Les Odes et ballades de Victor Hugo – Une jeunesse légitimiste

Lithographie de Victor Hugo, 1829, Achille Devéria et Charles Motte, collection British Museum
Lithographie de Victor Hugo, 1829, Achille Devéria et Charles Motte, collection British Museum

Victor Hugo n’a que vingt ans lorsqu’il publie, en 1822, les Odes et ballades. Il retravaille encore quelques années son ouvrage avant d’en publier, en 1828, la version définitive. Celle-ci est un miroir du jeune Hugo – elle révèle son passé de royaliste conservateur. Il exalte en effet le trône et l’autel et maudit celui qu’il appelle le « tyran Buonaparte ». Dans une ultime préface, composée en 1853 lors de son exil, il désavoue ses opinions de jeunesse sans pour autant condamner son œuvre. Il s’en sert même comme preuve de son génie. Il écrit que « de toutes les échelles qui vont de l’ombre à la lumière, la plus méritoire et la plus difficile à gravir, certes, c’est celle-ci : être né aristocrate et royaliste, et devenir démocrate. » Et il ajoute, avec le style qui est le sien : « Monter d’une échoppe à un palais, c’est rare et beau, si vous voulez ; monter de l’erreur à la vérité, c’est plus rare et c’est plus beau. »
En effet, on ne reconnaît pas dans ce recueil poétique le Hugo « libéral, socialiste, démocrate et républicain » (tel qu’il se définissait lui-même) qui a lutté contre la peine de mort et pour les États unis d’Europe. Au contraire, il loue Charles X, le plus réactionnaire des rois de France, pleure la Vendée et la mort de Louis XVII, et blâme l’Empire.

1. Le trône et l’autel

Victor Hugo est l’exemple typique du poète engagé. Il n’est pas un partisan de l’Art pour l’art, de l’art pour sa seule beauté. Bien au contraire, pour Hugo la forme de l’art vient directement de la pensée et des idées. Il écrit dans la première préface des Odes et ballades que « la poésie n’est pas dans la forme des idées, mais dans les idées elles-mêmes. » Cette phrase pourrait être la devise des écrivains engagés. Et justement, Hugo s’engage dans ce premier recueil poétique. Après avoir affirmé avec force l’utilité du poète –

Quoi ! Mes chants sont-ils téméraires ?
Faut-il donc, en ces jours d’effroi,
Rester sourd aux cris de ses frères ?
Ne souffrir jamais que pour soi ?
Non, le poète sur la terre
Console, exilé volontaire,
Les tristes humains dans leurs fers ;
Parmi les peuples en délire,
Il s’élance, armé de sa lyre,
Comme Orphée au sein des enfers !

– il se proclame défenseur des idéaux qui lui sont chers, à savoir la monarchie et la religion. La monarchie est pour Hugo un thème poétique inspirant. Né en 1802, il n’a pas connu la décapitation de Louis XVI mais a grandi sous le Premier Empire et a vu la Restauration et le sacre de Charles X. Dans son ode sur « La Vendée » il exalte les « martyrs », les « fiers soldats » et les « derniers français » de la nation en proie à la guerre civile.

La Loire vit alors, sur ses plages désertes,
S’assembler les tribus des vengeurs de nos rois,
Peuple qui ne pleurait, fier de ses nobles pertes,
Que sur le trône et sur la croix.
C’étaient quelques vieillards fuyant leurs toits en flammes,
C’étaient des enfants et des femmes,
Suivis d’un reste de héros ;
Au milieu d’eux marchait leur patrie exilée,
Car ils ne laissaient plus qu’une terre peuplée
De cadavres et de bourreaux.

L’ode intitulée « Louis XVII » déplore le sort réservé par les révolutionnaires au fils de Louis XVI, mort en prison à l’âge de dix ans.

En ce temps-là, du ciel les portes d’or s’ouvrirent ;
Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent ;
Tous les cieux un moment brillèrent dévoilés ;
Et les élus voyaient, lumineuses phalanges,
Venir une jeune âme entre de jeunes anges
Sous les portiques étoilés.
C’était un bel enfant qui fuyait de la terre ;
Son œil bleu du malheur portait le signe austère ;
Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants ;
Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,
Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête
La couronne des innocents.

Et « Le sacre de Charles X » célèbre la venue du nouveau roi en 1824.

Voici que le cortège à pas égaux s’avance.
Le pontife aux guerriers demande Charles Dix.
L’autel de Reims revoit l’oriflamme de France
Retrouvée aux murs de Cadix.
Les cloches dans les airs tonnent ; le canon gronde ;
Devant l’aîné des rois du monde
Tout un peuple tombe à genoux ;
Mille cris de triomphe en sons confus se brisent ;
Puis le roi se prosterne, et les évêques disent :
— « Seigneur, ayez pitié de nous !

La religion, sœur de la monarchie, imprègne également l’ouvrage du jeune Hugo. Dieu, le Christ, les anges, les prophètes sont partout présents dans des poèmes exaltés. Dans « L’Antéchrist », il s’inquiète de la venue de Satan.

Il viendra, — quand viendront les dernières ténèbres ;
Que la source des jours tarira ses torrents ;
Qu’on verra les soleils, au front des nuits funèbres,
Pâlir comme des yeux mourants ;

Et dans « Jéhovah », qui commence comme une prière, il rend grâce à Dieu.

Gloire à Dieu seul ! son nom rayonne en ses ouvrages !
Il porte dans sa main l’univers réuni ;
Il mit l’éternité par delà tous les âges,
Par delà tous les cieux il jeta l’infini.

Au fur et à mesure de sa vie Hugo va s’écarter de ces idéaux politiques. Porté par le côté révolutionnaire du romantisme, il va se faire libéral (il écrit dans la préface d’Hernani que « le romantisme n’est que le libéralisme en littérature ») puis carrément socialiste et républicain. Dans ce recueil de jeunesse, pourtant d’obédience conservatrice, pointe déjà son romantisme.

2. Lamartine et Chateaubriand

À quatorze ans, Hugo s’exclame : « Je veux être Chateaubriand ou rien. » Ce vœu semble toujours agiter le Hugo de 1822, qui imite l’auteur du Génie du christianisme dans certains de ses poèmes. Comme son aîné, il voue à l’égard de Napoléon un mélange de haine et d’admiration. Il consacre plusieurs odes (« Buonaparte », « Les Deux îles ») à celui qu’il appelle « le guerrier sans foi » et sa « dévorante armée ». Ces quelques vers sur la mort de l’Empereur font déjà penser aux lignes qui seront écrites, quelques années plus tard, par Chateaubriand dans Les Mémoires d’Outre-tombe.

Là, se refroidissant comme un torrent de lave,
Gardé par ses vaincus, chassé de l’univers,
Ce reste d’un tyran, en s’éveillant esclave,
N’avait fait que changer de fers.
Des trônes restaurés écoutant la fanfare,
Il brillait de loin comme un phare,
Montrant l’écueil au nautonier.
Il mourut. — Quand ce bruit éclata dans nos villes,
Le monde respira dans les fureurs civiles,
Délivré de son prisonnier.

Hugo, encore méconnu, dédie certaines odes à Chateaubriand.

Il est, Chateaubriand, de glorieux navires
Qui veulent l’ouragan plutôt que les zéphires.
Il est des astres, rois des cieux étincelants,
Mondes volcans jetés parmi les autres mondes,
Qui volent dans les nuits profondes,
Le front paré des feux qui dévorent leurs flancs.

Hugo est paradoxal comme Chateaubriand. Ce dernier présente en effet la singularité d’avoir contribué à amener en France le romantisme, mouvement de genèse certes royaliste, mais qui finira engagé politiquement à gauche, tout en s’étant fait le chantre du conservatisme – lire pour s’en convaincre les Trois idées politiques de Maurras. De même, le jeune Victor Hugo revendique ses idées réactionnaires tout en s’appropriant les codes d’un romantisme qui, au contraire du classicisme monarchiste, exalte l’individu, s’affranchit des règles et prône un engagement humanitariste.
Ainsi, en même temps qu’il fait une longue apologie de la statue d’Henri IV, il dédie un poème à Alphonse de Lamartine, l’auteur des Méditations poétiques et le futur ministre des Affaires étrangères de la Deuxième République.

J’unis donc à tes chants quelques chants téméraires.
Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères
Pour les mêmes autels et les mêmes foyers.
Montés au même char, comme un couple homérique,
Nous tiendrons, pour lutter dans l’arène lyrique,
Toi la lance, moi les coursiers.

Le romantisme imprègne les Odes et ballades. Tous les thèmes qui lui sont liés y figurent pêle-mêle. La contemplation de la nature :

Que la soirée est fraîche et douce !
Oh ! viens ! il a plu ce matin ;
Les humides tapis de mousse
Verdissent tes pieds de satin.
L’oiseau vole sous les feuillées,
Secouant ses ailes mouillées ;
Pauvre oiseau que le ciel bénit !
Il écoute le vent bruire,
Chante, et voit des gouttes d’eau luire,
Comme des perles, dans son nid.

Le culte du Moi :

Moi, si l’impur plaisir m’offre sa vaine flamme,
Je lui dirai : — Va, fuis, et respecte mon sort ;
Le bonheur a laissé le regret dans mon âme ;
Mais, toi, tu laisses le remord ! —

L’intérêt pour l’étranger et les vieilles ruines :

Je vous aime, ô débris ! et surtout quand l’automne
Prolonge en vos échos sa plainte monotone.
Sous vos abris croulants je voudrais habiter,
Vieilles tours, que le temps l’une vers l’autre incline,
Et qui semblez de loin sur la haute colline,
Deux noirs géants prêts à lutter.

À ces nombreuses références se mêlent encore des sujets chers à Victor Hugo, que l’on retrouvera souvent dans son abondante production littéraire.

3. L’enfance et la paternité

Sans rentrer dans les détails – il faut lire l’édition de Pierre Albouy – nous citerons deux poèmes qui montrent que cet ouvrage porte en germe quelques-uns des grands thèmes hugoliens. La paternité et l’enfance, notamment, que l’on rencontre dans les poèmes les plus célèbres de Victor Hugo, figurent déjà dans le recueil des Odes et ballades.
La quatrième ode du livre deuxième est consacrée au père du poète. Elle fait penser au poème « Après la bataille » qui figure dans La Légende des siècles (« Mon père, ce héros au sourire si doux, / Suivi d’un seul housard qu’il aimait entre tous / Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille … »). L’ode de 1823 est écrite dans un tout autre style, elle est plus exaltée et s’attarde plus sur l’aspect guerrier que sur l’aspect charitable de son père.

Toi, mon père, ployant ta tente voyageuse,
Conte-nous les écueils de ta route orageuse,
Le soir, d’un cercle étroit en silence entouré.
Si d’opulents trésors ne sont plus ton partage,
Va, tes fils sont contents de ton noble héritage :
Le plus beau patrimoine est un nom révéré.

L’ode neuvième du livre cinquième, qui évoque son enfance, fait penser à un autre poème célèbre de La Légende des siècles :

Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul, déjà, par maint endroit,
Le front de l’empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l’air qui vole,
Naquit d’un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
[…]
Maintenant, jeune encore et souvent éprouvé,
J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,
Et l’on peut distinguer bien des choses passées
Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
(La Légende des siècles)

L’enfance du jeune Hugo, partagée entre sa mère vendéenne et son père soldat de la Grande Armée, est un sujet récurrent chez lui. C’est que sa jeunesse tiraillée entre deux extrêmes illustre à merveille l’un des aspects majeurs du style de Hugo, un style basé sur les figures de parallélisme et d’opposition, sur les chiasmes, les antithèses et les oxymores. Il est plus prolixe dans les Odes et ballades que dans La Légende des siècles.

J’ai des rêves de guerre en mon âme inquiète ;
J’aurais été soldat, si je n’étais poëte.
Ne vous étonnez point que j’aime les guerriers !
Souvent, pleurant sur eux, dans ma douleur muette,
J’ai trouvé leur cyprès plus beau que nos lauriers.

Parmi les chars poudreux, les armes éclatantes,
Une muse des camps m’emporta sous les tentes ;
Je dormis sur l’affût des canons meurtriers ;
J’aimai les fiers coursiers, aux crinières flottantes,
Et l’éperon froissant les rauques étriers.

Mon envie admirait et le hussard rapide,
Parant de gerbes d’or sa poitrine intrépide,
Et le panache blanc des agiles lanciers,
Et les dragons, mêlant sur leur casque gépide
Le poil taché du tigre aux crins noirs des coursiers.

Avec nos camps vainqueurs, dans l’Europe asservie
J’errai, je parcourus la terre avant la vie ;
Et, tout enfant encor, les vieillards recueillis
M’écoutaient racontant, d’une bouche ravie,
Mes jours si peu nombreux et déjà si remplis !
Chez dix peuples vaincus je passai sans défense,
Et leur respect craintif étonnait mon enfance ;
Dans l’âge où l’on est plaint, je semblais protéger.
Quand je balbutiais le nom chéri de France,
Je faisais pâlir l’étranger.

L’Espagne m’accueillit, livrée à la conquête.
Je franchis le Bergare, où mugit la tempête ;
De loin, pour un tombeau je pris l’Escurial ;
Et le triple aqueduc vit s’incliner ma tête
Devant son front impérial.
Là, je voyais les feux des haltes militaires
Noircir les murs croulants des villes solitaires ;
La tente, de l’église envahissait le seuil ;
Les rires des soldats, dans les saints monastères,
Par l’écho répétés, semblaient des cris de deuil.

Je revins, rapportant de mes courses lointaines
Comme un vague faisceau de lueurs incertaines.
Je rêvais, comme si j’avais, durant mes jours,
Rencontré sur mes pas les magiques fontaines
Dont l’onde enivre pour toujours.

Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée ;
J’allais, chantant des vers d’une voix étouffée ;
Et ma mère, en secret observant tous mes pas,
Pleurait et souriait, disant : C’est une fée
Qui lui parle, et qu’on ne voit pas !

Conclusion

Les Odes et ballades témoignent à plus d’un égard du génie littéraire de Victor Hugo. Le nombre de poèmes, la variété du vocabulaire, la richesse des rimes et la puissance du style sont impressionnants quand on sait que l’ouvrage a été composé à sa vingtième année. À part peut-être ses positions politiques, qui ne cesseront d’évoluer, presque tout Victor Hugo est déjà là : le romantique, le militant, le styliste. Hugo écrit d’ailleurs que « des fautes de langue ne rendront jamais une pensée, et le style est comme le cristal : sa pureté fait son éclat. ». Et il ajoute : « le poète ne doit avoir qu’un modèle, la nature ; qu’un guide, la vérité. »

 

Lecture conseillée :

  • Odes et ballades, V. Hugo – éd. Gallimard établie par Pierre Albouy

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  1. Bernard THIEBAUD dit :

    Bonjour,
    merci pour votre blog. Pour une conférence sur V H , je suis amené à parler du sacre de Charles X. Je ne saisis pas dans les vers suivants l’allusion à Cadix « L’autel de Reims revoit l’oriflamme de France /Retrouvée aux murs de Cadix. « Pour le moment je n’ai pas trouvé de note explicative. Pouvez-vous m’éclairer sur ce point ?

    1. Paul dit :

      Bonjour,
      Merci pour votre commentaire. Le sacre de Charles X eut lieu deux ans seulement après que la France de la Restauration eut contribué à sauver les prérogatives royales de Ferdinand VII d’Espagne (l’opposition libérale espagnole avait provoqué la révolte dans la péninsule) ; l’un des faits d’armes de l’intervention française fut la prise du fort du Trocadero, près de Cadix. Propagande oblige, l’événement avait été abondamment rapporté et commenté dans les journaux, dans un sens très favorable à la monarchie. Le mot d’ « oriflamme » est symbolique, il figure la victoire des armées françaises. Ceci dit, je vous dis tout cela de mémoire : je n’ai pas sous les yeux, au moment où j’écris ces lignes, l’édition de Pierre Albouy qui donne peut-être plus de précisions. Je vous écrirai dans la soirée si je trouve d’autres informations dans l’éd. Gallimard.

      1. Paul dit :

        Vérification faite, l’éd. Gallimard de P. Albouy ne donne pas plus de précisions : « Allusion à la prise de Cadix par le duc d’Angoulême, en août-septembre 1823 ».


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