Dix poèmes français

Photographie d'une femme jouant de la guitare-lyre

Victor Hugo écrit dans les Choses vues que « la poésie est, de toutes les choses humaines, la plus voisine des choses divines. » Et il ajoute : « Poètes, voici la loi mystérieuse : aller au-delà. »
Aller au-delà, c’est bien toute la définition de l’art ; et en effet, la poésie est de tous les genres littéraires ce qui se rapproche le plus de l’art au sens strict. Sa forme impose une contrainte qui nécessite un travail immense ; mais le texte mis au pas qui en ressort est, le plus souvent, d’une beauté incomparable.
Jules Renard ne dit pas autre chose dans son Journal : « Des vers, c’est de la prose avec des gants et des bretelles américaines ; c’est de la prose qui pose, qui fait plastron comme un invité en soirée. »
La France n’est pas, loin s’en faut, la dernière en poésie ; elle est la patrie de la littérature ; elle a les plus grands écrivains ; et ces plus grands écrivains, ceux qui ont fait sa renommée à travers le monde sont, le plus souvent, d’admirables poètes.

1. « L’Hymne de la Surdité », J. Du Bellay

Joachim Du Bellay est avec son ami Pierre de Ronsard le poète le plus connu de la Pléiade humaniste. Instruit par Jean Dorat au collège de Coqueret, Du Bellay connaît ses classiques sur le bout des doigts et s’inspire des auteurs antiques pour porter la poésie au degré le plus haut ; mais il n’est pas servile : comme le dira La Fontaine un siècle plus tard, son « imitation n’est point un esclavage » ; c’est en cela que réside véritablement son génie : Du Bellay prend les vers antiques comme un tremplin pour les égaler, voire les surpasser. Du Bellay ose les innovations les plus audacieuses ; il impressionne Ronsard ; comme Victor Hugo, le poète des Regrets est inarrêtable : il peut partir du sujet le plus trivial et en faire une ode puissante.
En 1558, Du Bellay publie les Divers Jeux rustiques. On trouve dans ce court recueil qui est un écrin de poésie « L’Hymne de la Surdité », consacrée au mal dont souffrait son ami Ronsard. Du Bellay s’emporte et termine son long poème par un impressionnant dithyrambe, digne des plus grands littérateurs :

Ô bienheureux celui qui a reçu des Dieux
Le don de Surdité ! voire qui n’a point d’yeux,
Pour ne voir et n’ouïr en ce siècle où nous sommes
Ce qui doit offenser et les Dieux et les hommes.
Je te salue, ô sainte et alme Surdité !
Qui pour trône et palais de ta grande majesté
T’es cavé bien avant sous une roche dure
Un antre tapissé de mousse et de verdure :
Faisant d’un fort hallier son effroyable tour,
Où les chutes du Nil tempêtent à l’entour.
Là se voit le Silence assis à la main dextre,
Le doigt dessus la lève : assise à la senestre
Est la Mélancolie au sourcil enfoncé :
L’Étude tenant l’œil sur le livre abaissé
Se sied un peu plus bas : l’Âme imaginative,
Les yeux levés au ciel, se tient contemplative
Debout devant ta face : et là dedans le rond
D’un grand miroir d’acier te fait voir jusqu’au fond
Tout ce qui est au ciel, sur la terre et sous l’onde,
Et ce qui est caché sous la terre profonde :
Le grave Jugement dort dessus ton giron,
Et les Discours ailés volent à l’environ.
Donc, ô grand Surdité, nourrice de sagesse,
Nourrice de raison, je te supplie, Déesse,
Pour le loyer d’avoir ton mérite vanté
Et d’avoir à ton los ce Cantique chanté,
De m’être favorable, et si quelqu’un enrage
De vouloir par envie à ton nom faire outrage,
Qu’il puisse un jour sentir ta grande déité,
Pour savoir, comme moi, que c’est de Surdité.
(« Hymne de la Surdité », Divers Jeux rustiques, J. Du Bellay.)

2. « Le Cor », A. de Vigny

Jules Renard écrit : « Entre Ronsard et André Chénier, on cherche en vain un poète. » La formule est sévère : c’est oublier les poèmes magnifiques de François de Malherbe (« Sonnet sur la mort de son fils », « Au roi »), la poésie baroque, et, bien sûr, Corneille et Racine. Prenons-le cependant au mot, et passons directement du seizième au dix-neuvième siècle.
Alfred de Vigny, né en 1797 et mort en 1863, aurait pu avoir la même renommée que Victor Hugo : lui aussi a traversé une grande partie de son siècle et a été un précurseur du romantisme avec Cinq-Mars et Chatterton. Son tempérament discret, incompatible avec cette époque politique, le relègue cependant pour l’histoire au second plan de l’armée des romantiques. Vigny a toutefois laissé quelques poèmes qui confirment son immense talent littéraire. Parmi eux figure « L’Esprit pur » (« J’ai mis sur le cimier doré du gentilhomme / Une plume de fer qui n’est pas sans beauté »), mais aussi « Le Cor » qui raconte la célèbre aventure de Roland à Roncevaux :

I

J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l’ombre à minuit demeuré,
J’ai souri de l’entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques.

O montagnes d’azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazons !
C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre
Les airs lointains d’un Cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l’air est sans bruit,
De cette voix d’airain fait retentir la nuit ;
A ses chants cadencés autour de lui se mêle
L’harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au sommet du rocher,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte au chant de la romance.

Ames des Chevaliers, revenez-vous encor ?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?
Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée
L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée !

II

Tous les preux étaient morts, mais aucun n’avait fui.
Il reste seul debout, Olivier prés de lui,
L’Afrique sur les monts l’entoure et tremble encore.
« Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;

« Tous tes Pairs sont couchés dans les eaux des torrents. »
Il rugit comme un tigre, et dit : « Si je me rends,
« Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
« Sur l’onde avec leurs corps rouleront entraînées. »

« Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà. »
Et du plus haut des monts un grand rocher roula.
Il bondit, il roula jusqu’au fond de l’abîme,
Et de ses pins, dans l’onde, il vint briser la cime.

« Merci, cria Roland, tu m’as fait un chemin. »
Et jusqu’au pied des monts le roulant d’une main,
Sur le roc affermi comme un géant s’élance,
Et, prête à fuir, l’armée à ce seul pas balance.

III

Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
A l’horizon déjà, par leurs eaux signalées,
De Luz et d’Argelès se montraient les vallées.

L’armée applaudissait. Le luth du troubadour
S’accordait pour chanter les saules de l’Adour ;
Le vin français coulait dans la coupe étrangère ;
Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi.
Assis nonchalamment sur un noir palefroi
Qui marchait revêtu de housses violettes,
Turpin disait, tenant les saintes amulettes :

« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu ;
« Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu.
« Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes
« Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.

« Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor. »
Ici l’on entendit le son lointain du Cor.
L’Empereur étonné, se jetant en arrière,
Suspend du destrier la marche aventurière.

« Entendez-vous ! dit-il. – Oui, ce sont des pasteurs
« Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,
« Répondit l’archevêque, ou la voix étouffée
« Du nain vert Obéron qui parle avec sa Fée. »

Et l’Empereur poursuit ; mais son front soucieux
Est plus sombre et plus noir que l’orage des cieux.
Il craint la trahison, et, tandis qu’il y songe,
Le Cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
« Malheur ! c’est mon neveu ! malheur! car si Roland
« Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
« Arrière, chevaliers, repassons la montagne !
« Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l’Espagne !

IV

Sur le plus haut des monts s’arrêtent les chevaux ;
L’écume les blanchit ; sous leurs pieds, Roncevaux
Des feux mourants du jour à peine se colore.
A l’horizon lointain fuit l’étendard du More.

« Turpin, n’as-tu rien vu dans le fond du torrent ?
« J’y vois deux chevaliers : l’un mort, l’autre expirant
« Tous deux sont écrasés sous une roche noire ;
« Le plus fort, dans sa main, élève un Cor d’ivoire,
« Son âme en s’exhalant nous appela deux fois. »

Dieu ! que le son du Cor est triste au fond des bois !
(« Le Cor », Les Destinées, A. de Vigny.)

3. « À une Madone », C. Baudelaire

On ne présente plus Charles Baudelaire. Tout le monde a lu Les Fleurs du Mal. Dans l’édition posthume, publiée en 1868, figure justement l’un de ses plus profonds poèmes : « Recueillement ». Tout Baudelaire y est : son « cœur », sa « tendresse » et sa « haine ».

Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile,
Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci,
Va cueillir des remords dans la fête servile,
Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d’eux. Vois se pencher les défuntes Années,
Sur les balcons du ciel, en robes surannées ;
Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s’endormir sous une arche,
Et, comme un long linceul traînant à l’Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.
(« Recueillement », Les Fleurs du Mal, C. Baudelaire.)

Et dans la seconde édition, celle de 1861, on trouve le poème « À une Madone », au rythme parfaitement agencé.

Je veux bâtir pour toi, Madone, ma maîtresse,
Un autel souterrain au fond de ma détresse,
Et creuser dans le coin le plus noir de mon cœur,
Loin du désir mondain et du regard moqueur,
Une niche, d’azur et d’or tout émaillée,
Où tu te dresseras, Statue émerveillée.
Avec mes Vers polis, treillis d’un pur métal
Savamment constellé de rimes de cristal,
Je ferai pour ta tête une énorme Couronne ;
Et dans ma Jalousie, ô mortelle Madone,
Je saurai te tailler un Manteau, de façon
Barbare, roide et lourd, et doublé de soupçon,
Qui, comme une guérite, enfermera tes charmes ;
Non de Perles brodé, mais de toutes mes Larmes !
Ta Robe, ce sera mon Désir, frémissant,
Onduleux, mon Désir qui monte et qui descend,
Aux pointes se balance, aux vallons se repose,
Et revêt d’un baiser tout ton corps blanc et rose.
Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
De satin, par tes pieds divins humiliés,
Qui, les emprisonnant dans une molle étreinte,
Comme un moule fidèle en garderont l’empreinte.
Si je ne puis, malgré tout mon art diligent,
Pour Marchepied tailler une Lune d’argent,
Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles
Sous tes talons, afin que tu foules et railles,
Reine victorieuse et féconde en rachats,
Ce monstre tout gonflé de haine et de crachats.
Tu verras mes Pensers, rangés comme les Cierges
Devant l’autel fleuri de la Reine des Vierges,
Étoilant de reflets le plafond peint en bleu,
Te regarder toujours avec des yeux de feu ;
Et comme tout en moi te chérit et t’admire,
Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,
Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,
En Vapeurs montera mon Esprit orageux.
Enfin, pour compléter ton rôle de Marie,
Et pour mêler l’amour avec la barbarie,
Volupté noire ! des sept Péchés capitaux,
Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
Bien affilés, et, comme un jongleur insensible,
Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
Je les planterai tous dans ton Cœur pantelant,
Dans ton Cœur sanglotant, dans ton Cœur ruisselant !
(« À une Madone », Les Fleurs du Mal, C. Baudelaire.)

4. « Veni, vidi, vixi », V. Hugo

Victor Hugo est à lui seul presque la totalité du dix-neuvième siècle romantique. Poète, dramaturge, romancier, académicien, pair de France, député, sénateur, exilé, tour à tour adoré et haï, Hugo a tout vu, a tout fait et a brillé partout ; il est une comète. Nous choisirons de lui un poème tiré de « Pauca Meae », le quatrième livre des Contemplations, le plus poignant, celui qui concerne sa fille disparue… « Veni, vidi, vixi » commence par un « louche » poétique admirable : la première phrase, celle qui court sur les trois premiers quatrains, débute et termine par la même proposition. Il est impossible de savoir à quel moment le poète est passé d’une proposition à l’autre – une manière de symboliser, par l’écriture, le caractère cyclique de la vie qui passe.

J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
Je marche sans trouver de bras qui me secourent,
Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,
Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;

Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;
Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour,
Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;

Puisque l’espoir serein dans mon âme est vaincu ;
Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,
Ô ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes,
Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.

Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.
Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.
J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,
Debout, mais incliné du côté du mystère.

J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,
Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.
Je me suis étonné d’être un objet de haine,
Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.

Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,
Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,
J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.

Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi ;
Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;
Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme
Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.

Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,
Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.
Ô seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit,
Afin que je m’en aille et que je disparaisse !
(« Veni, vidi, vixi », Les Contemplations, V. Hugo.)

5. « Soleil couchant », P. Verlaine

Outre les poèmes les plus connus du Prince des Poètes, nous aurions pu citer « Le Clown », « Le Crépuscule du soir mystique », « Intérieur », « Circonspection », et bien d’autres. Comme Victor Hugo, on ne compte pas les poèmes cultes de celui qui fut l’un des plus grands artistes de la poésie. Nous citerons un poème moins connu intitulé « Promenade sentimentale » qui est original par sa forme : les décasyllabes sont le plus souvent césurés au quatrième pied selon un découpage 4/6 ; Verlaine, lui, a choisi une césure au centre du vers (découpage en 5/5) ; la moitié d’un alexandrin s’appelle un hémistiche ; celle d’un décasyllabe se nomme un taratantara.

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, parmi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.
(« Promenade sentimentale », Poèmes saturniens, P. Verlaine.)

Citons également, tiré du même recueil, le poème « Soleil couchant » écrit en pentasyllabes :

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.
Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
À des grands soleils
Couchants sur les grèves.
(« Soleil couchant », Poèmes saturniens, P. Verlaine.)

6. « Sonnet », S. Mallarmé

Jules Renard a écrit sur tout le monde ; il sera notre guide des poètes. Un guide pas toujours tendre ; il dit de Mallarmé : « Mallarmé, intraduisible, même en français. »
L’épigramme est un peu sévère. Certes, Mallarmé est opaque ; sa poésie pousse le symbolisme presque jusqu’au surréalisme. Il est pourtant aussi l’auteur de surprenants poèmes de facture classique comme ce « Sonnet » dédié à l’épouse décédée de l’un de ses amis :

— « Sur les bois oubliés quand passe l’hiver sombre
Tu te plains, ô captif solitaire du seuil,
Que ce sépulcre à deux qui fera notre orgueil
Hélas ! du manque seul des lourds bouquets s’encombre.

Sans écouter Minuit qui jeta son vain nombre,
Une veille t’exalte à ne pas fermer l’œil
Avant que dans les bras de l’ancien fauteuil
Le suprême tison n’ait éclairé mon Ombre.

Qui veut souvent avoir la Visite ne doit
Par trop de fleurs charger la pierre que mon doigt
Soulève avec l’ennui d’une force défunte.

Âme au si clair foyer tremblante de m’asseoir,
Pour revivre il suffit qu’à tes lèvres j’emprunte
Le souffle de mon nom murmuré tout un soir.
(« Sonnet », Poésies, S. Mallarmé.)

7. Heredia et Leconte de Lisle

Nous compterons Heredia et Leconte de Lisle, deux poètes du Parnasse, pour le prix d’un. Jules Renard aussi, après tout, les range dans la même catégorie. Impitoyable, il note dans son Journal ce jugement sans appel : « Le vers de José-Maria de Heredia, de Leconte de Lisle : on dirait un cheval de labour qui marche. »
Même si le vers parnassien est effectivement alourdi d’un vocabulaire précieux et d’un formalisme excessif, il ne permet pas moins d’évoquer de puissantes images. Ce sonnet de Heredia, par exemple, fait revivre en quelques mots toute l’étendue de l’amour d’Antoine et Cléopâtre :

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L’Égypte s’endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.
Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berçant le sommeil d’un enfant,
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.
Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;
Et sur elle courbé, l’ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or
Toute une mer immense où fuyaient des galères.
(« Antoine et Cléopâtre », Les Trophées, J.-M. de Heredia.)

José-Maria de Heredia a tout de même réussit l’exploit d’être élu à l’Académie française contre Verlaine et Zola (!), après la publication d’un seul recueil de sonnets. Son camarade Leconte de Lisle fut aussi l’auteur de quelques beaux poèmes :

La terre prolongeait en bas, immense et sombre,
Les continents battus par la houle des mers ;
Au-dessus flamboyait le ciel plein d’univers ;
Mais lui ne regardait que l’abîme de l’ombre.
Il était là, dardant ses yeux ensanglantés
Dans ce gouffre où la vie amasse ses tempêtes,
Où le fourmillement des hommes et des bêtes
Pullule sous le vol des siècles irrités.
Il entendait monter les hosannas serviles,
Le cri des égorgeurs, les Te Deum des rois,
L’appel désespéré des nations en croix
Et des justes râlant sur le fumier des villes.
Ce lugubre concert du mal universel,
Aussi vieux que le monde et que la race humaine,
Plus fort, plus acharné, plus ardent que sa haine,
Tourbillonnait autour du sinistre Immortel.
Il remonta d’un bond vers les temps insondables
Où sa gloire allumait le céleste matin,
Et, devant la stupide horreur de son destin,
Un grand frisson courut dans ses reins formidables.
(« La Tristesse du diable » par Leconte de Lisle, publié dans Le Parnasse contemporain)

8. « Le Doute », Sully Prudhomme

Sully Prudhomme, méconnu aujourd’hui, fut pourtant en 1901 le lauréat du tout premier prix Nobel de littérature.

La blanche Vérité dort au fond d’un grand puits.
Plus d’un fuit cet abîme ou n’y prend jamais garde ;
Moi, par un sombre amour, tout seul je m’y hasarde,
J’y descends à travers la plus noire des nuits
Et j’entraîne le câble aussi loin que je puis ;
Or je l’ai déroulé jusqu’au bout, je regarde,
Et, les bras étendus, la prunelle hagarde,
J’oscille sans rien voir ni rencontrer d’appuis.
Elle est là cependant, je l’entends qui respire,
Mais, pendule éternel que sa puissance attire,
Je passe et je repasse et tâte l’ombre en vain.
Ne pourrai-je allonger cette corde flottante,
Ou remonter au jour dont la gaîté me tente,
Et dois-je dans l’horreur me balancer sans fin ?
(« Le Doute » par Sully Prudhomme, publié dans Le Parnasse contemporain)

9. Apollinaire et Aragon

Apollinaire, mort en 1918, est un précurseur du surréalisme et un poète de génie. La suppression de la ponctuation, technique qui sera reprise par Aragon, est sans doute son principal apport ; elle permet de jouer sur l’ambiguïté et favorise le rythme qui est la clé de la poésie.

Notre histoire est noble et tragique
Comme le masque d’un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun détail indifférent
Ne rend notre amour pathétique
Et Thomas de Quincey buvant
L’opium poison doux et chaste
À sa pauvre Anne allait rêvant
Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent
(« Cor de chasse », Alcools, G. Apollinaire.)

Aragon écrit quant à lui de sublimes poèmes destinés à sa chère Elsa :

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

J’ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j’ai vu désormais le monde à ta façon
J’ai tout appris de toi comme on boit aux fontaines
Comme on lit dans le ciel les étoiles lointaines
Comme au passant qui chante on reprend sa chanson
J’ai tout appris de toi jusqu’au sens du frisson.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

J’ai tout appris de toi pour ce qui me concerne
Qu’il fait jour à midi qu’un ciel peut être bleu
Que le bonheur n’est pas un quinquet de taverne
Tu m’as pris par la main dans cet enfer moderne
Où l’homme ne sait plus ce que c’est qu’être deux
Tu m’as pris par la main comme un amant heureux.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.

Qui parle de bonheur a souvent les yeux tristes
N’est-ce pas un sanglot de la déconvenue
Une corde brisée aux doigts du guitariste
Et pourtant je vous dis que le bonheur existe
Ailleurs que dans le rêve ailleurs que dans les nues
Terre terre voici ses rades inconnues.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu’un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement.
(« Que serais-je sans toi », Le Roman inachevé, Aragon.)

10. « Le Cimetière marin », P. Valéry

Paul Valéry est mallarméen. Ses poèmes sont obscurs et exaltés ; il fait primer la forme sur le sens. Lui qui définissait le poème comme « une hésitation prolongée entre le son et le sens » nous servira de conclusion. Dans « Le Cimetière marin » Valéry décrit avec un art de poète, c’est-à-dire un art de créateur, le cimetière de Sète qui donne sur la mer Méditerranée.

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !
Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d’imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir !
Quand sur l’abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d’une éternelle cause,
Le Temps scintille et le Songe est savoir.
Stable trésor, temple simple à Minerve,
Masse de calme, et visible réserve,
Eau sourcilleuse, Œil qui gardes en toi
Tant de sommeil sous un voile de flamme,
Ô mon silence !… Édifice dans l’âme,
Mais comble d’or aux mille tuiles, Toit !

[…]

Oui ! Grande mer de délires douée,
Peau de panthère et chlamyde trouée
De mille et mille idoles du soleil,
Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
Qui te remords l’étincelante queue
Dans un tumulte au silence pareil,
Le vent se lève !… Il faut tenter de vivre !
L’air immense ouvre et referme mon livre,
La vague en poudre ose jaillir des rocs !
Envolez-vous, pages tout éblouies !
Rompez, vagues ! Rompez d’eaux réjouies
Ce toit tranquille où picoraient des focs !
(« Le Cimetière marin », P. Valéry.)

 

Lectures conseillées :

  • Divers jeux rustiques, J. du Bellay
  • Les Destinées, A. de Vigny
  • Les Fleurs du mal, C. Baudelaire
  • Les Contemplations, V. Hugo
  • Poèmes saturniens, P. Verlaine
  • Poésies, S. Mallarmé
  • Les Trophées, J.-M. de Heredia
  • Le Roman inachevé, L. Aragon
  • Alcools, G. Apollinaire
  • Poésies, P. Valéry

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