Antoine et Cléopâtre


PREMIÈRE PARTIE : TARSE

 

V

OCTAVE

Il s’empara du consulat durant sa vingtième année en faisant marcher contre Rome ses légions menaçantes, et en envoyant des soldats le réclamer pour lui au nom de l’armée ; comme le Sénat balançait, le centurion Cornélius, chef de la délégation, rejeta en arrière son manteau et, montrant la poignée de son glaive, n’hésita pas à dire en pleine curie : « Si vous ne le faites pas consul, celui-ci s’en chargera ! »
[…]
… il envoya à Rome la tête de Brutus pour qu’on la mît au pied de la statue de César, et s’acharna contre les prisonniers… comme l’un d’entre eux implorait une sépulture, il lui répondit que « ce serait bientôt l’affaire des vautours »… deux autres captifs, le père et le fils, lui demandant la vie sauve, il leur ordonna de tirer au sort celui des deux qui obtiendrait sa grâce, puis les regarda mourir l’un après l’autre, car le père s’étant offert de lui-même fut égorgé, et le fils à son tour se donna volontairement la mort.
[…]
Ses yeux étaient vifs et brillants ; il voulait même faire croire qu’il y avait dans son regard comme une autorité divine et, quand il le fixait sur quelqu’un, il aimait à lui voir baisser la tête, comme ébloui par le soleil.

SUÉTONE

 

Le soleil à Rome, qui commençait de descendre dans l’horizon, enflammait d’une lumière almandine le sable du Circus Maximus, ainsi que sa façade immense à trois étages d’arcades, et les statues, les insignes, les sacellums de la spina. Les ombres des sept grandes collines s’allongeaient dans la campagne progressivement, et les pins aux larges dômes, qui flanquaient en ses abords la via Appia majestueuse, frissonnaient au vent d’hiver. Les acrotères, les tympans, les tuiles des temples du Capitole scintillaient aux derniers rayons du jour déclinant ; les vastes salles des villas du Palatin, demeures des patriciens, inondées de lueurs nébuleuses, s’emplissaient d’une vapeur rougeâtre et tamisée ; les galeries des portiques s’assombrissaient, et leurs colonnes, en pierre du mont Albain, devenaient moment après moment grises par l’effet du crépuscule — les riches, étendus dans leurs divans, s’assoupissaient en écoutant distraitement le murmure lointain des rues, qui s’entrelaçait aux clapotis des fontaines, aux froissements des plantes remuant parmi les jardins, aux battements d’ailes des colombes dans les volières. Les marchands du Forum pliaient les étals, et la foule remuante, l’abandonnant peu à peu, se dispersait au hasard des différents quartiers.

C’était l’heure habituelle où Octave, sur le Palatin, jouait aux dés dans la maison d’Hortensius.

Il les jetait de manière aléatoire, tantôt d’un air las, tantôt poussant de hauts cris, tout en sirotant du vin de Rhétie ; et il portait régulièrement à sa bouche un morceau de pain trempé d’eau fraîche, une tranche de concombre, ou bien l’un de ces grains fort juteux du raisin d’Italie.

Le triumvir, en dépit de son teint pâle, de ses traits mélancoliques et de sa faiblesse apparente, était d’une rare beauté, beauté qui n’avait rien de ces esthétiques triomphantes, la splendeur charismatique d’un César, le charme spectaculaire d’une hétaïre, Lamia, Thaïs ou Phryné, mais qui tenait plutôt de cette harmonie de vestale, de vierge adolescente, moins féminine encore qu’excessivement délicate. Fleur passagère aux sensibles pétales, violette juvénile et solitaire des sommets enneigés, rose à peine éclose tremblant dans la gelée, lis pur unique des landes sauvages, un coup de vent semblait pouvoir l’emporter, et il paraissait à chaque instant sur le point d’expirer.

Sa face n’était point marquée des vices, de ces tâches d’excès qui grêlaient tant sous la vieille République les visages des corrompus, les riches dionysiaques, les adorateurs d’orgies, Antoine et les anciens optimates ; sobre au contraire de vin, économe autant de nourriture, Octave avait de ses traits conservé la pureté sculpturale, et leur minceur les faisait noblement ressortir.

Son être tout entier, d’ailleurs, petit mais bien proportionné, respirait en général une espèce de calme tranquille bien digne des statues, que l’on pouvait prendre au choix pour du calcul ou pour de l’apathie. Ses yeux vifs, brillants, luisaient telles des braises dans les charbons ; il les dirigeait volontiers en direction de ceux qu’il espérait intimider, et ne les détournait point qu’ils eussent ployé l’échine ; Antoine seul gardait la tête haute, le sourire aux lèvres, s’amusant à le voir tenter d’exercer contre lui ses menaces, comme un père s’amuse de voir son fils l’assaillir avec un glaive en bois.

Ses cheveux bouclés, assez semblables pour la forme à ceux de son égal, sombres en hiver, tiraient franchement sur le blond à la venue des saisons chaudes. Il avait les sourcils assez longs et très rapprochés, et puis un nez à la romaine, bombé en haut et recourbé par le bas.

Ce physique fluet ne révélait rien de l’homme à proprement parler ; à peine si de menues rougeurs qui le démangeaient, provoquées par son habitude de se frotter avec un strigile, signalaient une angoisse mal dominée. Mais cet homme, est-ce qu’une volonté l’animait, une passion, et même une conviction ?… oui, sans doute ! — l’ambition du pouvoir, qu’il poursuivait inlassablement depuis la mort miraculeuse du divin César, son grand oncle, et son père adoptif !…

On le dédaignait généralement ; ce n’était point par folie, pourtant, que César l’avait comblé d’honneurs et désigné son fils par testament, l’héritier de ses trésors, et plus encore : le grand homme, de son odorat puissant de bête fauve, avait senti qu’il coulait dans ses veines l’humeur cruelle des ambitieux immodérés, ceux-là pour qui le sang est du sirop, et les cadavres des degrés nécessaires à gravir. Et en effet, il n’avait point failli en Espagne, — à Munda —, où le dieu de la guerre avait livré la plus horrible de ses guerres — le jeune adolescent avait alors contemplé, sans trahir la moindre émotion, les quarante mille légionnaires de Rome massacrer les treize légions de Pompée, ignoblement.

Les pairs d’Octave n’eussent jamais dû laisser entrer dans leur sein cet être chétif indifférent à tout, détaché de tout attache ; dès l’abord, ils eussent été mieux avisé de le considérer comme de tous les tribuns, de tous les consuls, de tous les généraux le plus redoutable, un lion pour Rome et pour la République.

Cléopâtre seule, éclairée par les confidences de son premier amant, avait flairé le mortel poison qui décolorait la chair de cet être livide, de cette fleur qui finalement n’était ni rose, ni lis, ni violette, mais ciguë fatale ; elle le redoutait comme le meurtrier futur de son fils, et priait chaque jour les dieux d’Égypte pour qu’il trébuche sur le chemin de sa fortune. Mais lui, imperméable aux sentiments, suivait inébranlablement le glorieux sentier que les Parques avaient tracé pour lui, les pensées rivées sur le terme de sa destinée, l’empire de la Ville, du monde et de l’univers.

L’hiver était froid, cette année-là.

Octave, excessivement frileux, portait sous sa toge épaisse quatre tuniques, une chemise, un plastron de laine et des bandes enroulées autour des jambes ; des éclisses, attachées par des sangles, entouraient sa cuisse gauche défaillante — immuable martyr du soleil, en dépit de l’heure tardive il n’avait toujours pas découvert son chef du pétase qui ne le quittait jamais, même dans ses intérieurs.

Un curieux silence avait pour lors envahi les rues, dehors.

Octave et son ami, Mécène, trop occupés au jeu, ne s’en étaient pas aperçus. Ils jetaient les dés l’un après l’autre avec des mouvements vifs, et le roulement continuel des cubes d’albâtre emplissait la maison d’échos inégaux. À chaque fois que l’un d’eux amenait le coup de chien, ou le six, il ajoutait aux enjeux un denier par dé — et ils riaient, se tançaient, vociféraient parfois, Octave trouvant dans le hasard de ce divertissement, lui que rien jamais n’ébranlait, une inhabituelle excitation qui le transportait.

Soudain, il poussa un cri. Les dés qu’il avait lancés pour la centième fois venaient d’indiquer chacun un nombre différent : c’était un coup de Vénus, et Mécène, quoique vexé, s’apprêtait à le féliciter, — lorsqu’il s’interrompit.

D’autres cris de l’extérieur, plus lointains, venaient juste de répondre au gloussement d’Octave. Les deux hommes figés tout à coup se considérèrent ; puis ils se levèrent précipitamment, d’un même élan sortirent sur la terrasse, et du haut de la colline regardèrent en contrebas.

Une petite foule de gens en haillons, partie du Forum, se dirigeait vers le Palatin par la via Sacra. Noirs de crasse, hideux, maigres, ils hurlaient indistinctement, brandissaient les poings ; comme le soleil était descendu derrière les hauteurs, l’ombre les recouvrait, et certains d’entre eux commençaient d’allumer des flambeaux.

C’était une partie de la plèbe, furieuse.

Octave, après Philippes, avait distribué les terres promises aux vétérans ; mais il avait fallu expulser de leurs propriétés de nombreux Italiens, sans pouvoir même les dédommager. Les vieillards, les femmes avec leurs nourrissons pleuraient du matin au soir sur le Forum ainsi que devant les temples, et les Romains compatissaient à leurs malheurs. L’exaspération jour après jour se renforçait, et pourtant le triumvir, infléchissable, non seulement soutenait les vétérans contre le peuple, mais parce que le Triumvirat approchait de son terme, tolérait encore leurs abus et leur arrogance.

La foule était arrivé à l’endroit du chemin pavé qui montait jusqu’à la maison d’Hortensius, devant les murs extérieurs élevés en bordure des jardins. Mécène, tremblant imperceptiblement, jeta au triumvir un regard d’où sourdait quelque chose de suppliant. Ce dernier, impassible, toucha simplement son avant-bras, sans quitter des yeux la plèbe encolérée — alors son ami se radoucit, par un effet mystérieux, et regarda de nouveau en contrebas.

Les plus hardis des rangs de tête, s’avançant brusquement, se mirent à frapper des poings la double porte qui protégeaient la propriété, et ils cherchaient à l’incendier en agitant les flambeaux. Presque au même instant, le buccin sonna, et la garde prétorienne surgit d’une caserne bâtie à proximité. Les cavaliers d’abord, en armure sur leurs chevaux, entourèrent les bandes rebelles, puis chargèrent afin de les disperser, les javelots pointés en avant ; ensuite, l’infanterie, accourant, repoussa les derniers restes qui s’attardaient. Après ce double assaut, la cohue s’éparpilla dans la nuit, exhalant longtemps ses injures, ses menaces parmi les rues obscures.

Octave et Mécène s’attardèrent quelques instants sur la terrasse.

Les rougeoiements des feux illuminaient çà et là les recoins des quartiers reculés. Une dernière bande pourpre, minuscule, achevait de s’évanouir à l’occident ; la lune en même temps s’élevait, et les premières étoiles apparaissaient, visibles au ciel dégagé. L’air se rafraîchissait, le long cri d’un loup retentissait, et les forêts dans la campagne faisaient d’amples masses ténébreuses.

« Tu as vu ? dit Mécène. Ces pauvres, ces affamés ! La colère changeait leurs visages, et ils nous agonissaient d’insolences… Rome tremble, César ! »

Octave le considéra ; pâle toujours, il serrait les poings à s’en blanchir les phalanges, et l’inquiétude se lisait sur sa face.

« Mais toute l’Italie tremble », répondit-il avec lassitude.

Et dans un soupir il ajouta, terrible :

« Le monde entier, tremble !… »

Mécène tressaillit.

Octave disait la vérité, pourtant. Pompée, maître de la Sicile, fort des préteurs, des sénateurs, des chevaliers proscrits sans pitié par les triumvirs après la mort de César, — au motif prétendu de venger le mort glorieux —, bloquait tous les ports de l’Italie, afin d’empêcher l’approvisionnement en blé de la péninsule. Il avait également rallié les jeunes hommes écœurés par la politique d’Octave, et disposait déjà d’une force suffisante pour s’avancer contre Rome triomphalement. Octave avait dû emprunter aux temples du Capitole, et jusqu’à ceux d’Antium, de Lanuvium, de Tibur et de Nemi, cités riches d’argent sacré ; mais c’était encore loin d’être suffisant, et le peuple crevait de faim — depuis des mois, les dernières terres n’étaient plus cultivées pour le nourrir, lui, mais les armées précieuses, trop précieuses. Alors, les artisans fermaient boutique, les magistrats quittaient la ville et les pauvres, la nuit, forçaient les portes des maisons, battaient les propriétaires et pillaient les coffres dans les caves.

Ce n’était pas tout.

Sextius, en Afrique, partisan d’Antoine, avait infligé une horrible défaite aux soldats de Fango, partisan d’Octave. Bocchus, roi de Maurétanie, proche de l’imperator, menait contre Carrinas, qui gouvernait l’Ibérie pour le compte du fils de César, une guerre féroce. En mer Ionienne, Ahenobarbus, allié des assassins du divin Jules, fort de quatre-vingts vaisseaux, de deux légions entières, d’archers et de frondeurs, de fantassins et de gladiateurs, sillonnant les flots, dévastait les terres des triumvirs ; pire, Octave venait d’apprendre qu’il avait incendié sa flotte à Brindes, et ravagé la campagne environnante !

Le jeune homme pencha la tête et ferma à demi les yeux.

Le monde, pensait-il, était comme peuplé de guerriers hostiles, qui n’attendaient que de se jeter les uns contre les autres furieusement ; de tous côtés on s’avançait contre lui, et il ne dominait pas même l’Italie ! — et pris d’une angoisse, il regrettait la calme tranquillité du printemps d’Apollonie, les collines, la lagune, et les grands oliviers dressés face à la mer.

C’était trois ans plus tôt.

Les réverbérations du soleil sur les toits de tuiles, entrevus entre les hauts plateaux entourant la belle cité, faisaient parmi les terres comme des scintillements d’or ; l’on apercevait, depuis les terrasses des maisons luxueuses, la longue voie pavée bordée de magasins, qui passait sous les chapiteaux corinthiens des colonnes du grand temple, et menait à la pacifique agora. Il passait ses journées aux exercices, à l’étude, au repos ; il recevait les visiteurs puissants de la République et dînait avec eux fastueusement ; il menait une existence libre et fortunée, une vie de berger des mythologies.

Il s’appuya à la rambarde de la terrasse ; l’odeur de la campagne d’Illyrie, qui montée de ses souvenirs venait d’emplir ses narines frémissantes, lui donnait une espèce de vertige délicieux.

« C’est Antoine qui tire les fils », murmura Mécène en s’approchant.

Octave, émergeant de ses rêveries, se redressa et tendit l’oreille.

Il haïssait Antoine. Il le haïssait depuis que l’imperator avait refusé de lui délivrer le trésor de son père, lorsqu’il avait fallu exécuter son testament — alors, il avait dû vendre ses propriétés, ses terres, ses biens jusqu’au dernier. Puis Antoine qui le méprisait avait voulu l’empêcher d’être tribun, contre l’honneur, contre les lois et contre la République.

Ils s’étaient fait la guerre à Modène, et c’était parce qu’Octave s’était aperçu que le Sénat les manipulait, que les deux hommes avaient fini par se réconcilier. Mais Antoine par la suite l’avait encore humilié à Philippes, s’était moqué de lui ouvertement, et s’était répandu contre lui en plaisanteries insolentes.

Octave enrageait ! Le vieil homme n’avait que les orgies pour ambition, et c’était seulement pour qu’il s’y livre sans retenue, qu’il fallait lui abandonner le tiers de la suprême autorité !… mais lui, qu’aucun plaisir ne contentait vraiment, dédaignait les richesses, les guerres, même le titre de dictateur… car il rêvait plus loin !

« Déclare-lui la guerre, César, poursuivit Mécène. Tue-le, pendant qu’il dort entre les bras de sa prostituée ! Tes légions n’auront plus qu’à dissiper ses troupes vagabondes amollies par l’inaction, elles aussi corrompues à l’exemple de leur général. Tu verras que ce sera facile : d’elles-mêmes, elles iront se soumettre à tes pieds, effrayées du sort que tu leur auras réservé. »

Octave eut un geste d’agacement. Il méprisait Antoine, il ne le craignait pas.

« Non, Mécène, répondit-il, tu te trompes… Antoine, depuis qu’il s’en alla pour l’Orient, désire et croit aimer, et plus rien désormais ne le distingue des cadavres dans les tombes. Il pèche, il joue, il boit, et pour ne pas être dérangé, tel un enfant fait la sourde oreille obstinément. »

Mécène, détournant le regard, contempla l’obscurité.

« Les rumeurs sont terribles, ajouta le triumvir. On raconte que les palais d’Alexandrie s’allument de tant de feux, la nuit, que le soleil pour les habitants paraît ne jamais se coucher… qu’Antoine retiré des affaires ne donne plus d’audiences, et n’exerce plus rien du pouvoir que nous lui confiâmes avec Lépide… qu’un jour, il regarda un soldat qui le tirait par la manche avec des yeux hagards, et ne semblait point se souvenir qu’il était imperator et triumvir ! On dit également qu’il distribue les royaumes aux éphèbes, aux courtisanes, et après avoir rivalisé au Gymnase contre les lutteurs, viole dans les temples les vierges sacrées.

— Je ne puis le croire !

— Toi, Mécène ? Toi qui ne méconnais rien de la nature humaine ? Eh bien ! Sache qu’il écoule sa vie dans les débauches, et ne répond plus même aux lettres qu’on lui adresse ; Antoine a quitté ce monde, il s’endort dans les délices d’Alexandrie !… La reine, cette sirène affamée des eaux funestes, l’a tiré vers les profondeurs, et suspendu à ses lèvres par les chaînes incassables des désirs. Tant qu’il demeure en Égypte, le temps joue en notre faveur : la vanité l’emportera ! — et il nous oubliera, s’il ne nous a déjà oubliés… Ainsi, bien que je ne l’estime guère, Mécène, je crois qu’il n’est pour rien dans nos malheurs. Sa déchéance est consommée ; il est fini ! Tu m’appris toi-même, jadis, que ce monde n’est pas fait pour les plaisirs : ses voluptés ne sont jamais les avants-goûts des félicités qui nous sont promises, mais les antichambres des souffrances, et de la mort. »

Octave, tournant le dos à Mécène, fit les cent pas sur la terrasse.

« Il est trop bête ! ajouta-t-il, méprisant. Mais Fulvie !… Lucius !… »

Il blêmit insensiblement.

La femme de l’imperator, afin ne pas laisser Octave gagner l’Italie, mettait tout en œuvre pour le contrecarrer. Les déducteurs des légions d’Antoine, nommés par elle, cherchaient querelle en permanence aux vétérans du triumvir. Le frère d’Antoine, Lucius, par elle excité, avait reçu les paysans dépossédés ; puis Fulvie, à son tour excitée jalousement par Lucius, qui avait agité sous ses yeux l’ombre de Cléopâtre, était devenue plus furieuse que jamais — et ainsi ils s’encourageaient l’un l’autre contre le fils de César.

Fulvie criait partout qu’Octave, tandis qu’Antoine s’occupait de rassembler des fonds pour payer les soldats, cherchait à s’emparer de la Gaule et de l’Italie ; qu’au lieu des dix-huit cités initialement prévues, il avait accordé aux trente-quatre légions des vétérans non seulement des dizaines de terres supplémentaires, mais encore l’argent des temples, et cela dans le seul but de se les gagner contre son rival. Prétendait-il que c’était à cause de Pompée ? — mais depuis des mois qu’il le pouvait pourtant, il n’agissait point, et laissait tranquillement la Ville mourir de faim !

Mécène avait raison. L’heure était à l’affrontement.

Lucius, qui avait déjà levé six légions, disposait en outre des onze unités d’Antoine stationnées en Italie. Il publiait chaque jour contre le fils de César des édits virulents, et n’attendait qu’une occasion pour lui déclarer la guerre.

Octave réfléchissait.

Mécène l’ignorait, mais il avait déjà dépêché vers Brindes une de ses légions, rappelé en toute hâte Salvidienus qui était en route pour l’Ibérie, et délégué partout des agents afin de recruter des mercenaires. Il avait secrètement rassemblé ses forces, ses troupes de Capoue et ses cohortes prétoriennes.

Et maintenant ? Agir, ou temporiser ?… Le pouvoir, pensait Octave, n’était le plus souvent qu’une affaire de chronologie ; une heure mal employée brisait une ascension, et la faute d’un jour pouvait décider d’une carrière.

Mécène se taisait ; il comprenait qu’une grande incertitude occupait les pensées du triumvir, et n’osait l’interrompre.

Le ciel était opaque, à présent. Les étoiles abondantes, les astres, faisaient comme les miettes étincelantes du pain des dieux ; la voie lactée s’éployait en ivoirine vapeur immensurable, et un météore déchirait d’une longue balafre la toile noire de l’univers. Les torches des villas du Palatin, des palais sur les collines de Rome, semblaient les reflets terrestres des luminaires célestes. Des chauves-souris passaient dans la nuit, les rues désertes étaient silencieuses. La lune projetait contre la façade colossale du grand cirque une émanation blanchâtre, et le sable, vu d’ici, paraissait gris comme la poussière du fond des abysses.

Octave redressa la tête, les yeux brillant d’une volonté nouvelle. Sans répondre, il tourna les talons et commença de quitter la terrasse.

« César ! cria son vieil ami pour le retenir. Mon frère ! »

Octave se retourna.

« Que feras-tu ? » ajouta Mécène.

Le fils de César répondit simplement : « La guerre, s’il le faut », puis se dirigea vers sa chambre du pas tranquille d’un sénateur, afin d’écrire le grand discours qu’il allait au point du jour déclamer, au Sénat.