Les Chants de Carmora


 

CHANT XVIII

BELGAROD

 

La victoire ouvrait à la coalition la route de Belgarod. Les troupes fatiguées demandèrent à se reposer, mais Téagan craignait de perdre par paresse l’avantage de son triomphe ; dès le lendemain, on se remit en marche.

Le prince avait député ses hérauts d’armes à toutes les villes, à tous les villages du Milliland, afin d’obtenir des ralliements. La plupart des bourgs, désormais sans défense, craignant sa colère, lui expédièrent vivres et volontaires. À Garra-Namona, les habitants, comme le gouverneur refusa de se soumettre, envahirent son château, égorgèrent ses serviteurs et le jetèrent par une fenêtre. Quant aux cités qui avaient choisi de demeurer fidèles à la couronne, et qui se trouvaient sur le chemin de l’armée, elles furent assiégées, pillées, rasées.

Le récent triomphe avait ravivé l’ardeur des hommes ; dans quelques jours, ils seraient à Belgarod, et la guerre pouvait être finie ! L’espérance d’un siège rapide gagnaient les cœurs, et ils oubliaient leur fatigue ; puis le beau temps, inhabituellement long, était bien sûr le signe que les dieux se déclaraient pour eux. Tout concourait à leur succès ; ils marchaient au pas militaire, la détermination du plus grand nombre l’emportant sur les découragements ; et les guerriers d’Alfällon, pour s’entraîner, chantaient en chœur le poème de Fëora :

« Fëor, la guerre frappe à ta porte ! Souffle dans ton cor, élève ton bouclier ! Selle ton cheval et brandis ta lance ! Fëor, la guerre frappe à ta porte ! »

Après avoir traversé toute une enfilade de prairies humides, trempées par les multiples affluents d’une rivière épaisse, on descendit un long chemin encastré entre de gros tas de verdure, d’où débordaient des accumulations de fougères. Puis, les colonnes suivirent longtemps un chemin dominant un paysage de bocages, qui filait contre le flanc d’une colline géante, et tournèrent à l’est afin de reprendre la direction de la Cité. Souvent les arbres, couverts de feuilles, bouchaient l’horizon ; mais quand on émergeait sur une hauteur, les prairies s’étalaient à perte de vue, jonchées de touffes jaunies par le soleil, et constellées de boutons d’or.

L’armée traversa Vadérys ; trois jours plus tard, en fin d’après-midi, des coupoles apparurent dans l’horizon depuis le sommet d’une élévation, telles que des bulles crevant la brume ; c’était Belgarod.

Elle avait été bâtie en enjambement du fleuve, au milieu d’un grand plateau ; à part la forêt de Fëarna, au nord, deux lieues autour, il n’y avait rien pour s’abriter. Le soir venait ; des nuages épars, comme somnolant, couvraient le soleil ; toute la ville s’obscurcissait. Les ombres des murailles, des tours, des bâtiments ramassés sur les hauteurs, s’allongeant depuis l’ouest, l’enveloppaient à la manière d’une cape, ou d’un long drap se déroulant. La cité, en son faîte le plus élevé, dépassait largement la taille des murs ; elle montait même si haut que de loin ils paraissaient minuscules. Les derniers éclats du jour faisaient des scintillations contre les clochers ; des tours carrées, avec des balcons, des échauguettes ou de petites coupoles qui supportaient des aiguilles, s’élevaient un peu partout. Des flambeaux, déjà, étaient allumés aux fenêtres des hôtels ; ils éclairaient la ville de lueurs fixes quoique tremblantes, telles les étoiles dans la nuit. Les plantes larges des terrasses, les végétations des jardins suspendus, qui remuaient entre les édifices, débordaient par-dessus la multitude des toits ; et les arches des galeries, au long des escaliers, des parvis, des façades, encadraient des niches noires comme les cavernes. Des hordes d’oiseaux voletaient dans les espacements des monuments, autour des dômes ; ils avaient l’air d’émanations, tant la ville était grande — et si profonde qu’elle se perdait dans une vapeur, au nord.

« Belgarod ! » murmura Téagan.

Et tirant sur les rênes de son cheval, il contempla longuement, du sommet d’un tertre, le palais immense derrière lequel se dressait l’hôtel d’Ardan, tandis que l’armée s’écoulait en contrebas. La figure, le maintien, la noblesse de son père lui apparurent. Il se rappelait ses emportements, lorsque pour défendre ses causes puissantes il s’élevait, tempêtait, rugissait ; et puis ses yeux agrandis qui pétillaient étrangement, quand il lui montrait la ville en disant : « Elle est à toi ! » Il songea qu’il était en train d’admirer sa tombe ; elle était bien à sa taille ; et il prenait pleinement conscience, peut-être pour la première fois, que jamais plus il ne le reverrait.

Dorán l’avait rejoint. Lui regardait fixement la tour d’Ellinore, bien visible depuis l’angle par lequel on apercevait la cité. Son esprit, emporté dans un tourbillon de joie, d’impatience, d’extase, comme étourdi, se troublait. Le monde entier tomba dans une sorte de nuit profonde ; au cœur de cet abîme, il ne restait plus que cette tour, couverte d’amas de lierre, et de fleurs tombant comme des cascades.

Il tremblait. Il se souvenait du Champ-des-Lys, des yeux de Ceanna ; de ses mélancolies au balcon, interminables ; de leurs rencontres au bord du lac, de toute la vie qu’ils avaient imaginée, dans laquelle ils s’aimaient librement. La pensée de la mort voila un instant son regard ; il la balaya d’un froncement des sourcils. Il eut l’impression bizarre, nette cependant, que son voyage n’avait duré qu’une journée, que lui-même venait à peine de quitter Belgarod. Une jubilation le traversa, tel un coup de tonnerre ; en ce moment, il eût entrepris seul le siège de la ville, si l’armée s’était détournée. Dans son délire, il crut la voir : elle s’était échappée en apprenant son arrivée ; elle courait dans la plaine ! Sa poitrine empourprée se gonflait entre les pans de sa chemise ouverte.

« Sois patient, dit le prince, qui l’observait. Bientôt, tu la reverras ! »

Dorán, surgissant de sa torpeur, pressa les flancs de son cheval, et partit au galop devant ses hommes.

Alors, Fergus, blême, se tourna vers Téagan.

« Le soleil descend, s’écria-t-il. Hâtons-nous ! Il faut gagner les remparts avant la fin du jour. »

Sans doute les avait-on déjà remarqués, du haut des tours ? Il ne fallait point perdre l’avantage de la surprise.

Le roi de l’île, non moins ébranlé que les chevaliers de Carmora, se sentait jusqu’à l’âme enflammé d’une rage terrible. Donc, c’était là le berceau de la couronne ? Son cœur battant ? C’était derrière ces murs qu’avait siégé Felgar, sous le règne duquel avaient péri ses fils, Féodor et Varlam ? Il haïssait chacune de ses pierres… elles représentaient comme la marque d’une injustice, car le prix de la mort de ses enfants, ce ne pouvait être que la destruction de cette fille du royaume ! Il se répéta sa promesse ; et tout son visage se contracta hideusement.

Mais l’armée se ralentissait. La multitude des toits, la hauteur des remparts avaient effarouché les hommes, ceux d’Alfällon surtout, qui pour la plupart découvraient la cité reine. Ils ne s’étaient pas attendus à de telles dimensions ; son ampleur les effrayait, et des doutes leur survenaient ; ils continuaient pourtant d’aller, poussés en avant à la fois par les ordres des capitaines, et par l’impossibilité de tourner maintenant les talons.

Les meneurs des compagnies galopaient au long des flancs des colonnes afin de les maintenir serrées, pareils à des chiens de troupeau. L’armée, quand elle fut assez proche, commença d’entourer la cité, à la manière d’une marée qui monte.

Les compagnies du roi s’étendirent depuis les portes de Garaód, au sud, jusqu’au bord de l’Idir, à l’ouest ; Téagan, pour achever ce demi-encerclement, allongea ses troupes en direction du nord-est, également jusqu’au bord du fleuve.

La plupart des mercenaires de Téagan, ainsi que les chevaliers de la Ligue, étaient déjà venus quand le prince Varden avait menacé sa nièce, après la mort de Felgar. Ils reconnaissaient les monuments : le palais dans les hauteurs, et la foule de ses dômes ; le grand temple avec sa coupole en escalier, tout en cuivre ; le châtelet du Macha, les rondeurs blanches de ses créneaux, ses toitures en pointe, bleues, presque noires dans la lumière du crépuscule, et puis ses statues juchées aux sommets de ses tours ; mais aussi la colonne d’Älfadom, la statue d’Asgrim, l’arc du triomphe. Ils regardaient la ville avec envie ; et en même temps qu’ils jalousaient sa majesté, ils éprouvaient le désir âpre de s’en emparer.

Une première rangée de lanciers se déploya rapidement afin de protéger l’étalement des compagnies, et l’élévation des palissades ; derrière, on s’attelait déjà à monter les tentes, les pavillons ; les bagages demeurèrent en retrait.

Quand le soleil eut disparu, la coalition avait achevé d’occuper l’espace devant les murs ; mais il y avait encore sur les arrières un mouvement permanent, car la multitude des hommes continuait de s’acheminer dans la plaine, ainsi que la foule interminable des troupeaux, des femmes, des traînards.

Dans la cité, les habitants terrorisés encombraient les rues, se bousculaient aux remparts. Les cloches des tours battaient à tout rompre, les cors des sentinelles gémissaient. Un vaste effroi s’était emparé du peuple, les enfants pleuraient, les femmes criaient. C’était la grande armée, celle qui avait vaincu Martel et dévasté le Milliland ! Des prêtres défilaient dans les rues ; ils chantaient sous la lune des incantations destinées aux divinités.

Toutes les haines se réunissaient contre Fégara ; on lui reprochait sa lenteur, ses imprudences, son manque de discernement. Elle aurait dû faire preuve de plus de fermeté à l’encontre des félons, confisquer leurs terres, battre leurs fidèles ; puis, quand Fergus avait violé la frontière, réunir ses troupes en un moment ; pourquoi avait-elle attendu si longtemps ? Elle eût surpris l’ennemi au Mor Tawel avant même qu’il se fût rassemblé ; elle eût coupé ses communications, elle l’eût étouffé dans l’œuf ! Et l’on regrettait amèrement non seulement la confiance qu’elle avait accordée au prince Martel, mais encore qu’elle l’eût à ce point privé d’hommes, par crainte de dégarnir Belgarod. Quelques jours après la bataille du Milliland, peu avant l’arrivée de la coalition, les restes épars de l’armée défaite étaient revenus dans la ville, fiévreux, tremblants, le regard atterré. Leurs tuniques étaient déchirées, leurs armures bosselées, leurs boucliers fendus. Ils saignaient ; leurs chevaux, hors d’haleine, avaient l’écume aux lèvres ; et l’on pouvait lire encore dans leurs yeux l’épouvante. Le prince Martel était arrivé lui-même tout en sueur, tenant à peine sur sa selle, la jambe ouverte, et sans sa garde. « Place ! Place ! » avait-il crié en se jetant dans les rues, avant d’aller s’enfermer au palais. Ce souvenir était resté gravé dans toutes les têtes.

Cependant l’alarme avait tiré Fégara de ses prières ; elle sortit sur sa terrasse, couverte des longs châles des pénitentes.

Elle suffoqua ; en contrebas du palais, une panique épandue agitait la ville ; on poussait les portes, on criait des ordres, on se bousculait ; des gens des campagnes, rentrés précipitamment, se tenaient dans l’ombre des battants, et les places étaient encombrées de chariots, d’animaux, de familles vagabondes. Au-delà des murs, il y avait tant d’hommes, qu’on ne discernait même plus la plaine ; et toujours plus loin, sous les clartés blafardes de la lune, descendant des hauteurs, on devinait des rivières de fer qui sinuaient dans un ordre inexorable. Les lueurs des flambeaux faisaient dans la campagne des scintillements à perte de vue.

La reine envoya chercher Métélès, puis se précipita sur le chemin de ronde. Elle s’appuya aux merlons, en chancelant. L’armée n’en finissait pas de grossir ; il surgissait toujours des colonnes de l’horizon noir. Elles arboraient crânement leurs drapeaux ; le mot « JUSTICE », en lettres d’or, s’exhibait à sa face mille fois répété, comme une injure et comme un miroir. Elle se dit que la chute de la cité, le triomphe de Téagan paraissaient inévitables ; et ses angoisses redoublèrent.

C’était la seconde fois que la Ligue venait l’assiéger ; mais ce soir, grâce aux renforts du roi d’Alfällon, elle se trouvait prodigieusement supérieure en nombre. La ville pourrait-elle seulement les empêcher de la déborder ? La lance du guetteur, à côté d’elle, cognait contre la pierre nerveusement.

« Combien sont-ils ? » pensa-t-elle.

Elle tourna les talons et revint au palais, en courant. Métélès l’attendait.

« Dis-moi ! » ordonna-t-elle.

Il pâlit atrocement.

« L’ombre de Balor est descendue ! balbutia-t-il. Elle a étendu sur les autels sa main glacée !… Nous sommes perdus ! »

Alors, la colère de la reine éclata :

« Traître ! hurla-t-elle. Tu veux me perdre ! Montre-moi les augures !

— Pitié ! supplia le grand-prêtre, en se jetant à ses pieds. J’ai vu une masse de feu rouler du haut de la colline ! Elle… »

Mais Fégara ne voulait plus l’entendre.

« Dehors ! » coupa-t-elle.

Et, le quittant précipitamment, elle se rendit aux appartements de Maldar.

Quand elle entra dans sa chambre, le seigneur d’Iscarod regardait à l’extérieur, le visage collé contre les carreaux de sa fenêtre. Des chandelles presque éteintes achevaient de se consumer, derrière les poutres en croix qui soutenaient le plafond. Les tiges des fleurs mortes pendaient hors des vasques ; de larges traînées de poussière, flottant sur les planches du parquet, faisaient un brouillard grisâtre qui roulait. L’âtre béant s’ouvrait telle une gueule de baleine dans les abysses. Les boucliers d’or, les statues en ivoire de dent de morse, avaient disparu ; les coquilles, autrefois remplis d’ambre, de perles, de grenats, étaient vides. Le prince gardait les paupières à demi fermées sur ses yeux rougis ; et sa tunique retombait mollement par-dessus ses membres grêles, en plis serrés.

« C’est la fin ! murmura-t-il.

— Non ! répondit Fégara. La ville ne tombera pas ! Ses murailles sont plus larges que des falaises, plus lisses que du marbre ! Ils s’épuiseront au siège avant nous ; alors, tu sortiras, tu triompheras, et tu montreras enfin ta valeur aux dieux. Rien n’est perdu ! »

Et joignant les mains, elle ajouta :

« Mais je t’en supplie, aide-moi ! »

Il ne l’écoutait pas. Il lui parut très vieux, comme au crépuscule de sa vie ; les remords marquaient sa figure ; il répondit d’une voix caverneuse, avec un geste d’agacement :

« Garde tes implorations pour les divinités ! Moi, je ne peux plus t’aider. Regarde ! Je suis devenu lâche et faible ! J’ai failli ! »

Elle eût éprouvé moins de peine s’il avait pleuré, mais il baissait seulement la tête, anéanti, égaré dans un abîme sans fond.

« Mon prince » dit-elle, en s’approchant.

Elle allait le consoler, quand un glissement la fit se retourner ; elle entrevit dans les rougeurs faiblardes des torches, qui étalaient contre le lit une flaque changeante de lumière pourpre, un long serpent visqueux, épais comme une colonne, qui remuait indolemment entre les draps défaits.

Il s’allongea de façon monstrueuse, dressa la tête et siffla, en dardant contre elle ses prunelles verticales. Elle réprima un cri, porta la main sur son cœur ; puis elle quitta la pièce, la poitrine battante, sans pouvoir empêcher des larmes de couler contre sa face.

 

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Les assiégeants, dès le lendemain, élevèrent une contrevallation à une portée de flèche environ de la Cité ; ils établirent les premiers retranchements quatre cents pieds derrière, afin de prévenir les attaques et se protéger. Là, Téagan fit élever une nouvelle palissade, qu’il flanqua de tours en bois placées à quatre-vingts pieds l’une de l’autre. Pour dissuader les assiégés de tenter une sortie, il ordonna aux soldats de couper des troncs d’arbres, de leur enlever l’écorce et de les aiguiser par le sommet ; puis, il fit creuser une autre tranchée entre la palissade et la contrevallation, profonde de cinq pieds, et il y enfonça cinq rangs de pieux. Devant, il disposa en quinconce des trous, dans lesquels il ficha d’autres pieux durcis au feu, qu’il couvrit avec des branchages ; et encore devant, il planta dans la terre des chausse-trappes d’un pied de long. Une circonvallation était inutile de ce côté-là ; il possédait le sud.

Les défenseurs de Belgarod avaient cru que l’armée resterait sur la rive gauche de l’Idir, et qu’ainsi la cité pourrait toujours compter sur un approvisionnement par le nord ; ils poussèrent des cris d’horreur en voyant les pontonniers de Fergus commencer de bâtir des passages, laborieusement, par-dessus le fleuve torrentueux.

Des chevaliers proposèrent une sortie afin de les arrêter. Fégara refusa ; ce serait une défaite assurée, à cause du nombre de l’ennemi ; d’ailleurs, il se disperserait en s’élargissant.

« Mais nous serons encerclés ? » lui dit Gaëlys, thane de Togor.

Le siège n’effrayait plus la reine ; ses prières de la nuit l’avaient apaisée ; elle faisait confiance aux dieux, en dépit des prédictions de Métélès. L’orgueil de sa famille, surtout, l’empêchait de se résigner.

« La pluie tombera du ciel ! En remplissant les greniers, les caves, les entrepôts, nous tiendrons des années ! »

L’Idir, d’un bout à l’autre de la plaine qu’il traversait, était large excessivement, impétueux par ailleurs ; il faudrait des semaines pour élever les ponts. Dans l’intervalle, elle ordonna de faire rentrer tous les troupeaux, toutes les récoltes, tous les fruits des campagnes, afin de combler les magasins. Les jours qui suivirent, il passa par les portes septentrionales des tonneaux combles à craquer, des pâtres avec leurs bêtes, des paysans tirant des bœufs, d’autres portant sur le dos des paniers, des sacs, des hottes. Cette activité, telle une contagion, redonna du courage à la populace abattue. La reine jura que la cité résisterait ; par intérêt, on voulut la croire ; et l’on s’attela, avec passion, à la défense de Belgarod.

On creusa des fossés loin devant les murailles, au nord, afin de retarder le déploiement des assaillants. On renforça les portes avec des verrous, des chaînes, des poutres de traverse, on entassa derrière les battants des montagnes de débris. En même temps, des machines furent montées dans les hauteurs, au bord du fleuve, et les pierres détruisirent le travail des pontonniers ; ils perdirent plusieurs jours à s’éloigner, édifier d’autres défenses, et recommencer leurs ouvrages.

La faiblesse de Maldar forçait la reine d’agir seule, et, à cause de cela, elle redoublait d’effort. Elle mit la cité tout entière sur le pied de guerre ; elle fit distribuer des armes aux habitants quelle que fût leur condition, et jusqu’à la canaille des Mines. Elle garnit les murailles, les tours, d’archers avec de longs arcs, et ordonna qu’ils fussent relayés jour et nuit. Chacun avait son devoir à remplir, il était impossible de s’y soustraire.

Les rues disparaissaient sous l’effervescence du peuple. Des compagnies nouvellement créées couraient dans les allées pour rejoindre leurs postes ; des écuyers portant des écus se pressaient derrière les chevaux hennissant ; les hérauts se jetaient d’une place à l’autre, dans tous les sens. Des charrettes remplies de haches, d’épées et de masses passaient à chaque instant dans la cohue permanente. Les forgerons, les armuriers travaillaient sans repos.

Fégara décréta une taxe nouvelle, universelle, à titre de contribution pour la guerre ; ceux qui voulurent s’y soustraire, elle les fit châtier sur les places, qu’ils fussent riches ou misérables. De crainte que ce ne fût point suffisant, elle encouragea les dons ; et afin de donner l’exemple, elle offrit elle-même ses broches, ses anneaux, ses colliers, ainsi qu’un coffre de pièces d’argent pesant près de deux cents livres. C’était presque la totalité de sa fortune personnelle.

Elle demanda aux prêtres d’exciter les fidèles ; sur son ordre, des bardes chantèrent à toutes les places les exploits de Svaran, qui défendit victorieusement la Cité d’Or contre la fureur de ses ennemis. Elle menaça le grand-prêtre de mort, s’il révélait ce que lui avaient confié les esprits ; elle le contraignit même à mentir : il avait lu dans les augures le triomphe des défenseurs !

Le continuel tumulte de la ville s’élevait dans l’air ; les assiégeants, comme si Belgarod eût été vivante, la voyaient se braquer, s’exciter, se préparer à bondir. Ils en éprouvaient une espèce d’anxiété qui les irritait. Cette foule, qu’ils entendaient s’animer, ils eussent préféré la sentir apeurée ; ils s’agaçaient des fumées, de l’agitation sur les terrasses, devant les temples, au long des murailles. Maintenant, gagnés par une incertitude, ils brûlaient d’envie d’engager l’assaut, pour en finir. La grande action paraissait imminente ; elle serait terrible !

 

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Des serviteurs, un matin, élevèrent un autel face au temple d’Aémyr. Le monde se tassa peu à peu tout autour du parvis, dans les rues, et jusqu’à l’esplanade en contrebas du palais.

Les chevaliers étaient venus des abords du fleuve, du Lorymon ou du Macha ; la plupart avaient revêtu, par-dessus leurs habits, une robe grise retenue aux épaules par des broches en forme de tête de mort ; leurs maisons s’avançaient derrière au grand complet, en processions solennelles. Des valets transportaient, à l’intérieur de litières fastueuses, les vieillards incapables de marcher ; elles étaient surmontées de dais arrondis tout en or, avec sur le pourtour des sculptures en bois de cerf, d’où pendaient des médailles ; les bords, ornés d’incrustations en arabesques, étaient couverts de soierie ; et les colonnettes en entortillement, aux angles, également dorées, reposaient sur des bases en argent incrustées de diamant, qui scintillaient.

Les magistrats, les riches avaient quitté les beaux quartiers, ils se mêlaient à la population ; en plus de leurs insignes, des colliers en perles de verre reposaient contre leurs poitrines, et des bracelets d’ivoire ou de laiton s’agitaient à leurs poignets. Les soldats étaient sortis des casernes, les marchands des boutiques ; et les pauvres affluaient des Mines, coiffés de couronnes de fleurs. Ils s’amassaient lentement, piétinant, dans un encombrement général qui s’amplifiait.

On avait déployé les tentures, décoré les façades, enrobé les monuments de vastes draps colorés. Les fumées blanches des parfums, qui brûlaient à tous les carrefours, ainsi qu’aux balcons des habitations riches, s’élevaient dans l’azur. Les harpistes pinçaient les cordes de leurs instruments, et chantaient des prières que souvent les gens reprenaient, et qui montaient aux cieux avec les parfums.

Alors, comme l’heure de midi approchait, il y eut un mouvement parmi la multitude. On criait, on se bousculait, les hommes s’écartaient. Un prêtre en toge blanche, à l’antique, menait par la voie d’Érimon, depuis la place des Dieux mineurs, un taureau blanc magnifique, grand comme un cheval, gros comme une baleine, avec les flancs tout déformés par les roulements des muscles. Il marchait en balançant sa queue à la manière d’un pendule, et parfois il s’arrêtait, étourdi par les hurlements ; il beuglait en se tordant le cou, il poussait des cris trémulants, caverneux, de longues plaintes venues du fond de la gorge — mais deux gardes, en arrière, le piquaient avec des javelots, et il repartait pesamment. La foule grondait, tendait les bras pour le toucher ; et le taureau se mouvant disparaissait sous une pluie de vêtements, de fleurs, d’amulettes, car c’était une protection de posséder un objet piétiné par les animaux des sacrifices. Des hommes levaient la tête en fermant les yeux, d’autres se prosternaient, s’embrassaient ; parfois, un chant, qui prenait l’assistance, s’intensifiait, redescendait, et elle se balançait dans une oscillation régulière, unanime. Les instruments sonnaient tous à la fois, les flûtes, les lyres, les tambours ; les veilleurs, du haut des tours, soufflaient à pleine poitrine dans de longues cornes de vache, et leurs sons puissants résonnaient dans l’atmosphère.

Soudain, le grand-prêtre, Métélès, sortit du sanctuaire de Vilivé, au bout d’une rue qui débouchait sur le parvis du temple. Ses yeux ronds, enfoncés, se perdaient à demi dans l’ombre formée par l’épaisseur de ses sourcils ; mais on le reconnaissait à ses lèvres larges, affaissées, très en avant de sa mâchoire saillante. Un ample manteau blanc l’enveloppait jusqu’aux chevilles ; sa tête ployait sous une couronne énorme de sapin.

Il ferma les yeux, écarta les narines afin d’aspirer les bonnes odeurs ; puis il s’avança vers le parvis, en crevant la masse du peuple qui s’ouvrait pour lui faire un passage ; les gens s’éloignaient à son approche, avec terreur ; quiconque eût touché à un seul pli de ses vêtements, même involontairement, eût été puni de mort.

Il marchait d’un air pénétré, hiératique. Des serviteurs le suivaient en brandissant des flambeaux ; d’autres, avec des cercles en bronze doré autour des biceps, tenaient en équilibre sur leurs têtes des vases fumants, ou des plateaux d’argent sur lesquels les premières offrandes, des fruits, des épices, des graines, étaient disposées en monticules ; il y en avait qui soulevaient par les pattes de gros coqs égorgés, et ils les balançaient par-dessus leurs têtes. Ensuite, se succédait la collection des objets dont la vue, pensait-on, satisferait le dieu Aémyr : l’étoffe de son célèbre protégé, Galar, la dent du dragon Musifell, et l’éclat de la lance avec laquelle il l’avait pourfendu ; ils étaient enchâssés à l’intérieur de tabernacles d’airain, disposés sur des coussins alourdis de pendeloques.

Un pavillon plus imposant, dont les rideaux étaient tirés, enfermait le couteau du sacrifice, long comme une épée, tranchant comme une hache ; son manche, une simple tige en os, était recouvert d’or ; et un pommeau en globe l’ornait au bout. Des servants, à chacun des angles de ce pavillon, portaient des corbeilles de cendres ; ils en saisissaient des poignées régulièrement et les jetaient au ciel ; le vent les dispersait par-dessus le monde en nuages gris.

Puis, c’était le défilé des eunuques, en robe noire, attachés les uns aux autres par des chaînes, le crâne rasé, le cou enserré dans des anneaux d’airain ; ils psalmodiaient des incantations la poitrine tremblante, avec un vacillement continu des épaules.

À ce moment, les joueurs de lur firent rugir leurs instruments ; les tambours éclatèrent ; et la multitude entassée vociféra, fanatique, tout entière possédée par une exaltation commune.

Le prêtre, enfin arrivé au parvis, laissa le cortège s’en aller par les rues, et monta sur l’estrade ; la foule hystérique, tout à coup, devint atrocement silencieuse.
Alors, le visage levé vers l’envergure du ciel, il adressa au dieu les prières du peuple :

« Salut, Soleil ! Hommage et gloire à toi, Aémyr, dieu de la foudre et dieu des dieux, seigneur des seigneurs, qui nous protèges et règnes sur Belgarod, Carmora, toute la terre et tout l’univers ! Nous t’avons toujours honoré ! Nous t’avons toujours célébré ! Aujourd’hui nous t’implorons, et nous t’offrons ces parfums et ces nourritures afin que tu exauces nos volontés : déploie sur la ville ton bouclier divin ! Et repousse loin d’ici ceux qui nous assaillent ! »

Les habitants réunis, par milliers, répétaient : « Seigneur ! Nous te prions ! », la musique jouait plus fort encore, un vaste brouillard de poussière s’élevait du sol piétiné furieusement, les tentures des façades, comme participant au rite, se gonflaient au zéphyr, et déjà des fanatiques tombaient à la renverse, et convulsaient.

Le sacrificateur s’empara du lourd maillet que lui tendait un serviteur ; et d’un grand geste, il martela la tête du taureau. Après, tandis que les assistants tenaient les membres de l’animal, il enfonça son couteau dans sa gorge et le retira brusquement ; il jaillit de la plaie béante un sang chaud écumeux, d’un rouge sombre, presque noir, qui se déversa comme le courant d’une rivière sauvage, inondant le pourtour de l’autel, remplissant les rigoles, débordant sur les pavés.

Les auxiliaires, qui le récupéraient, remplissaient une large bassine ; le prêtre, pendant ce temps-là, découpa une large entaille dans le flanc de la bête morte, et plongea à l’intérieur ses bras, jusqu’aux coudes ; il en retira les entrailles et les présenta au soleil, debout, la tête rejetée en arrière. Le peuple d’une seule voix chantait une supplique déchirante, monosyllabique, et pleine d’inflexions alternativement hautes et basses.

Cependant les assistants jetaient les parties grasses dans le feu de l’autel, et les autres morceaux dans les cuves à l’entour. Une odeur de banquet embaumait la cité ; la bave s’écoulait aux lèvres de la populace enragée. Le pontife, quand il eut fini sa présentation, s’approcha de la bassine remplie du sang, et il y trempa une branche de sapin. Les chevaliers, ceux qui portaient des robes grises, s’étaient avancés ; le prêtre les aspergea, et ils retournèrent à leur place, après s’être inclinés face aux portes du temple.

Fégara parut sur le seuil.

Elle avait revêtu l’habit cérémoniel : la couronne sertie d’agates avec le collier d’argent, la tunique de velours noir brodée de loups d’or, la ceinture incrustée de cornalines, et le manteau de pourpre.

Elle descendit les degrés du monument et traversa la place d’un pas digne, la figure sévère, sous les huées déchaînées. Quand elle fut à quelques pieds de la foule, elle se dévêtit entièrement.

« Meurs ! Meurs ! » hurlaient les misérables, hideux, en lui crachant sur le corps ; en même temps, elle recevait des immondices, des épluchures, des fruits pourris, et d’autres ordures encore.

Les invectives des uns nourrissaient les imprécations des autres, l’acharnement s’intensifiait, les injures se mêlaient aux obscénités. Toute la haine qui aigrissait les cœurs se dégageait contre cette personne unique, royale de surcroît.

Les soldats ne bougeaient pas ; les leudes, les thanes, les princes et leurs familles, attroupés en haut des degrés entre les piliers de la colonnade, demeuraient impassibles. Maldar, en vêtements de prince, avec une cuirasse imitant la musculature des dieux d’où pendait un manteau bleu, se tenait au milieu des chefs des provinces, la main appuyée sur l’épaule d’un enfant. Les principaux pontifes, trois marches plus bas, faisaient à ses pieds une barrière blanche. Un peu plus loin, Godélor, un diadème de bronze autour du front, gardait la bouche ouverte, et ses lèvres, remontant sur ses gencives en un sourire indéfinissable, découvrait ses dents malades. À côté, Ceanna détournait la tête, et levait la main devant ses yeux pour ne pas voir.

Mais la foule poursuivait ses injures inlassablement. Le prêtre, Métélès, avait disposé un montoir contre la bassine pleine du sang du taureau. La reine, s’éloignant enfin, le gravit, puis, sans marquer la moindre hésitation, s’immergea dans la cuve, et disparut sous le liquide rougeâtre.

Le soleil en son point le plus élevé dispensait à foison ses rayons d’or, et leurs clartés partout se répandaient ; les pavés brillaient, les colonnes, les façades éclataient, et les broches des chevaliers, les diamants des litières, étincelaient comme les cristaux dans les lueurs des torches. Le peuple exhalait des clameurs immenses, battait des mains. La garde s’était resserrée ; elle le contenait difficilement ; cependant, dès qu’un pauvre passait entre ses filets pour courir vers l’autel, elle l’abattait sans distinction.

Un temps infini semblait s’être écoulé. Métélès, pris d’inquiétude, escalada le montoir en courant, et se jetant à demi dans la bassine, il en ressortit Fégara toute rouge et dégoulinante. Les femmes hurlaient à s’en déchirer la gorge ; mais les hommes à présent, soulagés de toute leur colère, comme libérés d’un poids, criaient : « Vive la reine ! » et ils levaient les bras en l’air, en sautant d’extase. Le pontife la recouvrait de grands langes, des pieds jusqu’à la tête ; des pleurs coulaient sur sa face ; elle, évanouie, demeurait inerte dans ses bras.

Les soldats, dehors, entendaient la fureur du peuple s’exprimant, et ils se glaçaient d’épouvante.