Le triptyque Rousseau

Portrait au pastel de Jean-Jacques Rousseau, Maurice Quentin de La Tour, 1753
Rousseau par M. Quentin de La Tour, 1753

Goethe écrivait : « Avec Voltaire, c’est le monde ancien qui finit. Avec Rousseau, c’est un monde nouveau qui commence. » Et Jean d’Ormesson ajoutait, dans Une autre histoire de la littérature française : « Voltaire est le comble de la civilisation et de la culture. […] Jean-Jacques Rousseau est un sauvage et un révolutionnaire. »
Si les qualificatifs de « sauvage » et de « révolutionnaire » conviennent plutôt bien à l’auteur des Confessions, nous choisirons, pour notre part, de le décrire par ses trois qualités littéraires : Rousseau fut un philosophe des Lumières, un autobiographe moderne, et un romantique avant l’heure.

1. Le philosophe

Rousseau est d’abord connu pour avoir été, avec Voltaire, Diderot ou Montesquieu, l’un des grands philosophes du courant des Lumières. Fidèle aux principes qui en ont fait l’unité, il croit à l’émancipation de l’individu et combat le droit divin en tant que légitimité de l’arbitraire monarchique.

Deux discours et deux essais contiennent en totalité la pensée rousseauiste : le Discours sur les sciences et les arts, le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, le traité Émile ou De l’éducation, et bien sûr le fameux Contrat social. La philosophie de Rousseau peut être ainsi résumée : l’homme est bon par nature, c’est la société qui le corrompt.

Tout le système de Rousseau, qui comportera bien des contradictions, découle de cette intuition fondamentale : les hommes sont mauvais et pourtant l’homme est bon. L’homme originel est naturellement bon, c’est la société qui est responsable de tous les maux qui l’accablent et qui le pervertissent. Dans le siècle des lumières où le progrès de la science et des arts est un dogme, c’est un coup de tonnerre.
(Une autre histoire de la littérature française, II, J. d’Ormesson)

La société est mauvaise parce qu’elle repose sur la propriété, qui est à l’origine de l’inégalité. Rousseau écrit : « L’homme est né libre et partout il est dans les fers. »

Rousseau, puisque l’homme est bon dans l’état de nature et que la culture le rend mauvais, est l’adversaire de toute société. Jusqu’au Contrat social, il ne fera que développer cette thèse. Il ne faudrait pas le pousser beaucoup pour lui faire condamner jusqu’à la raison et la pensée, si chères à Voltaire et aux Encyclopédistes. « J’ose presque dire que l’état de réflexion est un état contre nature et que l’homme qui médite est un animal dépravé. » Il y a là comme l’annonce de la formule de Hegel : « L’homme est un animal malade. »
On voit déjà éclater ici la formidable originalité de Rousseau en son temps. Jusqu’à environ quarante ans – ce qui est tard pour l’époque –, il n’écrit presque rien, il promène dans le monde son esprit d’indépendance, sa nonchalance sans ambition, son charme plein d’orgueil, et il est plutôt connu comme musicien que comme écrivain. Avec les deux Discours déclenchés par l’Académie de Dijon, il ouvre des voies nouvelles qui vont à contre-courant et qui mettent en cause non seulement la société, ce qui n’est pas très neuf, mais toute forme de culture, de savoir et peut-être de pensée.
(Une autre histoire de la littérature française, II, J. d’Ormesson)

Rousseau va jusqu’à préconiser, dans Émile ou De l’éducation, de protéger les enfants de l’enseignement classique, pour ne pas les pervertir. D’Ormesson y voit là l’expression, peut-être inconsciente, d’un puritanisme protestant : « Dans La Nouvelle Héloïse, Rousseau continue à mener la charge contre les intellectuels parisiens, contre les mœurs dissolues, contre la ville, contre le libertinage à la mode. »

Politiquement, Rousseau nie la croyance selon laquelle le pouvoir vient de Dieu. Il démontre au contraire qu’une société est d’abord et avant tout fondée sur un contrat entre des individus qui s’associent pour protéger leurs biens. Puisque ce contrat vient du peuple, le peuple peut le modifier quand il le souhaite. Par conséquent, c’est le peuple qui détient véritablement le pouvoir : c’est la souveraineté populaire. Le véritable roi, pour Rousseau, c’est la communauté tout entière : aussi chacun doit-il lui abandonner tous ses droits, en échange de quoi la communauté doit assurer la liberté de chacun.

L’intéressant est que, saisi par la logique d’un système où chacun, pour assurer sa liberté, abandonne tous ses droits à la communauté, Rousseau, individualiste forcené, finit dans la peau d’un tyran assoiffé d’un pouvoir absolu qui se camoufle sous la volonté générale : « Quiconque refusera d’obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu’on le forcera à être libre. »
« On le forcera à être libre »… Derrière le Contrat social se profilent déjà les ombres du Père Ubu et de Staline. Le même mécanisme, qui s’est mis en marche entre Marx et Lénine, puis entre Lénine et Staline, est déjà à l’œuvre chez Rousseau où la passion de la liberté aboutit inéluctablement, par les chemins d’une raison devenue folle, à l’acceptation de la dictature.
(Une autre histoire de la littérature française, II, J. d’Ormesson)

Rousseau n’a pas été qu’un philosophe ; il a aussi et surtout été un poète. Sa prose admirable lui a valu d’être l’auteur d’un renouveau du genre autobiographique.

2. L’autobiographe

Avec Les Confessions (1782), Rousseau invente l’autobiographie moderne.

Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi.
Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j’ai vus ; j’ose croire n’être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m’a jeté, c’est ce dont on ne peut juger qu’après m’avoir lu.
Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus. J’ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon ; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l’ai été ; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été : j’ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même, Être éternel. Rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables ; qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là.
(Les Confessions, J-J. Rousseau, 1782 – posthume.)

Voilà qui a le mérite d’être clair. Le projet de Rousseau est le suivant : raconter sa vie dans ses moindres détails, avec ce qu’elle a de meilleur, et ce qu’elle a de pire, en affirmant sa singularité. Rousseau ne prétend donner aucune leçon : il dit tout, et le lecteur jugera.
Mais si Rousseau est resté et restera encore longtemps dans l’histoire de la littérature française, c’est aussi parce qu’il fut un précurseur : en plein siècle des Lumières, il annonce déjà le romantisme des décennies à venir.

3. Le romantique

Le romantisme soupire. Il est mélancolique, désespérément amoureux, nostalgique et ne rêve que de voyages et d’ailleurs. Lassé des raisonnements scientifiques et rationnels des philosophes du siècle précédent, il s’épanche en sentiments mystiques, quête l’Absolu, cherche à extérioriser un mal-être intérieur né d’une angoisse de l’Individu. Avec Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761), Jean-Jacques Rousseau s’inscrit, dans l’histoire des lettres françaises, comme l’un des maîtres du « préromantisme » (pour reprendre le mot de P. Van Tieghem). Ce roman épistolaire, qui raconte l’histoire d’un amour impossible entre Julie et son précepteur Saint-Preux, inspiré du récit tragique d’Héloïse et Abélard, eut à sa sortie un succès considérable.

Il faut vous fuir, mademoiselle, je le sens bien : j’aurais dû beaucoup moins attendre ; ou plutôt il fallait ne vous voir jamais. Mais que faire aujourd’hui ? Comment m’y prendre ? Vous m’avez promis de l’amitié ; voyez mes perplexités, et conseillez-moi.
Vous savez que je ne suis entré dans votre maison que sur l’invitation de madame votre mère. Sachant que j’avais cultivé quelques talents agréables, elle a cru qu’ils ne seraient pas inutiles, dans un lieu dépourvu de maîtres, à l’éducation d’une fille qu’elle adore. Fier, à mon tour, d’orner de quelques fleurs un si beau naturel, j’osai me charger de ce dangereux soin, sans en prévoir le péril, ou du moins sans le redouter. Je ne vous dirai point que je commence à payer le prix de ma témérité : j’espère que je ne m’oublierai jamais jusqu’à vous tenir des discours qu’il ne vous convient pas d’entendre, et manquer au respect que je dois à vos mœurs encore plus qu’à votre naissance et à vos charmes. Si je souffre, j’ai du moins la consolation de souffrir seul, et je ne voudrais pas d’un bonheur qui pût coûter au vôtre.
Cependant je vous vois tous les jours, et je m’aperçois que, sans y songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre, et que vous devez ignorer. Je sais, il est vrai, le parti que dicte en pareil cas la prudence au défaut de l’espoir ; et je me serais efforcé de le prendre, si je pouvais accorder en cette occasion la prudence avec l’honnêteté ; mais comment me retirer décemment d’une maison dont la maîtresse elle-même m’a offert l’entrée, où elle m’accable de bontés, où elle me croit de quelque utilité à ce qu’elle a de plus cher au monde ? Comment frustrer cette tendre mère du plaisir de surprendre un jour son époux par vos progrès dans des études qu’elle lui cache à ce dessein ? Faut-il quitter impoliment sans lui rien dire ? Faut-il lui déclarer le sujet de ma retraite, et cet aveu même ne l’offensera-t-il pas de la part d’un homme dont la naissance et la fortune ne peuvent lui permettre d’aspirer à vous ?
Je ne vois, mademoiselle, qu’un moyen de sortir de l’embarras où je suis ; c’est que la main qui m’y plonge m’en retire ; que ma peine, ainsi que ma faute, me vienne de vous ; et qu’au moins par pitié pour moi vous daigniez m’interdire votre présence. Montrez ma lettre à vos parents, faites-moi refuser votre porte, chassez-moi comme il vous plaira ; je puis tout endurer de vous, je ne puis vous fuir de moi-même.
(Julie ou la Nouvelle Héloïse, J.-J. Rousseau, 1761.)

C’est la troisième facette de l’écrivain Rousseau, et elle confirme son génie littéraire. Les grands écrivains marquent la littérature soit parce qu’ils s’imposent dans un genre ou dans un mouvement, comme Victor Hugo s’est imposé dans le romantisme, soit parce qu’ils ouvrent la voie à de nouvelles esthétiques, dans un occident où l’art est en perpétuelle révolution. Comme Baudelaire qui a révolutionné la poésie en mêlant au romantisme des accents symbolistes, Rousseau a mélangé, aux écrits philosophiques de son temps, des touches de sentimentalisme poétique qui ont accompagné la littérature dans la transition du dix-huitième au dix-neuvième siècle.

 

Lectures conseillées :

LE PHILOSOPHE

  • Discours sur les sciences et les arts, J-J Rousseau, 1750.
  • Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, J-J Rousseau, 1755.
  • Émile ou De l’éducation, J-J Rousseau, 1762.
  • Du Contrat social, J-J Rousseau, 1762.

L’AUTOBIOGRAPHE

  • Les Confessions, J-J Rousseau, 1782.

LE ROMANTIQUE

  • Julie ou la Nouvelle Héloïse, J-J Rousseau, 1761.
  • Les Rêveries du promeneur solitaire, J-J Rousseau, 1778.

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