De même que le pamphlet d’Henri Guillemin se voulait un résumé très condensé de la vie de Napoléon, de même, le Napoléon de Thierry Lentz étonne par sa courtesse ; et la comparaison s’arrêtera là : car pour le reste, l’ouvrage du second, contrairement à celui du premier, ne consiste aucunement en un vulgaire réquisitoire (ni en une basse hagiographie, d’ailleurs, qui serait tout aussi ridicule), mais se veut bel et bien historique.
On entre les yeux fermés dans une telle étude : rappelons que l’auteur, Directeur général de la Fondation Napoléon, a été distingué par l’Institut de France pour l’ensemble de son œuvre. Et celle-ci confond par sa vastitude : un Dictionnaire historique sur le premier empereur des Français, un Pour Napoléon incisif, destiné à contrer par des arguments historiques les critiques injustes, infondées, voire anachroniques des éternels réfractaires au grand homme, une autre biographie pertinemment intitulée Napoléon. « Mon ambition était grande », sans oublier bien sûr la direction éditoriale de la Correspondance générale, et des Mémoires de Napoléon.
Au vrai, le Napoléon de T. Lentz ressemble moins à une biographie qu’à un ouvrage de synthèse, destiné, d’une part, à faire le point sur ce qu’a été et sur ce qu’a légué Napoléon ; d’autre part, à mettre les points sur les i au sujet des habituelles accusations portées contre lui, sans pour autant tomber dans le défaut inverse d’une défense aveugle. Sur les guerres notamment, si l’historien rétablit quelques vérités, il ne nie pas pour autant les fautes évidentes commises par l’Empereur. Lassé peut-être d’avoir tant écrit sur Napoléon, et d’écrire sur Napoléon après tant d’écrits sur Napoléon (nous sommes en 2023), T. Lentz eut l’agréable idée de ne point composer ici une énième vie intégrale du Corse devenu Français un peu par hasard, Empereur un peu par occasion ; après tout, en matière de grande histoire populaire, André Castelot a déjà accompli une œuvre si parfaite, qu’elle demeure encore aujourd’hui la référence.
Mais je m’en voudrais d’évoquer un peu facilement André Castelot et d’occulter Louis Madelin dont l’Histoire du Consulat et de l’Empire, en plus de briller par le style (ce style exceptionnel des grands hommes nés avant la fin du siècle, dont Charles de Gaulle n’est pas le moins éminent, sur lesquels il y aurait une belle thèse à écrire), en plus de briller par le style, disais-je, étonne encore par son exhaustivité. C’est justement par une lecture comparée de Lentz et de Madelin que l’on saisit pleinement tout ce qu’a d’accordéonesque la vie de Napoléon Bonaparte ; dans l’histoire même de l’humanité, peu d’hommes pourraient s’enorgueillir d’une telle existence à la fois si explicable et si improbable, et que l’on ne déroule qu’en cent cinquante pages ou vingt volumes, sans entre-deux : il faut dire que Napoléon n’est pas l’homme d’un système ; il ne se réduit qu’à lui-même, et c’est pourquoi on ne peut définir son œuvre que de deux manières, soit par d’immenses généralités, soit par le moindre détail de ses faits et gestes.
Sa vie, son œuvre, j’use indifféremment des deux, puisque sa vie, c’est son œuvre ! cette vie accordéonesque, donc, que l’on dissèque à loisir, que l’on dilate jour après jour, heure après heure, on peut tout aussi exactement la raconter en quelques pages bien senties qui disent tout, parce que l’unité napoléonienne, ce n’est que son mouvement regardé de loin (ainsi d’une comète, dont on écrirait autant vingt volumes sur le mouvement qu’un magnifique poème sur la courte existence : La comète est un monde incendié qui court, / Furieux, au-delà du firmament trop court ; […] / Passe, astre formidable, à travers les étoiles, etc).
Ainsi qu’est-ce d’autre, au fond, que Napoléon ? sinon successivement le talent militaire bénéficiant de l’improbable promotion des officiers consécutive à l’abolition des privilèges, l’appel au soldat, l’œuvre administrative qui stabilise la Révolution, l’entérinant tout en l’endiguant, l’Empire et les masses de granit, l’héritage des guerres révolutionnaires, puis la folie du blocus continental et l’hybris du conquérant, enfin l’exil où le vaincu dicte l’histoire pour les générations futures : c’est-à-dire, tout ce dont la division même du livre de T. Lentz rend compte superbement, L’enfant du ⅩⅧè siècle, Le général politique, Le dictateur de salut public, Le successeur de Charlemagne, Un conquérant, L’empereur de l’ordre, Le vaincu, Le siècle de Napoléon.
Cet homme du destin ne concevait son œuvre « que comme un perpétuel mouvement », écrit Thierry Lentz : baroque, eût dit Eugenio d’Ors. Oui, la vie de Napoléon, comme son œuvre, fut baroque, si le baroque est le mouvement et la vie, la forme qui s’envole contre la règle qui pèse. Et en effet, comme sa vie paraît extravagante et furieuse, à côté de celle de Louis ⅩⅣ ! — si lente, si grave, si lourde et symétrique !…
Lecture conseillée
- Lentz, Thierry, Napoléon, Paris, éd. Perrin, coll. « Tempus », 2023