Antoine et Cléopâtre


TROISIÈME PARTIE : ALEXANDRIE

 

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L’Égypte s’endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berçant le sommeil d’un enfant,
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;

Et sur elle courbé, l’ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or
Toute une mer immense où fuyaient des galères.

Heredia, « Antoine et Cléopâtre »

 

I

LE TRIOMPHE D’ALEXANDRIE

« Enfin, en dépit de tes flèches, Parthie, te voilà frappée ! »

SHAKESPEARE

 

Le pur ciel bleu d’Égypte étalé au-dessus d’Alexandrie laissait s’épanouir le soleil à pleins rayons. C’était l’heure des grandes mollesses ; il semblait que les piliers de la double colonnade alignée sur la voie canopique allaient fondre, tant l’extrême chaleur s’appesantissait ; les attelages des quadriges stationnés dans la cour de l’Hippodrome, au cuivre parfaitement polis, comme saupoudrés de poussière d’astre, renvoyaient des reflets puissants. Le sol des vastes places sans ombre, — désertes —, brûlait les pieds ; même les alentours du Soma, où d’habitude régnait une grande agitation, demeuraient actuellement d’un calme pacifique. On entendait dans le silence général, en rumeur perpétuelle, les grondements d’eau des canaux, des aqueducs, et les râles de la mer s’affalant contre le rivage à répétition. Les auvents, les vélariums, les volets des habitations étaient tirés, ainsi que les jalousies des demeures luxueuses des plaines voisines du delta, où les riches Alexandrins débauchés gardaient les éphèbes, les esclaves, les Grecs à disposition, pour s’abandonner aux délices entre les aloès et les palmiers.

Cependant l’activité de la ville-monde ne tarissait jamais complètement ; sa nombreuse population se mêlait dans les rues même aux moments les plus chauds du jour. Les nègres, Éthiopiens, Nubiens, Abyssins, esclaves des importants, en culotte de lin, le torse nu et les oreilles percées d’anneaux, accomplissaient des courses pour leurs maîtres ; les peuples les mieux accoutumés au soleil déambulaient silencieux, les yeux plissés, les lèvres craquelées ; et les ouvriers à la peau tannée de l’Emporium déchargeaient des navires les étoffes de Perse, les essences du Liban, les vins de l’Ibérie sous le poids du soleil. On reconnaissait les Arabes à leurs turbans, les Juifs à leurs manteaux, les Macédoniens à leurs exomides légères découvrant un sein, qui laissaient nus les bras, les épaules et les jambes.

Mais soudain, une agitation parcourut les quais ; presque aussitôt, il s’exhala du haut du phare le retentissement cuivré d’un tuba formidable ; des sentinelles crièrent de place en place, et une trirème énorme arborant les aigles romaines arriva en trombe, les voiles amplement gonflées par le zéphyr, les rames sorties battant les flots en cadence.

C’était la galère personnelle d’Antoine.

Cléopâtre, au signalement du phare, était sortie sur sa terrasse : et du haut du palais elle regardait s’approcher le vaisseau majestueux. Elle demeura un instant immobile, puis rentra précipitamment dans sa chambre.

L’effervescence était à son maximum. La salle, dépouillée, tranchait avec les jardins fastueux des terrasses, aux larges amas verts constellés de grosses fleurs panachées ; ici, au contraire, on était en train de retirer l’or des statues, l’ivoire des fauteuils, l’orichalque des oiseaux sculptés sur les paravents, et l’on recouvrait, dans la précipitation, les mosaïques des murs par de tristes lampas aux couleurs sombres.

« Plus vite ! » cria la reine.

Les femmes du palais s’agitaient déjà à gestes saccadés. Elles remplaçaient les vases de roseaux, de lotus par des plantes mortes aux feuilles brunes avachies, et changeaient les draperies des tables par des nappes noires. Cléopâtre se sentit tout à coup languissante ; elle s’avança en direction de son lit, en fendant l’affairement générale d’un pas fragilisé. Iras venait d’appliquer sur sa peau du fard blanc de céruse, afin de la pâlir : vraiment elle avait l’air d’un fantôme, lorsqu’elle s’assit d’une manière lasse au bord de la vaste couche circulaire.

Mais sa servante n’avait pas fini de la grimer ; accourant, elle enduisit du khôl en couche fine sous ses yeux, dessinant ainsi des cernes ; puis, elle versa dessus quelques gouttes d’eau de la Méditerranée, à partir d’une fiole — maintenant l’on croyait que la reine d’Égypte, à force de pleurer, avait fait couler son maquillage.

On préparait cette chambre comme on décorait les scènes des théâtres, avant les tragédies d’Eschyle. La reine se déguisait en mourante, et se préparait à jouer son rôle.

Ce rôle, elle le prenait trop à cœur, et commençait de se sentir véritablement épuisée.

« Assez ! » fit-elle agacée brusquement, en repoussant Iras.

Et d’une voix exaspérée, tremblant d’impatience :

« Charmion ! » appela-t-elle.

Iras s’éloigna. L’autre servante parut, vaguement essoufflée. Elle n’avait besoin d’aucun ordre ; avec un carré de soie, elle effaça le rouge des lèvres de Cléopâtre, puis passa ses mains dans ses cheveux, afin de les défaire.

La reine avait fermé les yeux ; elle les rouvrit dès que l’esclave s’interrompit.

« Comment me trouves-tu, Charmion ? demanda-t-elle d’un air adouci. Ai-je l’air assez triste ? »

Charmion se recula.

« Maîtresse, répondit-elle, tu sembles la déesse Isis, telle qu’elle devait apparaître lorsqu’elle apprit le meurtre d’Osiris.

— C’est bien ! Continue ! »

Elle renversa la tête en arrière ; elle était si pâle que la servante craignît qu’elle ne fût véritablement énervée. Elle se précipita pour la soutenir ; alors, doucement, elle égalisa la céruse, frotta de sa paume le khôl contre ses pommettes, et fit couler encore quelques gouttes d’eau salée contre ses joues.

Cela durait depuis assez longtemps lorsqu’un affolement, de l’autre côté de la porte, fit se tourner toutes les têtes ; l’instant d’après, une femme entra et dit :

« Il arrive ! »

Et les suivantes poussèrent des exclamations d’angoisse.

Cléopâtre saisit une coupe et la but intégralement ; elle contenait du pavot largement dilué, ainsi que d’autres choses endormantes. Avant de s’étendre dans le lit, elle froissa sa calasiris, et la défit tant au niveau de la gorge, que presque toute sa poitrine se dévoilait.

On éteignit les lampes à la hâte, on abaissa les rideaux, on ferma les fenêtres ; on alluma des parfums lourds dont l’haleine humide, qui se mêlait à l’odeur des jacinthes baignant dans la jusquiame, évoquait une atmosphère maladive. Puis, tout le monde se retira et la reine, déjà défaillante à cause du pavot, demeura solitaire.

Une minute après, Antoine pénétrait dans la chambre, tel un lion affamé dans un cirque.

Il cligna des yeux et marqua une hésitation. Les parfums l’avaient saisi ; mais avisant la reine couchée dans une attitude mortuaire, il se précipita à son chevet.

« Douce créature ! s’écria-t-il. J’ai fait au plus vite, je te le jure ! Mais qu’as-tu ? Dis-moi ! »

Il lui caressait le front, il lui donnait des baisers ; des larmes montaient à ses yeux en la voyant si faible : comme elle était maigre ! Certes, cela n’altérait point sa beauté ; ce dépérissement, cette émaciation augmentait plutôt, par un étrange effet, le charme énigmatique de sa personne ; il n’empêche qu’en la considérant, le triumvir ne pouvait s’empêcher de l’imaginer morte — il se représentait l’insoutenable solitude qu’entraînerait une telle extrémité, et se rendait compte à quel point il tenait à elle, par la crainte qu’il avait de la perdre.

Alors, Cléopâtre murmura, en lui jetant un regard éclatant de désir et de détresse :

« Antoine ! Oh ! Antoine ! Mon amour pour toi me tuera…

— Mais je t’aime en retour avec la même intensité, donc, tu dois vivre ! Il paraît que tu as voulu mourir : pourquoi ? Tu n’aurais pas dû ! J’ai redouté de te perdre, et vois, je suis venu au plus vite, malgré la guerre qui se prépare. L’armée allait partir, je l’ai abandonnée pour toi ! »

Sans répondre, elle ferma les paupières et détourna la tête.

Elle s’endormit. Sa respiration était si faible que l’on apercevait à peine le gonflement régulier de sa gorge. Antoine demeura un temps très long agenouillé à côté d’elle, le visage penché, ses lèvres déposées contre la brisure de son poignet.

Le soleil se couchait, quand une main se posa sur son épaule. Il tressaillit : c’était Apollodore.

« Il faut la laisser se reposer, dit-il. N’ayez crainte : ses jours pour l’instant ne sont plus en danger. »

Il sortit. Antoine se leva et le suivit ; ils pénétrèrent dans un salon attenant à la chambre. Les esclaves avaient allumé les lampes ; leurs flammèches prudentes projetaient contre les renflements des statues d’Anubis, en pierre d’obsidienne, des tremblements d’or ; les yeux, les pagnes, les sceptres de ces gardiens des morts étincelaient dramatiquement dans l’écroulement du jour.

Dès qu’ils furent seuls, le triumvir pressa le ministre d’interrogations :

« Qu’a-t-elle fait ?

— Elle aura bu du poison, sans doute.

— Quand ?

— Je l’ignore. Tu as été prévenu dès que la chose a été connue.

— Depuis combien de temps est-elle ainsi ?

— Elle ne quitte plus sa chambre depuis des jours.

— Qui sont ses guérisseurs ?

— Les meilleurs de l’Égypte et de la Grèce. »

Apollodore répondait froidement aux questions qui lui étaient posées ; l’imperator n’avait pas l’habitude d’un tel mépris ; il demeura court.

« Vous ne demanderez donc pas la raison ? dit le confident de Cléopâtre, après un silence.

— La raison ? Quelle raison ?

— Mais celle qui la poussa à vouloir se donner la mort ! »

Antoine blêmit.

« Ton cœur, reprit Apollodore, est-il aussi froid que ton glaive ? Apprends donc, triumvir, que la vie de ma maîtresse ne dépend que de toi ! Regarde plutôt ce qu’elle t’a déjà concédé : elle qui règne sur des richesses immenses, et sur tant d’hommes, se laisse appeler ton amante, et salir par la propagande. Que te faut-il de plus pour te démontrer l’étendue de son amour ? Et tu la chasses pour une épouse de circonstance, que tu devrais pourtant dédaigner ! »

Il parlait d’Octavie.

Octave, en apprenant et le retour du triumvir de sa campagne malheureuse, et sa volonté de prendre sa revanche, avait envoyé sa sœur à Athènes, accompagnée de deux mille légionnaires. C’était un piège : si Antoine les lui abandonnait comme son escorte régulière, il montrait qu’Octavie était toujours sa femme ; s’il les lui retirait pour ses impérieux besoins, il la répudiait de fait, et c’était un prétexte à la guerre.

Cléopâtre l’avait supplié de la répudier ! Octave en effet venait d’écraser Pompée à Nauloque, et de balayer Lépide définitivement : sa puissance devenait intolérable, il fallait l’entraver maintenant dans son ascension jupitérienne, ou risquer d’être réduit à néant — on avait déjà trop attendu. Le fils de César se croyait suffisamment fort pour exterminer son rival : cherchait-il à le défier ? Que l’on réponde à ses provocations : il ne pouvait gagner contre Antoine ! L’Orient avait été un beau rêve, mais il fallait y renoncer ; d’autres priorités s’avéraient plus urgentes.

Pendant des mois, elle avait cherché à persuader Antoine. Lui cependant ne désirait que faire oublier son humiliation par une nouvelle campagne victorieuse, à l’est. Sa passion avait vaincu la raison de Cléopâtre : il avait laissé à sa femme ses deux mille légionnaires, et la reine désavouée avait dû s’en retourner à Alexandrie.

« Tu ne sais pas de quoi tu parles ! répondit l’imperator. Je l’aime pourtant, je l’aime ! »

Il releva la tête ; ses yeux humides débordaient ; la lassitude se lisait sur son visage.

« Quand je suis revenu de Parthie, ajouta-t-il, j’ai cru qu’elle me haïrait… Oh ! la crainte de son dédain m’affligeait plus encore que mon horrible déroute ! Eh bien, sais-tu ? au lieu de m’accabler, elle me consola ; elle me dit que mes malheurs avaient racheté mes paresses. J’avais cru qu’elle ne verrait que mes défaites : elle apprit comment je m’étais précipité en première ligne afin de sauver mes hommes, sous les flèches des ennemis, et ne vit que mon courage ! Elle me pardonna tout, même elle se sentit coupable de m’avoir poussé à cette folle entreprise. Elle me caressait en roucoulant telle une colombe, son cou rentré contre ma poitrine, et tu aurais dû voir la tendresse, l’admiration dans ses yeux !…

— Si tu l’aimes toi aussi, répondit Apollodore cruellement, écoute-la et renonce ! Ne commets pas deux fois la même erreur, je t’en supplie en son nom ! »

Antoine baissa la tête.

Le roi des Mèdes avait rompu son alliance avec le roi des Parthes ; il appelait Antoine au secours, et lui proposait le renfort de ses archers. L’occasion était trop belle ! puis les augures avaient vu la défaite dans le coucher du soleil, et la victoire dans son lever.

L’imperator avait déjà réuni une armée à Antioche. Il s’apprêtait à repartir, quand il avait appris le suicide de Cléopâtre ; ç’avait été la dernière tentative de la reine d’Égypte pour le persuader d’abandonner.

Apollodore n’avait fait que réciter un discours écrit préalablement par sa maîtresse ; il croyait à l’intelligence supérieure de la reine, et ne doutait pas d’avoir persuadé le triumvir ; mais l’entêtement de ce dernier pouvait rivaliser avec l’obstination de la Lagide ; il répondit sans trembler, avec dans la voix une volonté toute romaine :

« Non ! Je lui ai promis un collier des couronnes d’Orient : elle le portera ! »

Cléopâtre écoutait discrètement derrière la porte ; à ces mots, elle porta les mains sur sa gorge, et une inexplicable fierté la saisit. Venait-elle d’éprouver l’amour d’Antoine, ou sa détermination ? Elle se le demanda…

Le lendemain, après un dernier baiser à la fille de Ptolémée, Antoine repartit à Antioche, puis il mena ses hommes en direction de l’Arménie.

 

 

La campagne avait été foudroyante !

En moins de trois semaines, il avait vaincu Artavazd, pillé son royaume, fait de l’Arménie une province de Rome.

Il allait maintenant célébrer son triomphe.

Antoine éprouvait le bonheur de reconquérir Cléopâtre ; la ville d’Alexandrie, celui non moindre d’avoir fortifié ses frontières. Le triumvir s’exhibait en costume de parade, et la cité en habits de gloire. L’air était saturé de parfums, les terrasses saupoudrées de safran ; les statues brillaient, les balcons dégorgeaient de glycines, de branches de myrte et de grappes de roses. Les piliers des monuments, des colonnades étaient parés de guirlandes enroulées en torsade ; on avait repeint les pavés des rues, alourdi de boules d’airain les feuillages des palmiers, et les acrotères des temples luisaient tels que des perles indénombrables.

La population impatiente attendait depuis le matin le début du spectacle ; elle piétinait, elle tanguait, elle grondait ; des gens étaient ivres déjà ; quelquefois un cri ou un chant, qui s’échappait, était repris en chœur, et toute la ville s’époumonait formidablement.

Soudain, il y eut une exclamation de trompettes, et le cortège s’élança du palais en direction du port.

La mer, entre le Timonium et la pointe de Lochias, était presque en totalité recouverte de navires ; il y avait des trirèmes, des quadrirèmes et des quinquérèmes, des galères dites subtiles et des galères de fond, des bâtiments de commerce et des esquifs de pêcheurs. Les gréements tintaient au vent comme des grelots ; les coques se trouvaient si rapprochées, par l’effet de la multitude, qu’elles ne pouvaient même plus s’entrechoquer ; et il s’élevait de toutes les embarcations, en l’honneur de l’imperator, des nuages multicolores plus gros que des fumées d’incendie, d’où bondissaient des essaims de mouettes aux ailes déployées, poussant des cris rauques. On avait déroulé du foyer du phare des toiles immenses et fabuleuses, aux couleurs du triumvir de Rome et de la reine d’Égypte ; l’île d’Antirrhodes paraissait devoir s’enfoncer sous la pression des gens amoncelés, entassés les uns contre les autres ; les quais aussi se retrouvaient encombrés par la foule, il fallait que les chevaux militaires la séparassent en deux, et que les cohortes prétoriennes, appuyant sur leurs scutums, la maintinssent écartée.

La procession triomphale fendait péniblement l’affluence torrentueuse ; la foule non habituée à cette coutume hurlait au passage sublime du grand Romain, une espèce de convulsion partait des premiers rangs, puis se répandait parmi la foule.

D’abord, parut un corps de légionnaires très grands et très forts, soulevant des deux bras des boucliers gigantesques de bronze, frappés de la lettre « C » — pour Cléopâtre et Césarion. Ils portaient les casques de la garde prétorienne, dorés, avec un front en saillie, une aigrette rouge disposée en crête, et des paragnathides en pointes ornées de gravures. Leurs visages disparaissaient sous des masques d’argent impassibles, qui réverbéraient les rayons affaiblis du soleil couchant. Leurs armures, à plaques lustrées, étaient constellées de phalères d’ivoire ; huit ptéryges, terminées par des appliques circulaires, décorées de clous d’or et de perles métalliques, pendaient de leurs ceintures, auxquelles étaient également suspendus les longs glaives tranchants. Les lanières de leurs sandales enfin remontaient en se croisant jusqu’à leurs genoux.

Ils précédaient le roi Artavazd, ses familiers, sa femme et ses fils, pieds nus et sans autre vêtement qu’une tunique. Des chaînes pesantes, noires, qui enserraient leurs chevilles et leurs poignets, les reliaient les uns aux autres. Tous paraissaient affligés, sauf le roi ; il marchait si droit, et le regard pénétré d’une telle fierté, qu’on eût pu croire que c’était son triomphe que l’on célébrait. Autour, on se haussait sur la pointe des pieds afin de mieux les apercevoir, on proférait des injures, on brandissait les poings ; mais la foule avait reçu l’interdiction de les toucher, et les soldats veillaient à la contenir.

Le quadrige d’Antoine de toute façon, qui les suivait, accaparait aussitôt les attentions. Quatre étalons blancs empanachés, domptés mais furieux (il fallait que deux gardes des cohortes les retiennent de toute leur force), avec des rênes de soie et des mors de bronze, le tiraient fougueusement ; leurs crinières épaisses avec des reflets blonds bouffaient ; les harnais bandés d’orfroi, qui faisaient de larges plastrons contre leurs poitrails, étaient garnis de girasols. La perche, les brancards, le char lui-même, en bois d’ébène, apparaissaient embellis d’arabesques nombreuses en forme de lauriers ; la bordure de la corbeille, en bronze, était parsemée de chrysolithes ; les moyeux des roues étaient des lazulis, leurs rayons étaient cerclés d’anneaux précieux ; les bandages étaient vernis, et les jantes, enjolivées de ciselures, narraient la victoire du triumvir.

Lui-même arborait une cuirasse bleue dépouillée d’une pièce unique, sur laquelle était peinte la grandeur de Rome personnifiée sous ses propres traits, ainsi que la soumission de l’Arménie ; les lambrequins de cuir tintant de sardoines, fixés à ses épaules, disparaissaient sous l’épaisseur du paludamentum, attaché par deux fibules impressionnantes à l’endroit des pectoraux — le long manteau pourpre entourait sa taille par la droite, puis remontait tel un fleuve capricieux par-dessus son bras gauche. Juste derrière lui, un officier, le bras droit dressé, maintenait par-dessus sa tête une couronne de lauriers intégralement recouverte d’or.

L’imperator saluait la foule gravement, sans doute pénétré de quelque mystère des dieux ; l’époumonement général était à son comble ; le peuple entier répétait son nom d’une seule et même voix, stupidement, comme si son esprit était élevé à des hauteurs olympiennes, et qu’il fallait amplifier la force des incantions pour qu’il puisse les entendre. Les applaudissements s’ajoutaient aux exclamations, les cris incitaient les cris, et la force des voix allait toujours plus en s’accroissant.

Le cortège pour le moment suivait les quais jusqu’au temple de Neptune ; derrière le char triomphal marchait une longue file de prisonniers arméniens, le torse nu, le dos courbé ; les derniers tiraient des chariots, pareils à des bêtes de trait, où les dépouilles opimes — les armes des chefs vaincus — faisaient des tas volontairement informes qui les agrandissaient. Les ombres des vexillums romains, immensément allongées par la lumière du soir, ombrageaient les lambeaux déchirés des drapeaux d’Orient. Puis venaient, égrenés comme les sardoines d’un grand collier déployé, des centurions déguisés en Arméniens ; ils avaient accroché par la corde un arc à leurs épaules, un bandeau de coton maintenait leurs cheveux en arrière, et la plupart étaient vêtus de robes tombant jusqu’aux talons, avec des lisérés sur les manches, et des franges mobiles semblables aux bordures des rideaux. Ils tenaient à bout de bras, sur des coussins d’écarlate avec des houppes en poils de dromadaire, les couronnes, les médailles décernées à Antoine par les cités conquises, et les provinces : la Commagène, la Sophène, l’Osroène et la Gordyène, et les villes d’Édesse et de Samosate, d’Erevan et d’Artaxate.

Le reste des légionnaires fermait la marche, avec des représentants des troupes égyptiennes et des contingents orientaux ; des danseuses autour, qui accomplissaient des tournoiements sublimes, s’avançaient en agitant des rubans, qui avaient l’air de serpents volants se mouvant à la mélodie des flûtes.

L’équipage ainsi constitué, les légionnaires, le roi, l’imperator et la théorie des prisonniers, les dépouilles et les médailles, après avoir passé le temple de Neptune traversa le forum, puis longea les jardins de Regia. Le monde ne désenflait pas, au contraire ; il envahissait les moindres espaces ; des enfants étaient même perchés dans les branches des doums, à des hauteurs vertigineuses. L’air chargé du soir alourdissait les effluves déjà pesantes des gerbes de galegas, des pruines blanchâtres des ricins, des pétales ouvertes des nycteris ; ces odeurs s’ajoutaient à celles de la foule en sueur, qui s’égosillait toujours en cris sauvages. En même temps, les cymbales, les sistres, les crotales jouaient leur musique frénétiquement, les vibrations des tambours faisaient trembler les murs, et pénétraient les poitrines. Des gens s’évanouissaient.

Le cortège parvint enfin à l’avenue de Canope, et l’on respira mieux. La voie se découvrait, titanesque, dans sa nudité majestueuse ; comme les tons sanguins du crépuscule rougissaient la poussière, il semblait qu’un tapis de pourpre l’habillait de bout en bout. Les spectateurs avaient été relégués aux balcons des demeures ; personne ne pouvait dépasser les portiques de la double colonnade, gardés par deux ligne de militaires. Les rambardes cependant ployaient sous le poids des grappes humaines ; et l’on apercevait d’ici les gradins jonchés sur le paneum, abrités sous des vélariums bariolés, remplis à craquer de l’incommensurable populace.

Antoine poursuivait sa marche éblouissante, bercé par l’enthousiasme de tous ces êtres qui l’adoraient, recevant sans broncher les bouquets de fleurs, les projections de graines et les amulettes bienfaitrices. Cependant son cœur qui battait follement, emballé par les tambours, gorgeait ses oreilles de sang et l’assourdissait ; ivre de son triomphe, la sueur inondant son visage, il n’apercevait rien d’autre que l’imprécise et monstrueuse bigarrure de la nuée populaire ; dans son étourdissement une seule pensée l’obsédait, c’était que Cléopâtre l’attendait à l’arrivée de sa course solaire, et qu’elle le contemplerait comme elle eût dû le contempler après son premier retour d’Arménie. Elle était la promesse de l’étincelle dans la caverne, de l’aurore dans la nuit ; c’était grâce à elle qu’il supportait la violence de cette joie titanique universelle.

Il contourna le mausolée d’Alexandre, passa devant le Musée ; les maîtres en toge blanche, les disciples en chlamyde vespérale, côte à côte l’admiraient les yeux béats, transportés malgré eux par l’unanime euphorie. Puis, après une centaine de mètres, le cortège pénétra lentement dans une avenue au bout de laquelle se dressait la façade colossale du Serapeum, bordée d’acacias. Il était bâti sur un tertre que soutenaient des voûtes en granit sombre ; cent degrés taillés dans le porphyre, encadrés de galeries suspendues, menaient à l’entrée du monument — où trônait la reine Cléopâtre.

Elle était assise sur une chaise unique au monde, ses pieds reposaient sur une escabelle de bronze ; incarnation d’Isis, elle disparaissait sous une chape d’or somptueuse, dont les manches faisaient deux longues ailes en écailles amoncelées. Elle arborait en guise de collier un ousekh à six rangées de perles, en quartz, amazonite et lazuli, alternativement rouges et bleues. Une espèce de némès voilait ses cheveux, retenu au front par un couple d’uræus ; les différentes pierreries qui l’enrichissaient, abondantes, le rendaient pareil à un morceau d’arc-en-ciel ; et il était chargé en sa bordure inférieure de pendeloques de grenats insérés dans des fermoirs, que prolongeaient des plumes d’ibis. Douze autres najas, disposés en cercle sur sa tête, lui tenaient lieu de couronne ; rougis dans l’abaissement du soleil, ils semblaient animés d’un feu terrible. La reine avait poudré son visage d’un fard doré, teint d’azur ses sourcils et ses lèvres ; ses sandales, d’une finesse qui laissait voir la forme de ses pieds, étaient retenues par des lanières de soie de Perse, et des scarabées rutilants.

Pour Antoine et la foule du peuple, elle était un morceau du soleil.

Autour d’elle, ses thuriféraires, debout, tenaient des cratères d’où fumait l’encens ; un peu plus bas, il y avait les hauts fonctionnaires de la ville : l’exégète, l’hypomnématographe, l’archidicaste et le commandant de la garde ; et plus bas encore, la totalité des prêtres, placés selon leur hiérarchie : les Néocores, en caleçon et bonnet de lin blanc, portant le sistre et la croix ; les Pastophores dont l’on redoutait généralement les influences ; les Sphagistes, dont les cuirasses étaient en poils de chèvres dorcades ; les Horoscopes brandissant la palme, en ample manteau cramoisi ; les Hiérogrammates dépositaires de la science hermétique, connaisseurs des occultes pouvoirs des démiurges et des mystères génésiaques ; les beaux Stolistes en habits superbes, décorateurs des statues des divinités, luisants d’essences, le cou ceinturé d’anneaux de lazulis, sur le front une mitre de pierreries ; les Prophètes faiseurs de mirages, traducteurs des intentions des dieux, sachant lire l’avenir, et qu’un grand voile noir enveloppait des cheveux jusqu’aux orteils ; le Chef des prêtres enfin, en habits sacerdotaux, accompagné des Choéphores en simarre.

Au moment où Antoine arrivait en face du Serapeum, les tubas et les cors, les trompettes et les buccins, éclatèrent comme le tonnerre de Zeus. Des archers tirèrent, depuis le sommet du bâtiment, un déluge de flèches aux hampes desquelles étaient fixées de longues écharpes de couleur ; pendant un instant, il sembla pleuvoir des langues de feu. Puis des esclaves, depuis des coffrets qu’ils retenaient d’un bras, jetèrent au vent des sortes de paillettes, qui paraissaient une poussière de diamants broyés.

Les pupilles d’Antoine se dilatèrent. Cléopâtre, involontairement peut-être, se leva ; l’imperator lâchant son paludamentum tendit les bras vers elle, la tête levée dans sa direction ; la reine à son tour tendit les bras, deux grosses larmes roulèrent contre ses joues — et ils restaient ainsi immobiles, tandis que le quadrige en s’avançant se rapprochait du trône, dans les vapeurs magnifiques du crépuscule.

Le cortège s’arrêta au bas des cent degrés de porphyre ; Antoine descendit du char, les gravit en courant ; et sans aucun égard pour les protocoles, devant les yeux indignés des prêtres qui se retournaient, il baisa Cléopâtre sur les lèvres, ardemment.

Ce fut une clameur démesurée ! Elle se répandit d’un quartier à l’autre, jusqu’au Soma, jusqu’à Pharos, jusqu’à Lochias. Toutes les colombes, toutes les mouettes apeurées s’envolèrent en nuées ; les pierres énormes du Gymnase, du Phare et du Tombeau d’Alexandre frémissaient, comme des peaux ; il semblait que même Rome devait entendre ce cri furieux d’orgueil et de joie, par-delà la mer Méditerranée.

« Ne t’avais-je pas promis, murmura le triumvir, ô Déesse, de t’offrir un collier des couronnes d’Orient ? »

La reine, agitée de tressaillements incontrôlables, était incapable de répondre ; seulement elle ferma les yeux, frissonna d’amour, et Antoine lui donna un autre baiser sur les lèvres.

Puis, se dégageant, il lui montra les prisonniers d’un large geste du bras.

« Les voici ! »

Une explosion de huées partit de la foule ; cependant les sifflets avaient l’air de renforcer la résolution du roi d’Arménie, de conserver par son maintien la dignité de son rang ; et la foule s’acharnant d’autant plus redoublait de volume, agacée de le voir demeurer si fier.

À force de brandir les poings contre « le traître », elle se rapprochait insensiblement ; comme elle formait tout entière un unique phénomène d’une force prodigieuse, les légionnaires éprouvaient de plus en plus de difficultés à la contenir, si bien qu’il fallut faire intervenir la cavalerie ; accourant au galop depuis la voie canopique, les panaches claquant au vent, en boucliers et lances acérées, elle se déploya autour des captifs, dans une attitude intimidante.

Mais finalement Antoine de nouveau leva le bras en l’air, et calma par ce simple geste l’emballement collectif. Ensuite, regardant son appariteur, il lui fit un signe discret ; celui-ci se positionna en face d’Artavazd demeuré au bas des degrés de porphyre, et cria, pour se faire entendre de la multitude :

« Agenouille-toi devant ton vainqueur, Arménien ! Agenouille-toi devant la reine d’Égypte, et la déesse Isis ! »

Le roi d’Arménie, sans répondre même, resta debout ; la consternation fut générale. L’appariteur, les joues rouges de colère, donna un ordre bref ; immédiatement après, un maître des esclaves, géant de Nubie, venant près d’Artavazd commença de le fouetter symboliquement, avec une palme.

Le roi gardait la tête droite ; ses épaules ne ployaient pas ; en même temps il bandait les muscles, farouche, et ses veines semblaient prêtes à lui crever la chair.

Le Nubien s’empara d’un fouet véritable avec des lanières en cuir d’hippopotame ; il cingla vertement, par trois fois, le dos du monarque ; ce dernier chancela mais ne chuta pas.

« Agenouille-toi ! » répétait l’appariteur.

Le peuple scandait :

« À genoux ! À genoux ! »

Et le Nubien s’essoufflait à le frapper ; il y allait si fort, à présent, que des éclaboussements de rubis jaillissaient à chaque sifflement, et tachaient les pavés. Le roi cependant restait debout obstinément ; plus le fouet s’abattait, plus il relevait la tête ; et ses yeux hostiles, superbes, déterminés, criaient à l’endroit d’Antoine et de Cléopâtre : Jamais ! Jamais !

Le maître des esclaves s’était éloigné ; il revenait avec une longue barre rougie au charbon. Il s’apprêtait à l’appliquer entre les omoplates du souverain déchu, quand Cléopâtre se levant suspendit son geste.

La noblesse du vaincu avait ému l’imperator ; il s’était penché à l’oreille de la reine, afin de la supplier de l’épargner ; obéissant au triomphateur, elle le gracia libéralement, ainsi que l’ensemble de ses familiers.

La grande plèbe adorait sa reine ; à ce geste de mansuétude, elle exprima un ravissement sans nom. On levait les bras en l’air, on s’embrassait, et les tambourins, les lyres, les harpes résonnaient, tandis que le soleil s’évanouissait par-delà les flots, dans un feu pourpre phénoménal.

 

 

On avait promis au peuple un festin qui devait durer toute la nuit ; il fut digne des Ptolemaia.

Deux mille taureaux furent sacrifiés ; partout, les flambeaux illuminaient la ville, et les jongleurs, les danseurs, les athlètes passaient entre ces flammes, semblables aux amuseurs d’Hadès. Les musiciens jouaient de la cithare, les tambours ne s’arrêtaient plus. Le vin jaillissait des pressoirs, des tonneaux, des outres exhibées sur les chars ; des satyres emplissaient à volonté les coupes en défense d’éléphant, et de jeunes garçons, soulevant les hydries des deux mains, partageaient généreusement le glykismos. Sur les nappes de pourpre des très longues tables en bois d’ébène, où les fleurs à profusion faisaient avec les branches de lierre — ou de vigne — des décorations odorantes et panachées, les oiseaux exotiques venus de l’Inde gisaient parmi les raisins de Corinthe, les perroquets, les paons fumaient entre la cannelle et le safran, les pintades nageaient dans le garum. Quelquefois, des cornes d’abondance volumineuses, qu’il fallait manœuvrer à l’aide d’énormes cordages, s’abaissant au ralenti, déversaient par terre des figues, des dattes, des baies sauvages en quantités prodigieuses. Plus de quatre cents chariots, dispersés à tous les carrefours, distribuaient sur ordre de la reine la vaisselle d’or et d’argent. Des tapis de laine avaient été déroulés dans la totalité des rues, jusqu’à la plus petite ; les esclaves du palais déguisés en silènes, effarés, couraient sans s’arrêter — et il sortait des temples obscurs parés de tentures des hiérodules aux cheveux pommadés, qui se livraient au nom des divinités à la prostitution sacrée, au fond des bosquets d’aloès ou de térébinthes.

Au milieu du festin, Cléopâtre, faisant mine de se pâmer, se pencha tout contre Antoine et murmura dans son oreille, de son haleine fruitée, moite à ravir :

« Viens !… »

Elle le prit par la main afin de l’entraîner, et ils s’échappèrent parmi les rues ; elle le menait, au travers des venelles du Rhakotis, en direction du lac. Le peuple gonflé d’ivresse occupait tous les espaces de la ville en fête ; des gens vomissaient, d’autres se battaient, roulaient par terre ; l’orgie était déjà formidable aux clartés des flambeaux — sous le vaste halo d’argent de la nuit, elle était devenue monstrueuse.

La reine et l’imperator tournèrent à l’angle d’une rue, et se retrouvèrent brusquement devant une façade monumentale, à deux étages de colonnes, en marbre, avec des fleurs aux bordures des saillies, des bas-reliefs aux frontons, des mosaïques perçant sous le lierre abondant : c’était le Lagéion.

« Viens ! » répéta Cléopâtre.

Ils pénétrèrent à l’intérieur de l’édifice. Il était long de près de quatre stades, incurvé à l’orient par un gigantesque amphithéâtre ; les gradins, superposés sur deux échelons, s’élevaient sur quinze niveaux ; par-dessus, la succession des mâts, entre lesquels on étendait d’habitude les vélariums, avait l’air d’une charpente soutenant le poids du ciel.

Antoine rêvait d’ériger là une spina formidable, à l’imitation du Circus Maximus, et d’y donner en spectacle les plus belles, les plus rapides, les plus violentes courses de char. Tandis qu’il en rêvait, la reine d’Égypte courait en titubant jusqu’au milieu de la piste, et s’effondrait dans la poussière grise. Le triumvir, la rejoignant, s’allongea pour l’embrasser ; ils roulèrent enlacés l’un dans l’autre sous le vaste halo d’argent de la lune pleine, au zénith — et les éclat de leur rire commun montait, par jaillissements, vers le ventre scintillant de la déesse.

« Antoine ! soufflait Cléopâtre. Antoine ! »

Ils s’interrompirent ; la reine se souleva sur un coude, et soudain sérieuse :

« Tu as toujours voulu savoir si je t’aimais…

— Eh bien ?

— Isis ne peut aimer qu’une divinité… César était Mars ! tu es Bacchus ! »

Elle lui présenta sa gorge pour qu’il y applique ses lèvres.

César, songeait-elle, avait été fort, peut-être ; mais il n’avait jamais rendu soûle une cité tout entière, et sur la Fête au moins Antoine le dépassait. Elle vibrait aux batailles remportées par le premier autant qu’aux gorgées de vin bues par le second ; elles étaient aussi nombreuses l’une que l’autre, inhumainement nombreuses : un dieu pour un dieu !

Elle l’aimait pour cette nature divine qui la protégeait, elle, et surtout son fils. Une force supérieure poussait-elle Octave invinciblement, comme d’aucuns le prétendaient ? Mais Cléopâtre n’en doutait plus, cette force se briserait contre la souveraine du royaume le plus riche du monde, déesse millénaire, amante par deux fois des dieux olympiques ! Le prétendu fils du divin Jules incarnait-il l’idée d’une Rome irrésistiblement conquérante ? Non, mais Antoine plutôt, dictateur des plaisirs ! Ce Romain puissant qu’elle avait fait venir à elle, qu’elle avait séduit, elle le retournerait contre Rome, poursuivant ainsi le grand plan commencé sous César ; elle guiderait la manœuvre prodigieuse qui réunirait en un seul pouvoir l’Orient à l’Occident, et la menant cette fois-ci jusqu’à son terme, régnerait sur cet empire en maîtresse absolue !

« Dis mieux, répondit l’imperator, Bacchus doublé de Mars ! — car pour gagner ton amour, je n’ai pas seulement honoré tes orgies ; j’ai rassasié de royaumes ton inapaisable appétit ! »

Un rire irréfrénable, parti des profondeurs de la poitrine de Cléopâtre, s’échappa de ses lèvres décloses ; ses dents chatoyaient. Elle s’effondra sur le dos, essoufflée, les bras en croix. Un désir brutal traversa Antoine, il lui enserra le cou, et sa main frémissante clouait contre la terre son fin poignet. Elle lui jeta un regard de feu.

« Je t’ai déjà donné, reprit-il, l’Arménie, la Médie, la Cyrénaïque, la Libye et l’Afrique du Nord, la Phénicie et la Cilicie… Je te donnerai la Parthie, la Cyrrhestique et la Commagène, et d’autres terres plus lointaines encore ! Nos enfants régneront à l’est, ils étendront nos possessions jusqu’au lit du soleil !

— Est-ce tout ? répondit la reine. Comme tu manques d’ambition ! »

Le triumvir desserra son étreinte et se recula. Alors Cléopâtre, se redressant, le caressa comme on console un enfant, et lui montrant l’occident du doigt :

« Imagine, mon général, que si tu possédais cela, nous serions les maîtres du monde… et Césarion hériterait de l’empire universel ! »

Antoine pâlit insensiblement. La reine s’était mise debout ; elle était d’une beauté qui le désemparait ! Il oublia tout, il la désira.

« Qu’en dis-tu, imperator ? » demanda-t-elle gravement.

Et elle lui offrait sa main pour l’aider à se relever.

De l’autre côté du Lagéion, dans la ville, on entendait les passions des instruments ivres, les chansons, les tambours effrénés ; et puis la populace furieuse, galvanisée, qui criait dans l’aube se déployant des incantations aux divinités, à Antoine et à Cléopâtre.