Antoine et Cléopâtre


TROISIÈME PARTIE : ALEXANDRIE

 

IV

LA BATAILLE D’ACTIUM

« Que Rome s’effondre, et que pourrissent toutes les langues qui parlent contre nous ! Je porte moi aussi le poids de cette guerre, et je dois au royaume que je préside d’y figurer comme un homme. »
[…]
« … ainsi nous avons perdu, en baisers, les provinces de la plus belle moitié du monde !… »

SHAKESPEARE

 

Octave avait pour lui l’Italie avec toutes ses colonies, la Gaule, l’Espagne, l’Illyrie, la Sardaigne et la Sicile, et puis la Libye, des colonnes d’Hercule jusqu’à la frontière de la Cyrénaïque ; Antoine de son côté possédait les royaumes de l’Asie soumis à la République, et l’Afrique, depuis Cyrène jusqu’à l’Éthiopie.

Beaucoup d’alliés l’avaient rejoint ; il n’attendait plus personne ; Cléopâtre le pressait d’engager la guerre.

La reine avait raison de le bousculer : Octave profitait du temps perdu. À force d’impôts, il avait fini par payer les soldes de ses légionnaires : ceux-ci étaient satisfaits, galvanisés même par les défections des généraux d’Antoine, et le peuple, soulagé de ne plus rien devoir, n’en voulait plus tant au triumvir.

Il ne fallait plus perdre une heure.

Antoine, après avoir renvoyé les artistes à Priène, s’embarqua pour Athènes avec la reine d’Égypte. Puis, ils se rendirent ensemble à Patras, — à l’entrée du golfe de Corinthe —, où ils rassemblèrent l’armée dans sa totalité. Alors, la flotte poursuivit sa route en direction du nord, vers le golfe d’Ambracie.

Cette marine était formidable !

Les cinq cents trières, octères, décères — à dix rangs de rameurs —, en bois de cèdre qui ne pourrit pas, surmontées de hauts mâts en pin des forêts de Crète, — et de voiles en lin de Péluse —, naviguaient en angle aigu de chasse, pareilles à des vols d’oiseaux gigantesques. Les coques luisaient d’encaustique, les bordages étaient d’or et de pourpre, et les yeux des écubiers, comme vivants, se fronçaient d’une colère majestueuse. Les acrostoles des cornes de proue, primitives, étaient des têtes de bélier, des gueules de loup, des hures de sanglier ; ceux des bâtiments égyptiens, en volute, faisaient des serpents qui se dressent. Les épotides avaient l’air de javelots titanesques tendus farouchement ; les rostres de fer fracassants, à trois pointes, apparaissaient dans les creux des vagues ; les parodes, les renflements latéraux étaient ornés d’arabesques et de boucliers. Les aphsaltes en jets de plumes formaient à l’arrière de grandes queues, aux pieux desquelles claquaient les flammes des étendards, et qu’entouraient les ailes gracieuses des gouvernails.

L’équipage manquait ; mais aussi, il aurait fallu pour combler cette flotte les seize légions de Canidius, les soldats de Libye, de Cilicie, de Commagène et de Paphlagonie, de Thrace et de Cappadoce, et puis du Pont et de la Galatie, de la Judée et de la Lycaonie. Cléopâtre cependant tenait absolument à montrer ses vaisseaux ; alors, les triérarques avaient pris de force dans la Grèce les âniers, les moissonneurs, les éphèbes ; et maintenant les rameurs nus, leurs muscles roulant sous les dos courbés, brillants d’huile, manœuvraient en ahanant les barres énormes qui frappaient l’eau, dans des gerbes d’écume.

Les paysans se rassemblaient pour les regarder passer, du haut des falaises. Des gens se pressaient sur les plages, sur les grèves. Chaque fois que la flotte longeait les quais d’une ville, les cloches battaient, les clairons sonnaient, et des foules accouraient en se bousculant.

Octave cependant réunissait ses forces à Brindes, en Italie : deux cent cinquante navires, quatre-vingt mille légionnaires, douze mille cavaliers. En tout, bien moins d’hommes qu’Antoine, qui disposait de cent mille légionnaires et de douze mille cavaliers ; et l’imperator avait encore laissé quatre légions en Cyrénaïque, quatre en Égypte, trois en Syrie, ainsi qu’un collier de garnisons tout au long de la côte orientale de la mer, jusqu’à Corcyre !

Quelques semaines passèrent ; les armées se rapprochaient l’une de l’autre.

Le fils de César, au début de l’automne, fit dire à l’imperator qu’il le laisserait débarquer librement en Italie, et lui offrit une bataille rangée. Il espérait un affrontement rapide ; tant que la guerre durait, Antoine empêchait les importations du blé d’Orient, et la disette menaçait. En même temps, il craignait de s’engager jusqu’en Macédoine, où il serait coupé de Rome et perdrait ses ravitaillements.

Antoine refusa.

Il dominait l’Orient et la Méditerranée : il lui suffisait d’attendre et de réduire Octave à la famine. Quant à lui, le royaume d’Égypte possédait assez de céréales pour combler ses légions indéfiniment ; il était assez riche pour payer ses hommes pendant des années.

L’imperator cependant, pour ne pas paraître lâche, provoqua le triumvir en combat singulier. Octave se récusa ; alors, il lui proposa une bataille à son tour, cette fois-ci près de Pharsale, là où César et Pompée s’étaient affrontés jadis. Octave refusa encore, et l’hiver tomba.

Au début du printemps, alors que les mouvements des troupes allaient reprendre, la malaria décima les marins d’Antoine et de Cléopâtre. La maladie emporta un tiers des rameurs. Il fallut enrôler les agriculteurs, les garçons de ferme, les valets de charrue ; ils ne savaient pas manœuvrer des trières ; beaucoup d’entre elles se retrouvèrent ingouvernables.

La fortune était pour Octave !

À peine apprit-il la nouvelle qu’il envoya Vipsanius Agrippa à la tête d’une escadre, contre la côte méridionale de la Grèce. Le général prit Méthone et s’éparpilla dans les terres ; Antoine, tombant dans le piège, fonça tête baissée contre ses hommes, afin de le repousser vers la mer.

Le triumvir, tandis que l’imperator courait au sud, embarqua ses troupes à Brindes et les débarqua de l’autre côté de la mer, au pied des monts Cérauniens. Il s’empara de Corcyre qui était sans défense, puis descendit dans l’Épire à marche forcée, jusqu’au golfe d’Ambracie où il comptait incendier la flotte adverse.

Antoine, aussitôt qu’il connut la manœuvre d’Octave, remonta vers le nord depuis Patras, au pas militaire. Au moment que l’ennemi parvenait au promontoire nord du détroit d’Actium, il arrivait au promontoire sud : rapide comme César, il avait fait parcourir à ses légionnaires quatre-vingt-dix milles — en seulement dix-huit heures !

Un feu génial l’embrasait : comprenant les intentions d’Octave immédiatement, il ordonna aux soldats de remplir les trirèmes, donna des armes aux rameurs même, et accumula des foules en armes sur les ponts des navires ; puis, il disposa les bâtiments à l’entrée du port d’Actium, la proue tournée contre ses rivaux. Octave apeuré se retira.

Ce dernier ne pouvait demeurer plus longtemps au niveau du promontoire nord, à cause de l’exiguïté du terrain ; il se recula et établit son camp à quelques milles en retrait du golfe. Antoine bondit sans attendre, et prit possession de l’éminence ; il contrôlait ainsi le détroit entièrement.

Les jours suivants se passèrent pour Antoine à élever des tours, monter les pavillons et transformer la passe du golfe en camp retranché. Le triumvir de Rome pendant ce temps-là bâtissait autour de son propre camp une longue circonvallation, et avançant ses galères, bloquait les vaisseaux de l’imperator à l’intérieur de la baie d’Ambracie.

Octave, que sa flotte approvisionnait par la mer, entravait la flotte d’Antoine ; Antoine, que son armée approvisionnait par la terre, menaçait l’armée d’Octave. Un affrontement était désormais inévitable.

 

 

Une tempête agitait depuis trois jours le golfe d’Ambracie ; il pleuvait à répétition, des rafales de vent courbaient les feuillages, la mer houleuse était pleine d’écume. Elle avait commencé de s’apaiser dans la matinée ; mais une chaleur accablante, moite, pesait dans l’air, et de gros nuages noirs s’amoncelaient. Les rayons du soleil, qui perçaient entre leurs masses ténébreuses, faisaient dans l’intérieur des terres de grandes stries lumineuses.

Les généraux d’Antoine, les capitaines, les rois alliés s’étaient réunis à l’embouchure d’Actium, sur la terrasse arrondie d’un bâtiment dominant le golfe et la mer, érigé contre le flanc du promontoire méridional. Le regard embrassait d’ici les navires formidables de Cléopâtre, avec ceux plus légers du triumvir Octave ; et plus loin encore l’autre promontoire, septentrional, surmonté d’une accumulation de colonnes, d’acrotères, de façades et de jardins, bâtis comme en prolongement de la falaise rocheuse.

Il y avait au milieu de la terrasse, sur une grande table autour de laquelle on se pressait, une maquette du détroit avec ses environs ; par-dessus, un vélarium distendu ; partout du lierre, des glycines, des amas de cytises, et d’autres buissons verts piquetés de fleurs jaunes — mais également des statues d’Anubis, et des esclaves nubiens au torse noir musculeux, debout, en pagne de lin blanc et coiffure traditionnelle. Sur des tables étaient disposés des amphores argentées dont les becs prolongeant les anses avaient l’air de cygnes, des coupes incrustées de pierreries, des clepsydres et des coffres en bois d’ébène, rayés de dorures.

Çà et là on apercevait des soldats immobiles, en faction : des Romains en aigrette rouge, pilum et scutum ; des Égyptiens aussi, en casques hauts vaguement semblables à des némès, tenant d’une main de longs tridents d’or à hampe d’airain, de l’autre d’étroits boucliers en peau de lynx ou de léopard, qui les couvraient de l’épaule à la cuisse — et des épaulières en lames de bronze pesaient contre leurs tuniques bleu turquoise, ornées de sortes de hiéroglyphes.

L’état-major de l’armée romaine, les légats, les tribuns, les préfets, se trouvait presque au complet. Tous discutaient avec animation en pointant du doigt les reliefs de la carte ; et pour mieux visualiser leurs stratégies, ils déplaçaient les pions qui représentaient les navires, les hommes et les chevaux.

Soudain, les gardes se redressèrent ; tout le monde se retourna ; Antoine parut.

Il avait noué en écharpe une pardalide autour de sa cuirasse ornée de phalères. Un tremblement léger agitait son poignet ; ses belles boucles brunes s’aplatissaient contre son front mouillé de sueur ; ses yeux terribles de bête blessée, en rage, brillaient entre ses tempes épaisses qui grisonnaient.

Chacun se mit à le considérer, tandis qu’il s’avançait jusqu’au bord de la terrasse. Il contempla longuement d’abord sa flotte, ensuite celle d’Octave. Puis, il revint d’un pas militaire à la table où trônait la maquette ; et d’une voix rapide, claire, sûre, de général habitué des triomphes :

« Octave empêche nos navires de sortir du golfe d’Ambracie ; moi, je barre la route à ses légions de Gaule et d’Italie. Nous nous paralysons mutuellement : que faire ? »

Il releva la tête et regarda ses officiers les uns après les autres ; la réponse ne tarda pas :

« Antoine, fit Canidius, laisse là les navires et retire-toi dans les terres, vers la Thrace ou la Macédoine. Octave sera contraint de te suivre ; nos légionnaires sont plus nombreux, tu connais mieux que lui l’art de la guerre : nous l’anéantirons ! D’ailleurs Dicomès, le roi des Gètes, rassemble en ce moment même une grande armée : il a promis de nous soutenir. »

Tous l’approuvèrent de la tête avec des murmures d’encouragement ; leur unanimité exaspéra l’imperator.

« Nos vaisseaux, répondit-il, sont nombreux, lourds, puissants : ils écraseront les faibles trirèmes de Tarente ; ils forceront le blocus ! »

Il ne les avait interrogé que pour connaître leurs intentions ; mais il savait que Cléopâtre ne consentirait jamais à abandonner sa flotte, et par crainte de sa colère, il voulait une bataille sur mer. L’indignation fit pousser des clameurs aux tribuns réunis. Ils avaient craint justement l’obstination d’Antoine.

« Notre flotte ? s’écria Domitius, emporté par les cris. Dis plutôt celle de Cléopâtre ! C’est elle qui t’a conseillé ?… mais si nous remportons la victoire grâce à ses bâtiments, elle réclamera des récompenses après la campagne. Tu vois, elle a tout intérêt à ce que ses navires gagnent la bataille !

— Et s’ils la gagnent en effet, qu’importe ? »

Domitius demeura court ; mais Insteius :

« Imperator ! Ne fais pas de ton désir le maître de ta raison. Si tu te retires et combats Octave par le glaive, tes Romains seuls affronteront ses Romains — car tu sais que la reine ne possède que des bateaux, et n’a point de soldats. Tu es supérieur en nombre, tu es Mars : tu triompheras sans aucun doute ! Nul alors ne te reprochera d’avoir été l’exécutant d’une étrangère, et la plèbe de Rome t’accueillera les bras chargés d’offrandes. »

Ces mots parurent irriter Antoine ; il se retourna.

« C’est pourtant bien, reprit Insteius, ce que l’on murmure : que tu lui obéis. »

Le prince des Galates, intervenant, fit remarquer que le triumvir serait fort embarrassé d’être contraint de lutter contre des légions romaines, lui qui avait déclaré au Sénat, par calcul, la guerre contre Cléopâtre seulement. S’il poursuivait les légionnaires sur terre, — et il le ferait —, il dévoilerait ses manœuvres politiciennes, et montrerait son cynisme au grand jour. Des applaudissements ponctuèrent sa déclaration ; mais l’imperator fit comme s’il n’avait rien entendu, et s’adressant à Insteius :

« Je gagnerai seul, dis-tu ? Et j’entrerai seul dans Rome ? Et je me tiendrai seul debout sur le char du triomphe ?… Marcus, ton mépris te déshonore ! — apprends que l’ingratitude mène plus souvent les hommes à la défaite que l’audace, fût-elle inspiré par les flèches de Cupidon. »

Il vida d’un seul trait une grande coupe de vin, remplie à ras bord.

« J’ai confiance en mes légionnaires : ils sont l’élite des soldats du monde ; mais j’ai plus confiance encore dans notre flotte commune. Approchez-vous ! Regardez ! Ces grands vaisseaux, aux coques épaisses comme des murailles, seront bientôt remplis de balistes, de catapultes, d’archers, de frondeurs. Les navires d’Octave couleront avant de les atteindre ; ceux qui s’approcheront trop près finiront broyés ! »

Il marchait en gesticulant.

« Ah ! reprit-il, je sais ce que vous craignez : parce qu’Agrippa fut victorieux en Sicile, il serait plus habile à commander des navires ? Mais il ne terrassa que les esclaves du rebelle ; et quand Octave rencontra Pompée personnellement, à Taormine, il fut vaincu et blessé. Vous voyez que même sur mer, ils ne valent rien ! »

Les généraux n’étaient toujours pas convaincus ; l’opération paraissait hasardeuse ; puis, vraiment, ils n’imaginaient pas qu’Antoine puisse entrer dans Rome au côté de Cléopâtre. Dellius était d’accord avec Domitius ; il s’avança, et s’exprimant au nom des autres :

« La mer ne nous fait pas peur, Antoine ; c’est plutôt Cléopâtre qui nous inquiète. Le peuple romain est encore ton souverain, et il n’aime guère les étrangères, surtout quand elles sont reines : tu ferais mieux de l’écouter. Tu crois que Cléopâtre sert tes ambitions ? mais c’est toi qui lui offres les clés de Rome, et te courbes devant elle pour servir de marchepied à ses prétentions. Chacun a vu clair dans son jeu, sauf toi : tu te compromets ! »

L’imperator blêmit.

« Toute l’armée, reprit Dellius, la plèbe, les patriciens réclament son éloignement : écoute leur supplication ! Pour une fois, laisse de côté tes passions, raisonne, et triomphe. Déchire ta syrma dionysiaque, elle te sied mal ; rappelle-toi que tu descends d’Héraclès ! Et puis, Amyntas a raison : Octave a déclaré la guerre à Cléopâtre ; si tu la renvoies, il devra renoncer, ou justifier une campagne indigne ; il perdra de sa superbe. »

Antoine, sans rien dire, fixait du regard Dellius et les tribuns.

« Il sera temps plus tard de la retrouver, appuya Domitius. En attendant, il faut qu’elle retourne en Égypte, et patiente jusqu’à la fin de la guerre.

— Comment ? répondit l’imperator. Octave empêcherait ses navires de franchir la passe.

— Alors, qu’elle s’en aille par les routes, et regagne Alexandrie par la Grèce et la Syrie.

— Jamais ! s’écria Antoine en se reculant, la main sur le cœur. Jamais ! »

L’idée de la renvoyer dans ces conditions lui soulevait la poitrine ; il l’imagina dans la poussière des chemins, exposée à la pitié des peuples ; la tête basse, elle pleurait dans sa litière, et elle le haïssait.

« Jamais elle ne consentira ! ajouta-t-il. Puis les équipages de ses navires nous abandonneraient pour la suivre ; ce serait livrer à Octave la moitié de notre flotte !

— La mer, donc ? dit l’un des tribuns, d’une voix consternée.

— Oui ! La mer ! Dans tous les cas, je suis plus fort que le prétendu fils de César. Eh bien, j’ai choisi : sa tombe sera la Méditerranée ! »

Domitius, Dellius, Amyntas le Galate et Déjoratus, les rois et les légats, Publicola, Coelius, Octavius et Canidius, Insteius enfin, tous l’observaient avec indignation, et sur leurs faces se lisaient à la fois la stupeur et le découragement. Antoine s’emporta.

« Quoi ! Je n’ai pas besoin de Dicomès, Canidius, pour infliger à l’usurpateur sa dernière défaite ! Domitius, Insteius, vous craignez les ambitions de Cléopâtre, et que le peuple la rejette ? — eh ! si ce sont là vos seules craintes, alors, je jure solennellement de… »

Il s’interrompit. Les pensées se bousculaient dans son crâne. Il voyait dans un même vertige César et les Lupercales, la couronne de Tarquin, les aigles des légions, l’empire… Cléopâtre ! Cependant tous attendaient qu’il poursuive. Alors, il se dit qu’il valait mieux maintenant gagner la confiance de ses généraux, et qu’il serait toujours temps de renier une promesse par l’invocation de circonstances exceptionnelles ; et finalement il retira son anneau de bronze gravé des lettres de la République, et reprit plus calme, de l’air grave d’un magistrat :

« … de ne pas entrer dans Rome à ses côtés, de démissionner de mes charges deux mois après la victoire, et de remettre le pouvoir dans sa totalité entre les mains du peuple, et du Sénat. »

Et il déposa l’anneau sur la table, entre les pions représentant les navires.

Puis, se tournant vers Dellius :

« Mes passions me dominent, dis-tu, Dellius ? À moi qui ai exercé toutes les magistratures, servi sous César, mené nos armées en campagne ? Sache que je sais les devoirs de celui qui ordonne et de celui qui obéit ; et que j’ai trop souvent connu la peur et la confiance, pour savoir m’en garder. Mais quoi ! aujourd’hui, une retraite à l’intérieur des terres aurait tout l’air d’une fuite, et même la raison m’interdit de fuir !

— Il n’y a point de honte, Antoine, l’interrompit Canidius, à laisser la mer à Octave. Il vient de mener la guerre de Sicile : il sait mieux que toi manœuvrer une flotte, quand nos matelots sont des muletiers, des moissonneurs, des éphèbes. Quant à toi, tu guiderais tes hommes jusqu’aux portes des Enfers ; mieux que personne tu connais leurs forces ainsi que leurs faiblesses, ils t’aiment ! Renonce donc à un choix désastreux que commande l’intérêt particulier de Cléopâtre ; pense à la grandeur de Rome, choisis la terre ! »

Les légats, les tribuns, les rois et les princes, tous, appuyant Canidius, se mirent à parler en même temps. Ils cherchaient à convaincre l’imperator ; ils faisaient des comparaisons avec la guerre de César et de Pompée ; ils vantaient les vélites, les frondeurs, les archers à cheval ; ils parlaient d’argent, d’effectifs et de géographie. Mais Antoine, par intérêt égoïste, s’était mis à croire sincèrement à la supériorité de sa flotte ; il refusait de s’en débarrasser au profit d’un affrontement à l’intérieur des terres. On s’interrogeait : et s’il avait raison ?… Alors l’imperator, afin de mieux les persuader, imagina ce que leur ferait Octave s’il était finalement victorieux : il rappelait les supplices des partisans de Sextus, l’exil de Lépide, les mises à mort des vétérans, des propriétaires, des affranchis.

Il s’était hissé sur une marche naturelle en retrait de la terrasse, près du bord de la falaise ; il les dominait par sa taille, ainsi que par la force de sa voix ; derrière lui des colonnes de ténèbres, s’accumulant au ciel, roulaient en tourbillon ; comme il étendait les bras et parlait avec l’autorité d’un dieu, il avait l’air de les commander, et cela le rendait terrible.

« Vous serez proscrits, chassés, crucifiés ! On emportera vos biens, avec vos femmes et vos esclaves ! Vos belles propriétés du Latium ou de la Campanie seront données aux éromènes, et ils les souilleront de leurs mœurs infâmes ! »

Il haletait, les yeux exorbités, terrifié lui-même par les menaces qu’il proférait.

Les officiers virent que leur honneur, leur vie même était menacée ; cette considération emporta toutes les autres. Livrer la bataille sans leur général était inimaginable ; donc, puisque Antoine préférait décidément la mer à la terre, on se battrait sur mer. La reine cependant devrait consentir à ne point revendiquer le triomphe, et laisser Antoine pénétrer seul dans la ville de Rome.

L’après-midi avait passé.

Le crépuscule à présent, visible entre les masses orageuses, inondait la terrasse d’une vapeur purpurine ; des vibrations lointaines faisaient trembler les nuages d’un noir extrême ; il faisait sombre et chaud sous le vélarium ; les échos des navires, au port, résonnaient plus fortement ; les statues disparaissaient presque dans l’obscurité — des serviteurs allumaient les flambeaux.

Les officiers un à un se retirèrent, en tapant leur poing contre leur poitrine, et l’état-major se dispersa dans la nuit.

 

 

Antoine quitta la terrasse en dernier ; il se rendit dans la chambre de Cléopâtre.

Elle était largement ouverte sur l’extérieur, lourde encore de la moiteur du jour ; mais un vent chargé d’électricité, humide qui gonflait les rideaux, y charriait une fraîcheur nouvelle.

La reine était assise à la fenêtre, en longue simarre, sans ornements ni maquillage, les cheveux dénoués. Dès qu’Antoine pénétra dans la pièce, elle courut à lui et l’embrassa ; l’imperator répondit à son étreinte ; ils demeurèrent ainsi quelque temps, s’abandonnant à la chaleur des corps, au roulement de la mer commune et au grondement des nuages, continuel et lointain.

Puis, Cléopâtre se recula.

« Les augures sont contre nous ! » dit-elle.

Une tempête avait fait s’écrouler les statues d’Athènes élevées en leur honneur, elles s’étaient brisées dans l’arène du théâtre ; l’Etna était entré en éruption ; la foudre, en Étrurie, avait frappé un serpent à deux têtes.

« Qui te l’a dit ? répondit le général. Tes devins ?… »

La reine baissa les yeux en rougissant. Antoine se détourna ; et d’une voix étouffée :

« Et s’ils disaient la vérité ? »

Cette remarque irrita la fille de Ptolémée. Antoine habituellement, comme César, refusait de considérer les présages ; elle ne les lui avait racontés que pour qu’il la rassure en la contredisant.

« Mais tu ne dois pas y croire ! s’écria-t-elle.

— Non ! Non ! Je ne devrais pas… »

Il commença de balbutier quelque chose, se troubla, s’éloigna ; Cléopâtre, inquiète soudain, se rapprocha et voulut lui prendre la main, mais il se dégagea.

« S’il n’y avait contre nous que les augures, reprit-il ; mais aussi les généraux, les rois… l’armée tout entière !

— Ils t’ont menacé ? »

L’imperator la regardait d’un air pathétique, tel un fauve un rétiaire.

« Ils m’accusent d’être à tes ordres ; ils affirment que tu es ma reine, et seras bientôt celle de Rome. Le peuple là-bas, parait-il, craint que tu ne le remplaces…

— Jalousie !

— Peut-être ! »

Il cachait quelque chose évidemment. Cléopâtre l’interrogea ; et comme elle insistait :

« Tu ne dois pas m’en vouloir ! lâcha-t-il soudain, exaspéré.

— Ne pas t’en vouloir ! Mais de quoi ?…

— Pour les persuader de combattre sur mer avec tes navires, il m’a fallu leur promettre d’entrer seul dans Rome, après la victoire. »

Elle resta les yeux béants, les bras repliés contre sa poitrine.

« Tu devras retourner en Égypte, continua Antoine, dans un souffle. Attendre à l’intérieur de tes frontières que la guerre se termine.

— Tu m’as trahie ! » répondit la reine.

Et comme si Antoine l’effrayait, elle se recula encore, et serra dans sa main crispée les rideaux de gaze, à les déchirer.

« Ah ! Tu n’as donc rien appris ! Vraiment, la politique te dépasse et tu n’es bon qu’à la guerre !

— Arrête !

— Non ! Écoute-moi plutôt ! Tes généraux ne cherchent à m’éloigner que pour séparer Rome de l’Égypte ; ils nous opposent la même résistance que les sénateurs opposèrent à César ; et tu te soumets, bêtement !

— Tais-toi ! Serpent ! Tu portes peut-être la couronne d’Égypte, mais moi, je suis le triumvir de Rome ; je pourrais t’écraser du pouce ! »

Cléopâtre fit un pas en avant, bomba la gorge et répondit, impérialement :

« Tu n’es plus triumvir. Le Sénat t’a destitué ! »

Antoine se décomposa.

La journée l’avait épuisé ; depuis le matin, il avait vieilli de dix ans ; sa voix s’était enroué, la tête lui tournait, il aurait vendu la République pour dormir une heure. Incapable de la contredire, il s’affaissa sur lui-même, puis vint s’asseoir au bord du lit.

La reine observait avec émotion ce géant qui accomplissait des prodiges à la guerre, et qu’une discussion terrassait. Elle se souvint des angoisses de César aux couchers du soleil, de ses tremblements, de ses faiblesses d’homme ; une pitié la saisit. Alors, elle s’avança jusqu’à lui pareille à une chatte, et caressa d’une main câline ses tempes grisâtres qui frémissaient.

« Toutes ces manœuvres t’exaspèrent, je le vois bien… mais veux-tu encore te laisser abuser ? »

Elle songeait aux accords de Brindes.

« Maintenant, fit l’imperator, tu es avec moi ; dis-moi ce que je dois faire ! »

La Lagide, involontairement, tourna la tête vers l’extérieur ; et pendant une seconde il sembla qu’une galaxie s’allumait dans ses prunelles, car elles reflétaient les lumières de la foudre, ou peut-être les flambeaux des colonnes du lit.

« Ils consentent, murmura-t-elle, à affronter l’ennemi sur la mer ? — donc, tout n’est pas perdu ! »

Elle avait oublié les augures, les devins, les superstitions. La mer !… Et elle montra à Antoine, dans un long discours, tout l’intérêt de sa stratégie : Octave manquait d’hommes ; pour combler ses légions, il avait réquisitionné non seulement les unités des Gaules et de l’Espagne, mais encore la garde de Rome ; la Ville était dégarnie ! — pour s’en rendre maître, il suffisait d’immobiliser la flotte ennemie sans même la vaincre, puis de débarquer en Italie avec vingt, trente mille légionnaires.

« Une victoire, dit-elle, et l’empire nous appartient ! »

Elle se releva lentement et traversa la chambre jusqu’au rebord de la fenêtre immense. Les étoffes légères autour d’elle, toujours gonflées, parcourues des scintillements des torches, l’enfermaient comme à l’intérieur d’une nébuleuse. Antoine, éperdu de désir, contemplait son dos qui se dessinait confusément dans la pénombre, de la même façon que l’adorateur d’un dieu eût contemplé sa manifestation surnaturelle. Dehors, de vastes éblouissements illuminaient la nuit par intervalles.

Elle songeait que l’univers anxieux attendait la bataille qui déciderait de son sort. Pharsale avait été l’affrontement du passé contre l’avenir ; Philippes, celui du Triumvirat contre la République ; Actium serait le triomphe de l’occidentale hégémonie de Rome, ou de l’empire universel.

« L’empire ! » murmura-t-elle.

Antoine sursauta ; sa promesse !

« Mais j’ai juré, s’exclama-t-il, de rendre le pouvoir ! de rétablir la République ! »

La reine sentit comme un froid de glace couler entre ses épaules ; toute commisération disparut de sa face.

« La République ?… » s’écria-t-elle en se retournant.

Elle chancelait.

« Non ! Non !… C’est impossible !… »

Elle manqua de défaillir ; et s’appuyant au rebord d’une table :

« Mais l’héritage de César ? mais Césarion ?… et la promesse que tu m’avais faite à Tarse, de conquérir pour moi l’univers et de me le livrer ? »

Elle tremblait, secouée d’une rage énorme. Antoine pris au dépourvu, conscient de sa bêtise, courbait les épaules. Elle l’aperçut qui se recroquevillait, et le désir qu’elle éprouvait tout à l’heure pour sa force se changea en un mépris formidable ; elle ne l’aimait plus, elle le haïssait !

« Misérable ! Tu resteras donc toujours incapable de réaliser mes rêves, par ton impuissance à les concevoir ? Et tu n’atteindras jamais l’ambition de César, par ton attachement grotesque à la République ? Ce mot méprisable, tu l’adores comme un dieu ! La République ! La République ! Mais Rome périra de la République ! As-tu oublié que pour la sauver, tu présentas toi-même la couronne à César, aux Lupercales ? Ah ! Vil ! Pourquoi lui et pas moi ? »

L’orage venait d’éclater ; elle hurlait dans les énormes déchirures du tonnerre ; et des fulgurations blanchâtres, impétueuses, l’éclairaient par à-coups intensément. Le vent mugissait dans la salle ; les fenêtres claquaient contre les murs.

Antoine au désespoir voulut l’embrasser ; elle le repoussa violemment ; elle le frappait en poussant des cris.

« Pardonne ! pleurait-il, à ses pieds. Pardonne, je t’en supplie !

— Plus maintenant ! répondit-elle, le menton tremblant. J’en ai assez de réparer tes fautes ! de te soutenir à chaque fois que tu chutes ! de te réconforter comme une mère console son enfant, après tes défaites répétées, tes renoncements, tes trahisons ! »

Et farouche, semblable à une créature de Typhon et d’Échydna :

« Je te hais ! »

Tremblante, elle se saisit d’une coupe laissée sur une table, y versa du vin de Falerne ; puis effeuilla une couronne de casques-de-jupiter, de belladones et de daphnés, jeta les pétales dans le breuvage et le tendit à l’imperator.

« Bois ! » ordonna-t-elle.

Antoine la considérait avec horreur.

« Tu oses me soupçonner ? » demanda-t-elle.

Ses amples cheveux noirs faisaient sur sa simarre pourpre, — rayée de dorures —, des ombres mouvantes ; les renflements sensuels de son corps, ferme de jeune fille, gonflaient d’une manière érotique le tissu du vêtement ; elle eût séduit les titans, les dieux, tous les princes du ciel ! Et l’homme le plus puissant du monde, la face dégoulinante de larmes, entrevoyait à travers ses pleurs les bijoux sur ses sandales, et brûlait de les caresser, de les sentir, de les baiser.

« Je t’aime ! implora-t-il encore, sincère.

— Bois ! » répéta Cléopâtre.

Il se dit qu’en expirant, ses lèvres toucheraient peut-être ses pieds ? — alors, il prit la coupe et l’approcha de sa bouche, résolu à boire.

La reine tressaillit ; au moment qu’il allait absorber le poison, elle étendit son bras, et d’un geste brusque écarta le récipient. Le vin se répandit par terre ; il faisait fondre les tapis de Sidon, en fumant.

L’orage avait déjà passé. Une pluie dégouttait des toits, des feuillages des arbres dans les jardins. Le vent s’adoucissait.

Elle avait eu si peur de le perdre ! En une projection terrible, elle s’était vue solitaire, privée de ce bras armé qui devait pourtant lui conquérir le monde. Elle le désira, furieusement ! Plus jamais elle ne le laisserait conduire seul des négociations ; mais elle guiderait son glaive sublime jusqu’au bord de la terre, et elle l’aimerait !

« Je t’aime aussi ! pleura-t-elle, en s’effondrant dans ses bras. Je t’aime ! »

Elle déroula sur le grand lit circulaire son paludamentum, et ils s’allongèrent ensemble dessus, impudiquement. Cependant Cléopâtre penchait la tête lorsqu’il la baisait au cou ; ses caresses la crispaient, elle se refermait.

« Pourquoi tu me repousses, cruelle ? Laisse-moi ! Tu vieilliras et mon désir s’en ira, en même temps que ta beauté. Alors, les regrets t’envahiront…

— Prends garde, imperator, à ce qu’ils ne t’emportent avant moi. Demain, si tu veux que je te chérisse, tu dois vaincre.

— Pourtant j’ai été vaincu, déjà ! Et tu m’as recueilli dans tes bras !

— Mais je n’avais pas engagé mon amour dans cette campagne. Gagne, et tu le retiendras ; échoue et tu finiras ta vie dans la solitude…

— Me noyer d’amertume serait encore trop doux, avec ton souvenir… mais je serai victorieux ! Toi, tu seras radieuse quand je viendrai t’annoncer mon triomphe… nous nous aimerons ! »

Les rayons lunaires, qui traversaient la chambre ouverte, y répandaient une aura blanchâtre ; le vent gémissait dans les feuillages ; et la mer en contrebas s’écrasait contre la falaise, en râles douloureux et répétés.

 

 

Antoine manquait d’équipages. Il fit brûler les vaisseaux d’apparat — égyptiens principalement —, et récupéra les rameurs, afin de combler les navires les plus lourds ; puis il arma les épibates, et fit embarquer vingt mille légionnaires avec deux mille archers. Les pilotes avaient laissé les voiles au quai ; il ordonna de les emporter.

Les bateaux à l’intérieur du golfe se positionnèrent en ordre de bataille. Antoine commandait l’aile droite avec Publicola, Coelius l’aile gauche, Octavius le centre, — conjointement avec Insteius. Et sur les falaises opposées des promontoires d’Actium brillaient, au soleil de l’aurore, les lances multipliées des soldats de Canidius.

Énobarbus, Amyntas, Dellius, Déjoratus enfin, exaspérés par Cléopâtre, avaient rejoint le camp d’Octave. Antoine s’y attendait ; il regrettait surtout la trahison de Dellius, parce qu’il connaissait les détails de son plan d’opérations.

Le triumvir de Rome justement venait de faire embarquer ses hommes, huit légions, cinq cohortes prétoriennes. Ses vaisseaux lentement se déployèrent autour du golfe ; Octave en personne dirigerait l’aile droite, Agrippa l’aile gauche, Arruntius le centre.

L’aube avait paru.

La tempête des jours précédents avait laissé sur les feuillages des jardins, les tuiles des temples, les gréements du port des gouttelettes indénombrables, qui faisaient dans la clarté du jour comme une vaste poussière d’or. Le soleil, en arrière des navires d’Antoine et de la reine d’Égypte, couronnait leurs figures, leurs queues, d’une dispersion d’étincelles. Sous la hauteur immensurable du ciel, ils paraissaient d’une énormité de citadelle ! Ceux qui avaient dix rangs de rameurs possédaient jusqu’à quatre mâts ; on avait élevé sur leurs ponts de gigantesques tours de siège, et puis des balistes et des catapultes ; leurs éperons massifs, encastrés sur l’étrave, émergeaient hors de l’eau en scintillant — tels que des cornes de diamants.

Antoine allait en barque d’une trirème à l’autre, exhortant ses légionnaires à combattre comme ils combattraient sur la terre ferme ; les lourds bâtiments les stabiliseraient ; leurs rostres allaient fracasser la marine adverse !

« Au coucher du soleil, hurla-t-il, nous brandirons dans la direction de Rome les aigles qui n’auront point coulé dans la mer ! »

Il se tourna du côté du détroit, et le pointant du doigt :

« Et maintenant, légions, que vos boucliers fassent pâlir le prétendu fils de César ! »

Les buccins, les tubas, les trompettes éclatèrent ; des rassemblements d’oiseaux jaillirent par larges projections des roches, des collines, des forêts ; et les soldats frappaient en cadence leurs glaives contre leurs scutums, en poussant des cris féroces.

On leva les ancres.

Les hommes de Canidius, emportés par la ferveur générale, se répandirent en acclamations ; puis, certains d’assister à leur victoire, ils se mirent à observer la scène en contrebas comme au spectacle d’une naumachie, les coudes appuyés par-dessus les rebords de leurs boucliers.

Les titanesques vaisseaux, les romains devant, les égyptiens derrière, s’avancèrent pesamment jusqu’en dehors du détroit, poussés par les vivats.

La flotte d’Octave n’avait pas bougé ; elle demeurait immobile, à huit stades environ des promontoires d’Actium. Ses trirèmes aux yeux sévères, qui de loin s’alignaient face à la côte, avaient l’air de jauger les lourds bâtiments sortant de la passe.

Il y eut une hésitation ; une heure passa ; le soleil indiquait midi.

Alors, les liburnes de Rome s’élargirent en courbe, tandis qu’un vent de mer se levait opportunément ; Antoine distendit sa ligne, et craignant un encerclement, lança son escadre contre celle d’Agrippa.

Les autres bateaux, l’imitant, s’élancèrent à leur tour ; ainsi la ligne qu’ils formaient gonfla telle une voile, cependant qu’ils chargeaient lentement.

Mécène, les yeux écarquillés, les regardait venir avec terreur ; il accrochait des deux mains le bastingage du navire d’Octave, si fort que ses phalanges blanchissaient.

« Ces monstres ! s’exclama-t-il.

— Ils couleront, répondit le triumvir, emportés par leur propre poids. Je le savais ! Antoine, fidèle à lui-même, a pris l’énormité pour la puissance… et cela le perdra. »

La flotte de l’imperator mit un temps infini à couvrir la distance qui la séparait de ses adversaires. Le vent avait tourné, une brise du nord soufflait en direction des côtes ; elle s’écrasait contre les tours élevées sur les ponts des bâtiments, et les ralentissait davantage.

Les rameurs ahanaient, criaient d’effort, les soldats penchés par-dessus les boucliers brandissaient leurs glaives en hurlant, et cependant les vaisseaux semblaient comme paralysés, tant ils se traînaient sur les flots écumants.

Leur lenteur eût rendu sans doute inutile le choc des éperons ; Octave toutefois cherchait une issue, car ses liburnes ne pouvaient espérer crever de leurs rostres les flancs des décères, maintenus à l’aide de formidables poutres liées par du fer les unes aux autres ; puis, une charge de front l’aurait écrasé malgré tout.

D’abord, il ordonna aux navires de se reculer ; mais il craignit de laisser Antoine se dégager des entraves du détroit, et lui permettre d’étendre ses lignes à tel point, qu’il deviendrait incapable de le déborder. Alors, il fit agiter des drapeaux ; Arruntius puis Agrippa lui répondirent ; aussitôt les liburnes firent demi-tour, par un brusque mouvement, et se jetèrent contre la marine d’Antoine déjà désorganisée.

Le combat s’engagea.

Les marins d’Italie sortaient de la guerre de Sicile, qu’ils avaient menée contre Sextus ; la plupart de ses pirates, par crainte des représailles, étaient passés du côté d’Octave ; ils manœuvraient avec habileté leurs vaisseaux, et obéissaient aux ordres promptement.

Leurs navires se rassemblaient à trois ou quatre autour d’une quinquérème, en veillant à rester toujours à distance raisonnable ; parfois, ils la heurtaient afin de l’endommager, l’abandonnaient, se tournaient contre d’autres. En même temps, ils précipitaient contre les légionnaires, massés inutilement et à découvert sur les ponts trop larges, des flèches, des pierres et des javelines.

Les bâtiments d’Antoine, en face, lançaient des grappins contre les flancs des liburnes, afin de les accrocher ; mais lorsqu’ils y parvenaient, trois autres se précipitaient sur l’autre côté, et les soldats, après avoir déchiré la carène, montaient à l’abordage. Là, ils égorgeaient commodément les rameurs nus exténués, des pâtres, des esclaves, des éphèbes, ainsi que les équipages désarçonnés, dont beaucoup n’étaient pas même des légionnaires. D’autres fois les hommes d’Antoine résistaient, en ordre de bataille ; alors, les deux formations, serrées sur les ponts par-dessus la mer qui roulait, se rentraient l’une contre l’autre violemment ; ceux de l’extérieur étaient précipités dans le chaos, les autres s’étreignaient à mains nues, au corps à corps. Un engorgement se créait, si compact qu’on ne voyait plus rien que les épaules des alliés et les fronts des adversaires ; les glaives tournoyaient, des morceaux de chair volaient, des pluies de sang éclaboussaient les voiles. Soudain, la pression se relâchait, et il fallait dégager du pied les cadavres qui gisaient dans d’énormes flaques rougeâtres, avec les entrailles se déversant. Ceux qui restaient en plus grand nombre repartaient à l’assaut et s’emparaient de la galère, ou bien se voyaient repoussés inexorablement.

L’eau bouillonnait comme pendant une tempête ; les bateaux tanguaient follement, et partout des cris, qui s’entendaient jusqu’au golfe, se mêlaient au fracas des vagues battant les coques. Des hommes régulièrement tombaient ou se jetaient, se noyaient, des cadavres flottaient entre les bâtiments. Le ciel bleu disparaissait sous les projectiles : les soldats levaient leurs boucliers pour se protéger, inutilement, car il était impossible de rien distinguer ; les flèches touchaient à la gorge ceux qui se découvraient, et ils disparaissaient dans les flots en hurlant de douleur.

Cependant les hommes de l’armée d’Antoine cherchaient à bombarder les liburnes d’en face, grâce aux différentes machines positionnées en haut des tours ; mais il fallait pour les actionner trop d’application, et le temps de les préparer au tir, les vaisseaux s’étaient déjà éloignés. Les pierres énormes retombaient à l’eau dans des gerbes d’éclaboussures ; l’une d’entre elles, que l’on avait enflammé en l’enduisant de poix, s’écrasa par mégarde contre la tour d’un vaisseau ami ; il traversa la bataille d’un bout à l’autre incendié des cales jusqu’aux mâts, pareil à une torche géante d’où s’élevait une énorme colonne de fumée noire.

Agrippa étirait son aile gauche de plus en plus ; Publicola, cherchant à éviter l’encerclement, allongeait contre lui sa propre escadre ; et ainsi il s’éloignait du centre, où Insteius luttait contre Arruntius, dans un chaos inimaginable.

La lutte dura quatre heures, au moins.

Les navires d’Octave arrachaient les rames des galères ennemies ; celles-ci, incapables de se mouvoir, se retrouvaient à la merci de toutes les attaques. Les forces républicaines y jetaient des torches, des flèches enflammées, des barils incendiaires, jusqu’à les embraser totalement. Parfois une décère arrivait à planter dans une liburne ses rostres fabuleux ; l’équipage, après avoir déversé contre l’embarcation une grêle interminable de javelots, de flèches ou de balles de fronde, se ruait en foule sur le pont étroit. Alors, les partisans d’Antoine se vengeaient de leur impuissance ; ils s’imaginaient sur le champ d’une bataille à terre, et se déchaînaient contre les hommes épouvantés du triumvir de Rome. Ils leur éclataient les cervelles avec leurs boucliers, les éventraient à coups de hache, les poussaient par-dessus bord ; ils les exterminaient jusqu’au dernier avant de remonter sur leur galère ; celle-ci en se dégageant achevait d’éventrer la liburne de ses éperons, qui coulait définitivement.

D’amples traînées rougeâtres teintaient l’eau bleue méditerranéenne ; des amas géants de voiles, de mâts, de cordages étaient ballottés par les remous furieux ; des faces livides, les yeux figés dans une expression d’angoisse, demeuraient quelques secondes à la surface, puis lentement s’évanouissaient — dans les limbes des profondeurs.

La galère d’Antoine, en plein cœur de la mêlée, était environnée d’ennemis. L’imperator semblable à une bête tournait ses regards de tous côtés, courait d’un bord à l’autre, repoussait du bouclier les soldats l’abordant. Lorsqu’ils surgissaient devant lui, il leur tapait la poitrine avec le pommeau de son glaive ; à d’autres il arrachait un bras, une jambe ; souvent même il laissait tomber son arme, et saisissant des deux mains son scutum, refoulait dans l’eau pleine de débris, pourpre de sang, deux ou trois Romains à la fois.

Un tourbillon de fumée l’enveloppait presque toujours ; quand il finit par se dissiper, l’imperator s’aperçut que les trois quarts au moins de sa flotte brûlaient. Il se retint de pousser un cri d’horreur : on eût dit un feu de forêt sur la mer. Le bois éclatait en éruptions d’étincelles ; des tornades de feu s’élevaient en dansant, il faisait comme nuit, tant la fumée s’épaississait ; des renflements carmins, mouvants, émanant des vapeurs noires, illuminaient la houle de scintillements infernaux, d’un ocre luisant. Les légionnaires se jetaient volontairement dans l’eau, par centaines ; les formidables citadelles abandonnées se consumaient, et leurs planches qui grinçaient en se tordant faisaient comme d’atroces lamentations ; elles finissaient par sombrer avec des craquements effroyables, et s’enfonçaient dans les abysses en écumant.

Presque tous les rameurs s’étaient enfuis ; ceux qui ne pouvaient s’échapper aidaient le reste de l’équipage à éteindre l’incendie. Ils puisaient dans les réserves avec leurs casques, leurs sacs, leurs mains repliées tels des coquillages ; quand elles tarissaient, ils remplissaient les vases avec de l’eau de la mer — mais dans la précipitation ils ne les remontaient qu’à demi pleins, et attisaient le feu au lieu de l’atténuer. L’Alexandrie, l’un des plus gros bâtiments, comme fou partait à la dérive. Les légionnaires pour se protéger avaient entassé leurs cuirasses, leurs tuniques, leurs sandales ; les rameurs leur seul vêtement, leur pagne. On jetait maintenant des cadavres sur le foyer ; mais ils alimentaient le brasier, et le navire se désagrégeait intégralement dans la fournaise, tandis qu’il s’éloignait toujours avec les hurlements des hommes.

Le vent, défavorable pour le camp d’Antoine, excitait la violence des flammes ; on les voyait jaillir des cales ; elles éclataient au sommet des mâts, pareilles à des éruptions volcaniques. Les bateaux qui se consumaient cherchaient à gagner les vaisseaux épargnés, et le feu se propageait. Parfois, une série de détonations résonnaient dans l’air ; pendant quelques secondes, un éblouissement dorait les corps surnageant à moitié nus, ensanglantait le dos des vagues ; puis, de longs rubans orangés, qui se tordaient, embrassaient la galère tout au long de ses parois ; ils dansaient en se multipliant, roulaient, tournoyaient, et elle sombrait en crépitant. Le plus souvent, les matelots, les légionnaires mouraient d’étouffement ; les braves soldats encore vivants que le feu encerclait, en regardant les souffrances atroces de leurs camarades, préféraient se donner la mort ; ils s’égorgeaient ou se frappaient la poitrine au niveau du cœur.

Certains bâtiments n’avaient plus que la proue hors de l’eau ; avec leurs gueules élevées vers le ciel, elles semblaient des monstres marins s’abîmant ; autour, des nuées d’hommes blessés se battaient pour s’accrocher aux planches, aux caisses, aux poutres des longs mâts.

Sosius accourut près d’Antoine :

« Tous nos navires sont en train de sombrer ! Bientôt, le dernier aura disparu ! »

L’imperator demeura silencieux ; mais il regardait les terres en se répétant, frénétiquement :

« L’armée tiendra-t-elle ?… »

Et en même temps qu’il pensait déjà aux moyens de triompher d’Octave avec les seules légions de Canidius, il regrettait de n’avoir pas écouté ses tribuns, ses légats et les rois alliés du grand Orient.

Cléopâtre, en arrière, observait les combats depuis le pont de l’Antonia. Chaque fois que les buccins de Rome sonnaient, que les marins d’Octave poussaient des cris de triomphe, elle frissonnait. Et les longues flammes au long des gréements faisaient dans ses prunelles des brasillements qui lui donnaient l’air solennel d’une Phèdre, d’une Antigone, d’une Médée de tragédie.

Le soir venait.

Les teintes incendiaires du crépuscule, qui s’ajoutaient à l’embrasement général, paraissaient le décupler ; c’était l’heure des grandes angoisses, et un accablement extraordinaire étreignait la gorge de la reine d’Égypte.

Elle s’avança jusqu’à la proue comme errant sur le plancher d’un rêve. « Il a perdu ! » disaient ses lèvres, muettes pourtant. « Il a perdu !… » se répétait-elle, hagarde.

Elle eut la vision de torrents dévalant parmi les rues de Rome ; des marées, des crues, des déluges emportaient l’Asie, l’Égypte et l’Italie ; le Nil recouvrait la terre de ses eaux : Alexandrie, les Pyramides étaient englouties. Ses rêves d’empire, les sphinx millénaires s’anéantissaient au milieu des débris, de la mort et du feu ; son existence tout entière se consumait avec les fumées. Le passé, l’avenir s’écroulaient sous ses yeux béants d’horreur ; dans les légionnaires à l’agonie elle reconnaissait César, et dans les éphèbes morts émergés, Césarion. L’espérance qu’elle avait caressée de gouverner le monde expirait dans la débâcle commune. Cependant le vent brûlant faisait dégouliner son maquillage, elle devenait hideuse ; sa face prenait l’expression d’une insoutenable désillusion, les remords lui tordaient les entrailles.

La tempête des jours précédents commençait de revenir ; la mer, agitée déjà des combats, ondulait de plus en plus fortement ; les vagues battaient la coque en râlant. Cette rumeur perpétuelle des flots obsédait la fille de Ptolémée ; elle roulait dans sa tête, et tandis qu’elle s’intensifiait, l’angoisse inarrêtable continuait de l’oppresser ; ce bruit ! — et les martèlements de son cœur, et les sifflements des balles, et les cris, les clameurs, les hurlements des hommes !

Il lui sembla qu’on la poignardait au ventre ; ses jambes s’entrechoquèrent ; elle tomba.

Iras et Charmion s’étaient précipitées ; elles la soutenaient avec les eunuques, les esclaves, les serviteurs. On la transporta sur une couche ; après un long moment, elle ouvrit à demi les paupières. Et dans un murmure, presque imperceptible :

« Iras ! appela-t-elle. Charmion ! »

Les servantes s’approchèrent ; alors elle ajouta, juste avant de s’évanouir :

« Le vent se lève !… c’est la voix des dieux !… »

Elles comprirent. Tous se regardèrent.

Antoine donnait des ordres pour dégager son vaisseau des galères d’Octave qui l’assiégeaient, lorsqu’il entendit Sosius crier. Il regarda dans la direction qu’il indiquait : le navire de la reine, les voiles blanches bombées, filait en direction du sud ; et les soixante trirèmes, octères, quinquérèmes d’Égypte, hissant le pavillon vert, quittaient le champ de bataille et s’élançaient à sa suite.

« Non ! s’écria-t-il. Non ! »

Il délaça son armure, enleva son casque et ses sandales et courut jusqu’au bastingage, où il s’apprêta à plonger dans la mer.

Sosius le retint :

« Tu vas mourir ! »

Il aurait fallu traverser les décombres à la nage, l’incendie, les combats ; puis la galère était loin déjà, il n’avait aucune chance de la rattraper.

« Même si nous avons perdu beaucoup d’hommes, il est encore possible de l’emporter… mais pas sans toi, imperator ! Écoute les supplications : au nom des morts, n’abandonne pas les vivants ! Oublie-la !

— Mais moi, répondit-il, sans elle, je ne suis rien !… »

Son départ l’avait anéanti.

Il avait nié jusqu’à présent l’inéluctabilité d’une défaite ; maintenant qu’elle n’était plus là, il n’en doutait plus. Et même la défaite lui paraissait dérisoire ! Avec elle, il aurait combattu jusqu’au dernier navire et poursuivi la lutte à terre, grâce aux soldats de Canidius ; d’ailleurs que n’aurait-il pas fait pour un baiser, une caresse, un regard ?… dans l’ivresse de ses songes il lui conquérait l’Olympe, il plantait ses étendards sur les feux des comètes, il affrontait les géants, Atlas qui porte le ciel, Éphialtès et Prométhée — mais elle n’était plus là, elle partait ! et c’était comme l’éloignement du soleil !

Il oublia le fracas des armes, les brasiers, les projectiles. Tout disparut dans un abîme profond ; des images confuses remplaçaient la réalité des choses, qui se reculaient à des distances considérables. Il dérivait dans un infini silencieux, plus noir que l’espace entre les étoiles.

« Antoine ! continuait Sosius. Tout dépend de ta volonté ! Ton courage peut ranimer l’ardeur de nos soldats ! Écoute-moi, je t’en conjure ! »

Mais lui, blême, ne paraissait plus entendre les voix des hommes.

Cléopâtre était apparue en mirage, dans une poussière d’or. Ses yeux, des ronds, d’ébène sur des océans de jade, clairs comme des lagunes de coraux, le considérait d’une manière intolérable ; ils lui transperçaient le cœur jusqu’à l’âme, et il pleurait.

« Ne me quitte pas ! dit-il.

— Viens, répondait-elle, viens ! »

Sa voix le pénétrait.

« Et la guerre ? Mes navires ? Mes légionnaires ?

— Je croyais que tu m’aimais… »

Il voulut la toucher, mais elle était immatérielle. Un vent inconnu commençait de la disperser ; elle s’évaporait.

« Attends ! Oh ! Attends-moi, je t’en supplie ! »

Il se réveilla.

Sosius le secouait par les épaules ; autour, le carnage, l’effroi, le tumulte s’étaient encore intensifiés. Antoine repoussa le tribun violemment.

Une galère à cinq rangs de rameurs combattait en contrebas ; il enjamba le bastingage et sauta à l’intérieur ; puis, il indiqua au capitaine la direction des nefs d’Égypte, et s’éloigna.

Il abandonnait la bataille ! — ce fut le signal de la débandade.

Toutes les troupes, en voyant fuir l’imperator, ne pensèrent plus qu’à s’échapper. Les soldats sur ordre des pilotes précipitaient dans l’eau les tours et les engins, afin d’alléger les embarcations. Les liburnes d’Octave, galvanisées, ravageaient les épaves, brisaient les rames, fracassaient les gouvernails. Et le feu toujours grossissait, on se jetait du haut des ponts, des explosions retentissaient.

Il y avait tant de cadavres du côté d’Antoine qu’ils recouvraient la surface de la mer. Sa galère fendait les corps ; des bras tendus jaillissaient de cette épaisseur d’hommes, cherchant à s’accrocher aux rames, aux cordages ; et l’imperator debout à l’avant du vaisseau, les prunelles dardées sur l’Antonia, ne faisait pas un geste pour les secourir.

Il se rappelait avec douleur du vétéran qui l’avait tiré par le manteau, le matin même, sur les quais du village d’Actium : il avait participé à la guerre des Gaules, poursuivi Pompée jusqu’au-delà des mers, connu Pharsale, Philippes, Modène ; il s’était battu lors de la campagne de Parthie, puis lors de celle d’Arménie, et son corps était couvert de cicatrices.

Et montrant ses plaies nombreuses, il lui avait reproché d’abandonner ses légionnaires pour une étrangère, et de mépriser les blessures de sa chair.