, la jeunesse de la vie à la floraison des roses. Mais comme Villon, il ajoute à sa pensée poétique un réalisme cru qui saisit le lecteur.

Qu’il te souvienne que les roses
Du matin jusqu’au soir écloses,
Perdent la couleur et l’odeur,
Et que le temps pille et dépouille
Du printemps la douce dépouille,
Les feuilles, le fruit, et la fleur.
Souviens-toi que la vieillesse
D’une courbe et lente faiblesse
Nous fera chanceler le pas,
Que le poil grison et la ride,
Les yeux cavés et la peau cuide
Nous traîneront tous au trépas.

Le désir est un autre thème cher à Belleau qui le caractérise et le distingue de ses contemporains. Dans ce court poème issu de La Bergerie et intitulé « La chasteté », il arrête juste à temps la narration de son histoire pour susciter le désir du lecteur.

Il faisait jour, et la chaleur ardente
Brûlait le sein de la terre béante,
Et les Bergers à l’ombre des ormeaux
Avaient ensemble amassé leurs troupeaux,
Quand j’avisais par l’épaisse feuillée
Une Déesse errante et désolée,
Qui sanglotait à soupirs redoublés,
Dont de frayeur mes sens furent troublés.

Et dans cet autre poème, il philosophe sur la notion de désir.

Celui n’est pas heureux qui n’a ce qu’il désire,
Mais bienheureux celui qui ne désire pas
Ce qu’il n’a point : l’un sert de gracieux appas
Pour le contentement et l’autre est un martyre.

Belleau est l’auteur d’une poésie éclatée, variée dans ses thèmes comme dans ses formes. Ses poèmes évoquent tantôt des mois de l’année (avril et mai), tantôt des animaux (la cigale), tantôt des sentiments (l’amour, le désir). Plus surprenant, dans le poème « La pierre du coq », dédié à la France, il fait l’éloge du coq et rappelle qu’il n’est pas pour rien le symbole de sa patrie.

Oiseau qui de garde fidèle
Dessillé fais la sentinelle
Sous le silence de la nuit,
Réveillant d’une voix hardie
La troupe de somme engourdie
Et de paresse, à ton haut bruit.
[…]
Fais que la race surnommée
De ton nom, dont la renommée
Est éparse par l’Univers,
N’altère jamais la puissance
Qu’elle acquit grâce à sa vaillance,
Par force et par assauts divers.

3. Dorat : le père

Jean Dorat, né en 1508 et mort en 1588, est au sens propre comme au sens figuré le père de la Pléiade. Au sens propre : d’abord précepteur de Baïf, il eut pour élèves Ronsard puis Du Bellay au collège de Coqueret. Au sens figuré : les leçons de Dorat ont fortement contribué à dessiner la ligne politique du mouvement de la Pléiade. En effet, la Pléiade s’était fixée deux objectifs : imiter les auteurs antiques, promouvoir la langue française. Or, Dorat était justement un spécialiste des langues antiques et il avait appris la poésie grecque et latine à ses élèves. En outre, Dorat, fidèle à l’esprit humaniste, avait enseigné à ses élèves à se montrer curieux de tout et à vivre avec leur temps. C’est par conséquent directement de son savoir qu’est née l’une des plus belles formations poétiques de l’histoire de la littérature française.
Dorat ne s’est pas contenté d’enseigner à Ronsard et Du Bellay. En 1555, il fut encore nommé précepteur des enfants du roi Henri II. En 1556, il fut nommé professeur de grec au Collège royal.
Jean Dorat a plus enseigné qu’écrit. Son œuvre principale est un recueil publié en 1586, Poematia, qui mêle des vers grecs, latins et français.

Les sonnets sur la louange de la paix, composés en l’honneur de Charles IX, illustrent parfaitement l’alliage – propre à Dorat – de l’imitation de l’antique au profit du moderne.

Pour montrer que conseil sert beaucoup plus que force,
Homère nous en donne un exemple parfait :
Si d’Achille et d’Ulysse on contemple le fait,
Retirant un vrai sens de fabuleuse écorce.
L’amour de son pays fut pour mourir amorce
A l’Achille vaillant, car jeune il fut défait
Avant que de Pâris la vengeance il eut fait,
Lequel donna d’un trait à Achille une estorce.
Ulysse fit bien mieux, qui prudent et rusé,
A faire le soldat ne s’est pas amusé,
Pour d’une brave mort avoir la seule gloire :
Charles en fait ainsi, qui pour n’être accusé
D’avoir tous ses soldats par dix ans abusé
A mourir sans profit, sans mort a la victoire.

4. Jodelle : le tragédien

Étienne Jodelle, né en 1532 et mort en 1573, a une importance cruciale dans l’histoire de la littérature française car c’est lui qui importe en France le genre de la tragédie classique. Il publie en effet, en 1553, Cléopâtre captive, une pièce en cinq actes écrite en alexandrins et en décasyllabes et qui comporte, à l’image des drames antiques, la présence de chœurs. Cette tragédie, qui connaît un immense succès, vaut à son auteur l’honneur d’être intégré, par Ronsard lui-même, au mouvement de la Pléiade. Jodelle ne s’arrête pas en si bon chemin ; la même année que sa Cléopâtre, il publie Eugène, vaguement inspiré de l’auteur latin Terence. En 1555, il publie une nouvelle tragédie, Didon se sacrifiant. À partir de 1558, son influence décroît. Ses pièces attirant moins de public, il se tourne vers la poésie. Il excelle, en la matière, comme il excellait dans le drame : il compose des odes, des sonnets, et des poèmes religieux en l’honneur du roi. Poète de « l’amour noir » (selon les mots d’Albert-Marie Schmidt), Jodelle est surtout connu pour son recueil des Amours, qui contient des poèmes sans doute inspirés par la maréchale de Retz.
Dans ses sonnets de facture classique, quoique les thèmes y soient parfois baroques, Jodelle exprime ses sentiments dans un lyrisme digne des plus grands poètes.

Si quelqu’un veut savoir qui me lie et enflamme,
Qui esclave a rendu ma franche liberté,
Et qui m’a asservi, c’est l’exquise beauté,
D’une que jour et nuit j’invoque et je réclame.
C’est le feu, c’est le nœud, qui lie ainsi mon âme,
Qui embrase mon cœur, et le tient garrotté
D’un lien si serré de ferme loyauté,
Qu’il ne saurait aimer ni servir autre Dame.
Voilà le Feu, le Nœud, qui me brûle, et étreint :
Voilà ce qui si fort à aimer me contraint
Celle à qui j’ai voué amitié éternelle,
Telle que ni le temps ni la mort ne saurait
Consommer ni dissoudre un lien si étroit
De la sainte union de mon amour fidèle.

Le poème adressé à sa muse dresse un constat cynique sur la société de son temps ; certains vers font penser aux maximes morales des auteurs classiques – La Bruyère, Pascal, La Rochefoucauld ou encore La Fontaine.

Tu sais que plus je suis prodigue de ton bien
Pour enrichir des grands l’ingrate renommée
Et plus je perds le temps, ton espoir et le mien.

Tu sais que l’on ne sait où gît la Volupté,
Bien qu’on la cherche en tout : car la Raison sujette
Au Désir, trouve l’heur en l’infélicité.
Tu sais que la Vertu, qui seule nous rachète
De la nuit, se retient elle même en sa nuit,
Pour ne vivre qu’en soi, sourde, aveugle et muette.

Tu sais que le plus fol prend bien le nom de sage
Aveuglé des flatteurs, mais il semble au poisson,
Qui engloutit l’amorce et la mort au rivage.

Tu sais comment il faut gêner ma contenance
Quand un peuple me juge et qu’en dépit de moi
J’abaisse mes soucis sous ceux de l’ignorance.

Tu sais que tous les jours un labeur poétique
Apporte à son auteur ces beaux noms seulement
De farceur, de rimeur, de fol, de fantastique.

Tu sais que la vertu n’est point récompensée,
Sinon que de soi-même, et que le vrai loyer
De l’homme vertueux, c’est sa vertu passée.

Jamais l’opinion ne sera mon collier.

Comment ne pas citer, enfin, quelques vers de sa tragédie Cléopâtre, qui font déjà penser aux plus beaux vers de Corneille et Racine.

Ha ! pourrais-je donc bien, moi la plus malheureuse
Que puisse regarder la voûte radieuse,
Pourrais-je bien tenir la bride à mes complaintes,
Quand sans fin mon malheur redouble ses atteintes,
Quand je remâche en moi que je suis meurtrière,
Par mes trompeurs appas, d’un qui sous sa main fière
Faisait crouler la terre ? Ha ! Dieux, pourrais-je traire
Hors de mon cœur le tort qu’alors je lui peux faire,
Qu’il me donnât Syrie, et Chypre, et Phénice,
La Judée embaumée, Arabie et Cilice,
Encourant par cela de son peuple la haine ?

Jodelle meurt en 1573. Jacques Grévin et Robert Garnier prendront sa suite dans l’importation de la tragédie classique en France.

5. Peletier du Mans : le scientifique

Jacques Peletier du Mans naît en 1517. Professeur de mathématiques à Poitiers, il est sans doute l’un des plus érudits poètes de la Pléiade car il mêle à sa grande connaissance de la poésie et de la littérature antique un savoir scientifique. En 1541, à seulement vingt-quatre ans, il publie une traduction de l’Art poétique d’Horace. Dans la préface, il fait part au lecteur d’une vision poétique extrêmement proche de celle théorisée par Du Bellay dans sa Défense et illustration de la langue française, et qu’il reprendra quinze ans plus tard dans son propre Art poétique. En 1547, Peletier du Mans publie les Œuvres poétiques, dans lesquelles il mêle sa poésie à des traductions d’Homère, d’Horace, de Pétrarque et de Virgile. Il rappelle également les principes qui doivent guider les poètes du seizième.

J’écris en la langue maternelle
Et tâche de la mettre en valeur,
Afin de la rendre éternelle,
Comme les vieux ont fait la leur ;
Et soutiens que c’est grand malheur
Que son propre bien mépriser
Pour l’autrui tant favoriser !
Si les grecs sont si fort fameux,
Si les latins sont aussi tels,
Pourquoi ne faisons nous comme eux
Pour être comme eux immortels ?

Comment ne pas penser ici à la maxime de Du Bellay : « sommes-nous donc moindres que les Grecs et Latins, nous qui faisons si peu de cas de notre langue ? » En 1555, il publie son œuvre principale intitulée L’Amour des Amours, un recueil qui contient 96 sonnets suivis d’odes qui décrivent les planètes et les saisons. Il publie la même année son Art poétique, dans lequel il expose pleinement sa conception de la poésie. Deux idées générales dominent sa pensée : 1) le poète doit avoir un sens développé de l’honneur et être très érudit. 2) Les Anciens peuvent être dépassés si l’on sait les imiter intelligemment.

Peletier du Mans se plaît à décrire la nature, qui est pour lui l’une des inspirations principales de l’art littéraire. Dans son poème adressé à ceux qui blâment les mathématiques, il expose en vers cette traduction de la nature que se doit de faire le poète-scientifique.

Le ciel orné de tels flambeaux
N’est-il point admirable ?
La notice de corps si beaux
N’est-elle désirable ?

Et dans le poème « L’alouette » il démontre son talent en jouant avec les rythmes pour décrire, par la forme, le vol saccadé de l’oiseau des champs.

Elle guindée de zéphire,
Sublime, en l’air vire et revire
Et déclique un joli cri
Qui rit, guérit et tire l’ire
Des esprits, mieux que je n’écris.

Peletier du Mans, fidèle en cela à la tradition poétique du seizième, sait également se faire poète de Cour quand l’occasion s’y prête. Ainsi par exemple dans ce sonnet adressé à Madame Marguerite, sœur du roi Henri II et protectrice de la Pléiade.

Car ceux qui sont coutumiers de médire
Votre grandeur n’oseront pas dédire :
Quant au futur, elle ne craint rien tel.
Pour ce qu’elle est certaine et assurée
Que votre nom demeurant immortel,
Le sien sera de pareille durée.

Et dans son « Chant d’amour », il mêle au lyrisme constitutif de la poésie de son époque une forme d’introspection rétrospective qui, à l’image de sa vie, est pleine d’humilité.

Amour au cœur déjà me fait sentir
Des ans passés un honteux repentir
Qui me faisait ignorer sa puissance :
Déjà en moi je me sens accusé
D’ainsi avouer de ma vie abusé,
Me repaissant de fausse jouissance.

J’ai maintenant en quoi me réjouir,
Je vois de quoi je désire jouir,
Amour me fait mon heur apercevable.
Au gré de lui je me suis asservi,
Mais je connais que plus libre j’en vis,
Et du tout suis à l’Amour redevable.

Bénis destins qui par leurs cours secrets
Ont ordonné de mes ans les degrés
Me réservant à si grand’connaissance !
Bénit cent fois le jour qui reluisait
Et l’Astre encor qui le favorisait
Quand il me fut cause de renaissance.

Je veux penser, sans plus, à l’avenir,
Des ans passés perdre le souvenir
Et de ma vie au compte les déduire.
Mon songe obscur, d’un beau réveil vaincu,
Me fait juger que ce que j’ai vécu
Était la nuit du jour qui devait luire.

6. Pontus de Tyard : le philosophe

Pontus de Tyard est né en 1521. Évêque de Chalon à partir de 1578, il est l’illustration parfaite de l’homme de la Renaissance : pétri de culture, il ne cesse d’appeler à la modération dans un contexte de guerres de religion. Avant que d’être poète, Pontus de Tyard est philosophe. Il publie, à partir des années 1550, toute une série de traités et discours, en parallèle desquels il compose des recueils de poésie : les Erreurs amoureuses en 1549, le Livre de vers lyriques en 1555, les Douze fables de fleuves ou fontaines en 1586.
La poésie de Tyard est lyrique et amoureuse, conforme à la production majoritaire de son époque. On retrouve au hasard de ses poèmes quelques beaux vers, comme ceux-ci.

Amour vous doit ressembler
Quand voletant par les lieux
Il fait dessous soi trembler
Et les hommes et les dieux.

Ou encore ceux-ci, extraits du recueil des Erreurs amoureuses.

Je mesurais pas à pas, et la plaine,
Et l’infini de votre cruauté,
Et l’obstiné de ma grand’ loyauté
Et votre foi fragile et incertaine.
Je mesurais votre douceur hautaine,
Votre angélique et divine beauté,
Et mon désir trop hautement monté,
Et mon ardeur, votre glace et ma peine.
Et ce pendant que mes affections,
Et la rigueur de vos perfections,
J’allais ainsi tristement mesurant :
Sur moi cent fois tournâtes votre vue,
Sans être en rien piteusement émue
Du mal, qu’ainsi je souffrais en mourant.

Inspiré par les principes de la Pléiade, Pontus de Tyard se tourne volontiers vers les Anciens et puise dans la mythologie de nombreux thèmes poétiques.

Narcisse aime sa sœur, sa chère sœur jumelle,
Sa sœur aussi pour lui brûle d’ardeur extrême ;
L’un en l’autre se sent être un second soi-même :
Ce qu’elle veut pour lui, il veut aussi pour elle.
De semblable beauté est cette couple belle,
Et semblable est le feu qui fait que l’un l’autre aime,
Mais la sœur est première à qui la Parque blême
Ferme les jeunes yeux d’une nuit éternelle.
Narcisse en l’eau se voit, y pensant voir sa sœur ;
Ce penser le repaît d’une vaine douceur,
Qui coulée en son cœur, lui amoindrit sa peine.
De lui son nom retint l’amoureuse fontaine,
Dans laquelle reçoit, quiconque aimant s’y mire,
Quelque douce allégeance à l’amoureux martyre.

Pontus de Tyard est souvent l’auteur de poèmes sombres qui révèlent le mal-être intérieur du créateur en proie aux tourments.

Père du doux repos, Sommeil, père du Songe,
Maintenant que la nuit, d’une grande ombre obscure,
Fait à cet air serein humide couverture,
Viens, Sommeil désiré et dans mes yeux te plonges.
Ton absence, Sommeil, languissamment allonge
Et me fait plus sentir la peine que j’endure.
Viens, Sommeil, l’assoupir et la rendre moins dure,
Viens abuser mon mal de quelque doux mensonge.

Sa philosophie l’amène – obéissant en cela aux préceptes de Socrate – à se préparer à la mort.

Je ne tiens point pour comble de malheur,
Car je me suis au deuil tant dédié,
Que j’aie mon bien, et moi-même oublié,
Que triste il me faut vivre,
Mais je me plains, que l’amère douleur
A la mort ne me livre.

Pontus de Tyard se retire dans ses terres en 1594. Il y meurt en 1605 et laisse à la postérité son nom accolé au mouvement de la Pléiade, entre Ronsard et Du Bellay.

Conclusion

Les six poètes précédemment cités n’ont pas eu les mêmes honneurs que les auteurs des Regrets et des Amours. Ils sont méconnus du grand public. Pourtant, leur adhésion aux principes de la Pléiade, associée à leurs grandes renommées, leur ont permis de contribuer, tout autant que Ronsard et Du Bellay, à l’avènement d’une poésie française qui permit aussi la constitution de la Nation autour d’une langue modernisée.

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  1. Ben Saïd dit :

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    1. Paul dit :

      Je vous remercie vivement pour votre gentil commentaire. Je publie environ un article par semaine.


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